Enseigner : le tour de force (3)

I’m a woman
Can’t you see what I am?
I live and I breathe for you
But what good does it do
If I ain’t got you, ain’t got?

You don’t know what it’s like, baby
You don’t know what it’s like

To love somebody
To love somebody
The way I love you

To love somebody – La version de Nina Simone

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette chanson, quand je l’entends, surtout la version de Nina Simone, ne me fait pas penser à un homme. J’aime plutôt l’imaginer comme un dialogue entre mon corps et mon cerveau. Si vous lisez depuis un moment, vous savez que le fait de prendre conscience que j’étais une femme et voir la transformation de mon corps en celui de cette femme que je suis aujourd’hui a été très perturbant pour moi. Si vous ne le savez pas, retournez lire plus tôt (Être une femme, entre autres…). J’ai grandi à une époque où les modèles féminins ne me plaisaient pas vraiment et je n’arrivais pas à m’y identifier. J’ai aussi grandi dans un foyer où on m’a appris à détester les femmes et à croire en leur infériorité, chose qui m’a conduite à me traiter longtemps avec haine et mépris moi-même, à détester mon corps, à ne pas croire en mes capacités et… on peut deviner d’où viennent ma sensibilité aux questions entourant les inégalités, le mépris de l’autre la violence et… 

J’ai vécu après d’autres événements qui m’ont conduite à me détester encore plus et à intégrer encore davantage ces choses qu’on m’avait enseignées à la maison et que je voyais répétées partout dans la société, que je vois encore aujourd’hui. Comme toutes les femmes, j’ai subi longtemps un lavage de cerveau qui avait pour but que je me limite à certains rôles qu’on voulait bien me laisser adopter en autant que je ne prenne pas trop de place. J’ai assez tôt dans ma vie questionné les idées qu’on tentait de m’imposer, mais le fait est qu’elles sont multiples, que les messages sont envoyés par un très grand nombre de voies et de voix et que ça prend un temps, mais un temps infini se débarrasser de toutes ces conneries. Je n’ai pas fini. Je n’ose même pas imaginer ce qu’il y a dans la tête des femmes qui n’ont pas fait les études et les lectures que j’ai faites, qui ne sont pas en thérapie… Si vous êtes un homme et que vous pensez que j’exagère, posez-nous des questions ou lisez des textes féministes. Et oui, je sais qu’à vous aussi on vous bourre le crâne d’idées fausses. C’est à vous de travailler à les défaire. J’ai assez de mon cas à régler et d’aider les élèves à le faire. 

Quand j’ai eu l’idée pour ce cours, c’était un peu flou. Je pensais à Valide, de Chris Bergeron. Puis, à partir de l’univers futur inquiétant présent dans Valide, je le suis dit qu’il y aurait peut-être quelque chose à faire avec Ville féministe de Leslie Kern. Je me suis mise à devenir de plus en plus enthousiaste. Ensuite, Gabrielle Boulianne-Tremblay a gagné un prix et là j’ai commencé à me dire que je pourrais faire la moitié du cours sur la littérature écrite par les personnes trans… J’en ai parlé un peu et j’ai été confrontée au négativisme immédiatement puisque je n’avais pas encore lu tous les livres… mais je fonctionne comme ça, moi, quand je pense que je pourrai faire des liens, je vais voir. Il faut avoir le courage de sauter dans ses hypothèses. Aussi, le troisième cours de français au collégial a parmi ses objectifs le fait d’apprendre aux élèves à rédiger une dissertation critique comparative alors deux textes sur le même sujet, même s’il était abordé de façons différentes et que les histoires sont bien sûr les histoires de personnes différentes malgré leur point commun, me permettraient facilement de créer des ponts ou des oppositions et que ce serait parfait, en fait, pour ce type d’évaluation. 

Au départ, je pensais faire autre chose de la fin de la session… mais plus j’y pensais et plus il y avait de personnes dont je voulais parler. Peut-être trouverez-vous qu’il s’agit de choix pop ou faciles, mais il faut bien commencer à quelque part et je voulais des choix qui étaient accessibles pour les élèves. Je pensais à Marsha P. Johnson, à Candy Darling, à Kent Monkman, dont je savais que les jeunes adultes les trouverais inspirants. Je me suis souvenue de l’existence du roman For Today I am a Boy de Kim Fu qui me donnerait alors la possibilité de parler aussi du groupe Antony and the Johnsons… Et après, je ne voulais plus parler de rien d’autre, sauf un peu de féminisme, parce que c’était nécessaire aussi et les 60 heures que j’avais devant moi me semblaient bien courtes et insuffisantes. Je me suis dit que j’essaierais de faire pour le mieux. La raison pour laquelle il n’y a pas d’homme trans dans les récits choisis est simplement que j’ai eu peu de temps pour me retourner sur moi-même et fonctionner à partir de ce que j’avais vu le court laps de temps entre la confirmation de la tâche et le début de la session. Je ne voulais pas les exclure. Absolument pas. Leurs histoires sont tout aussi pertinentes et importantes. 

