Enseigner: le tour de force (2)

J’ai parlé avec R. depuis la publication du billet. Elle a dit que la première chose qui l’avait attirée chez moi, c’est mon féminisme. Elle ne s’est pas montrée plus tôt (et ce sont des mots et non les miens) parce qu’elle pensait que je risquais d’être effrayée d’être ainsi approchée par un homme blanc hétérosexuel chubby… Je ne sais pas. Je ne pense pas puisque c’est ce que je pensais qu’elle était (pas la partie chubby, ça c’est sa perception). L’autre chose qui lui a plu, c’est mon absence d’hésitation à utiliser le mot violence pour désigner des comportements qui sont réellement des violences alors que la plupart des gens vont utiliser des mots plus gentils, des mots qui minimisent pour désigner ces comportements. Ce sont de bonnes raisons de plaire à quelqu’un, pour moi, ne serait-ce qu’amicalement.

En parlant au fil des mois, nous avons réalisé que nous avions des choses en commun, autres que la photographie. Nos mères semblent le même type de personnes. Ma mère est une femme que j’imagine souvent dans son salon avec sa quantité infinie de géraniums qui se font régulièrement brasser par son chat blanc fêlé, qui a bien sûr le poil long et un œil bleu et l’autre vert et qui mord tout le monde, si bien que l’odeur entêtante des géraniums devient si forte qu’elle fait sortir de la conscience tout le reste de l’humanité. Elle se répète parfois, quand la conscience revient, que tout va bien, qu’il n’est rien arrivé, que le problème c’est sa fille. La mère de R. se dit probablement que son fils est dans une phase, que ce n’est pas réel, que les choses rentreront dans l’ordre, que rien ne sera arrivé. Ce sera comme un mauvais rêve. Je ne pense pas. Je pense que nos deux mères ont tort.

Quand le caractère critique de la pandémie (qui n’est toujours pas terminée) a diminué, R. a dû retourner au travail et reprendre la route parfois. Je me souviens de comment je trouvais ça terrorisant et que je pensais à elle, alors que j’étais en sécurité dans ma petite cuisine à Montréal. Je l’imaginais en Land Rover sur les routes désertes entre les villages. Je ne sais pas ce qu’elle conduit. C’est juste mon camion préféré et les héroïnes policières en conduisent toujours un dans les séries qui se déroulent dans les lieux nordiques. (J’ai évidemment volé la photo. C’est celui de l’inspectrice Vera…) J’ai eu peur pour elle quand elle s’est fait arrêter par la police avec un permis de conduire disant qu’elle était un homme. J’ai eu peur de ceux qu’elle m’avait décrits comme de vieux messieurs à préjugés qu’elle devrait nécessairement rencontrer en région. J’ai détesté ses collègues qui s’entêtaient à la mégenrer malgré de nombreux avertissements. J’ai appris sur l’évolution des droits des personnes trans, sur les recours possibles en entreprise. J’ai aimé ça.

J’ai aimé la voir apprendre à construire et donner des conférences. J’ai aimé apprendre qu’elle avait changé ses papiers d’identité. J’ai aimé savoir qu’elle avait trouvé un psy qui connaissait un peu les personnes trans et qu’elle allait avoir un suivi. J’ai été heureuse quand un élève trans avec qui j’étudie et à qui je posais timidement des questions dans l’atelier de façonnage m’a dit qu’elle était précieuse et importante parce qu’elle allait pouvoir aider. Parce que figurez-vous que les pharmaciens sont pas mal en retard (majoritairement en tout cas) en ce qui concerne leurs connaissances sur les options maintenant disponibles pour les personnes trans. Cette partie là m’a fâchée même si je n’était pas surprise. Bien que je pense que la plupart des pharmaciens sont compétents, je les trouve souvent trop rigides. Une dose minimale de médicament est liée à une moyenne, un corps type et… parfois il faut savoir s’adapter selon la personne devant nous. Mon médecin le fait, mais j’ai rarement vu un pharmacien accepter de se remettre en question. Heureusement que ma médecin est féroce. J’étais fière de mon amie. Je le suis encore. Je vois qu’elle peut faire beaucoup.

Je suis tombée sur Chris Bergeron un peu de la même façon, à l’aveugle. J’avais emprunté les livres qui étaient en nomination pour le prix des collégiens à la bibliothèque et je les lisais l’un à la suite de l’autre, espérant trouver de l’inspiration. Je sais normalement ce que je vais chercher à la bibliothèque et qui est la personne qui a écrit le livre. Cette fois-là, par un mélange d’épuisement et de fatigue, je n’avais rien cherché, juste emprunté, même pas regardé vraiment les couvertures ni les descriptions des auteur.e.s. J’ai ouvert le livre un soir dans mon lit et j’ai commencé à lire. Je me suis dit: « Oh non, pas un David… j’ai toujours des problèmes avec les David ». J’ai d’abord été un peu rebutée par cet algorithme parlant… puis je me suis peu à peu attachée à l’autre voix présente dans le livre. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai eu peur, j’ai été découragée par les humains, j’ai été charmée par l’intelligence du discours… J’ai adoré. Puis, j’ai finalement lu la description de Chris Bergeron et j’ai décidé de construire mon prochain cours à partir de son livre et pour mon amie.

J’avais encore le problème de ma grande ignorance des réalités vécues par les personnes trans. En même temps, parce que j’avais vécu et enseigné déjà certaines des violences abordées dans le livre, je savais que j’avais de la matière à laquelle je pouvais me raccrocher sans trop dire de conneries. Avec R., je m’étais accrochée à mes expériences qui me semblaient en lien avec ce qu’elle vivait pour essayer de mieux la comprendre et d’avoir une empathie réelle et non seulement bienséante comme on en trouve trop souvent, puisque ça paraît bien, vous savez, de s’intéresser aux minorités… mais je voulais plus que ça. Je me suis référée à l’ardente apprenante en moi et j’ai pris la route de L’Euguélionne et de la bibliothèque. Bien que je m’étais déjà penchée, comme féministe, sur les questions liées au genre, cela commençait à faire un moment et je me sentais un peu en retard et je sais qu’il ne suffit pas toujours d’être bienveillante dans notre approche. Parfois on peut dire des conneries blessantes même en ayant des intentions bienveillantes… alors j’ai choisi l’humilité et j’ai demandé au libraire: « Si vous étiez un jeune de 19-20 ans qui se pose des questions sur le genre, que me recommanderiez-vous? » et ensuite « Si vous étiez une enseignante qui ne veut pas dire de conneries aux jeunes, trans ou non, dans sa classe concernant les trans, que me recommanderiez-vous? ». Bien sûr j’ai lu Butler, mais ça me semblait trop compliqué dans l’écriture pour mes élèves qui sont intelligents, mais qui doivent encore acquérir certains concepts avant de pouvoir se lancer vraiment dans une autrice comme elle et je voulais que ce soit le plus accessible possible.

Je suis rentrée à la maison avec ma récolte, un peu terrifiée, mais déterminée, j’ai sorti un cahier vierge et un crayon et je me suis assise près de la fenêtre et j’ai lu. J’ai appris. J’ai aussi guéri des plaies que je portais depuis mon adolescence par rapport à mon lien à ma féminité qui a été très difficile à accepter pour moi parce qu’on m’assommait avec une vision très restreinte de celle-ci. Je dirais que mon identité a été transformée par ces lectures et ce n’était que le début.

Encore un peu inquiète, j’ai demandé à mon voisin trans qui est intervenant auprès des jeunes au secondaire, s’il trouvait ça bizarre qu’une femme cisgenre hétérosexuelle se mêle de parler de ces questions. Je lui ai dit que j’avais peur de me tromper et de blesser quelqu’un. Il m’a répondu en souriant de cesser d’avoir peur. Il a ajouté que la science en savait si peu sur les personnes trans que les personnes trans elles-mêmes apprenaient chaque jour ce que ça signifiait d’être trans. Ça m’a rassurée et j’ai décidé d’avoir confiance en moi. Je sais dire quand je ne sais pas. Je sais m’excuser quand il le faut. J’étais prête.

Je continue bientôt. Je suis désolée s’il reste des fautes, mais je me suis à nouveau blessée au dos ce matin et j’écris ça couchée sur le sofa. J’ai finalement pris rendez-vous avec quelqu’un qui devrait pouvoir m’aider cet après-midi. Vivement 15h!

Une femme amochée.

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