C’est le cœur gros, l’esprit en colère et affectée de stress post-traumatique à cause des actions de l’autre que je me suis assise sur la chaise au bord de ma fenêtre et, pendant que tout le monde buvait de la bière au soleil, j’ai lu. J’ai travaillé. J’ai appris. Je me suis guérie un peu. Je continue encore à le faire à partir de ce que j’ai appris. La tâche est longue quand même. Il me semble qu’on en n’a jamais fini de déconstruire les conneries que le monde nous met sans arrêt en tête. J’ai fait de l’anxiété aussi, un peu. Je suis une personne qui pense toujours que le monde est rendu plus loin qu’il l’est réellement sur le plan du respect, de l’ouverture d’esprit et de l’acceptation. Je tombe souvent de haut… du haut de mon idéalisme indécrottable et de la projection que je fais de ma bienveillance et de ma curiosité sur les autres. Ça fait mal. La première fois que j’ai mis un texte qui traitait d’homosexualité au programme au collégial, j’ai mangé une claque en pleine face. Pour moi, l’homosexualité était un fait accepté, bien que parce que j’habite le village depuis 17 ans, je sois parfaitement au courant des violences qui persistent. J’avais imaginé que les jeunes seraient plus ouverts d’esprit. Ça n’a pas été le cas. Je me suis fait insulter pendant des années parce qu’il y avait des homosexuels dans les livres que je mettais au programme. Par des élèves, oui. Par des collègues, aussi. J’avais donc un peu peur de voir, puisque j’étais maintenant un peu plus avertie, ce qu’il en serait avec les personnes trans.

Je suis rentrée dans la salle de classe stressée comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Je savais que j’avais choisi un format de cours plus proche de ceux universitaires et que certaines personnes détesteraient. J’avais le souffle court. J’ai distribué mes beaux plans de cours roses, rose que j’avais choisi pour leur expliquer plus tard la modification du sens des couleurs au fil des époques et je me suis lancée. Rien n’est arrivé. Juste des sourires, des regards curieux et surpris. Au premier cours, je leur fais toujours répondre à plusieurs questions sur une feuille que je ramasse à la fin. Après le cours, je suis rentrée à la maison et j’ai rapidement sorti les feuilles de mon sac et je me suis mise à lire, avidement. Et là, j’ai pleuré de joie et de soulagement devant le nombre infini de questions que les élèves se posaient. J’étais un peu rassurée.   

Un peu, parce que je savais que j’avais beaucoup de travail devant moi. Il n’est pas simple d’enseigner la littérature contemporaine. Je dois alors tout construire. Plus les livres sont récents, pire c’est. Pas question de m’appuyer sur la pensée ou le dossier d’analyse d’une autre personne, chose que je déteste faire de toute façon. Malgré le travail préparatoire que j’avais fait, il me restait encore 4 heures de matière à construire toutes les semaines, travail infiniment long mais que j’aime faire. C’est un défi pour ma pensée et mon efficacité. Je dois être à la hauteur des textes que j’aborde. Ça me fait me sentir vivante. La peur devant tout ce travail s’est dissipée en moi quand je me suis mise à expliquer ce que l’on savait du cerveau humain et des supposées différences entre les sexes qu’on nous apprend depuis si longtemps et que j’ai vu les jeunes femmes se redresser, fâchées, certaines même enragées qu’on leur ait menti. Juste pour voir ces visages-là et entendre les questions qu’elles m’ont posées, l’infini travail en valait vraiment la peine. J’aurais donné des milliers d’heures en plus pour cet instant et ce que je savais que cela impliquerait nécessairement pour la suite de la vie de ces jeunes femmes qui n’auraient peut-être pas, contrairement à moi, à dialoguer des chansons d’amour difficile à leur corps pour l’aimer. 

            Je continue bientôt. Je vous laisse la chanson complète ici : 

There’s a light
A certain kind of light
That never shone on me
I want my life to be lived with you
Lived with you
There’s a way everybody say
To do each and every little thing
But what does it bring
If I ain’t got you, ain’t got?

You don’t know what it’s like, baby
You don’t know what it’s like

To love somebody
To love somebody
The way I love you

In my brain
I see your face again
I know my frame of mind
You ain’t got to be so blind
And I’m blind, so, so, so blind
I’m a woman
Can’t you see what I am?
I live and I breathe for you
But what good does it do
If I ain’t got you, ain’t got?

You don’t know what it’s like, baby
You don’t know what it’s like

To love somebody
To love somebody
The way I love you

You don’t know what it’s like, baby
You don’t know what it’s like

To love somebody
To love somebody
The way I love you

You don’t know what it’s like, baby
You don’t know what it’s like
To love somebody

To love somebody – La version de Nina Simone

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