L’absurdité totale

            Je vais raconter un peu plus l’histoire parce qu’hier j’ai rompu mes liens avec le centre d’artistes dont j’étais membre. Je ne mettrai aucun nom puisque nuire ou me venger n’est jamais mon objectif. À l’origine, je voulais être membre de ce centre d’artistes afin de réaliser mes projets. Après qu’elle m’ait entendue parler de mon métier d’enseignante, une des personnes du centre m’a approchée afin de faire un projet en collaboration avec eux et mes élèves cet automne. L’idée me tentait, mais en même temps, je ne me sentais pas tout à fait libre de ma décision dans la mesure où c’était ma première expérience dans un centre d’artistes, que je la faisais pour mes projets, mais que je sentais en même temps une forme d’obligation de m’impliquer et ça m’a semblé une bonne façon de le faire qui pourrait être intéressante pour les élèves et moi.

            L’artiste qu’on m’a présentée dans le cadre de ce projet ne correspond pas du tout à mes intérêts en art ni en enseignement. J’ai quand même décidé de faire confiance à la personne au centre et à mon intelligence et mes capacités d’adapter le contenu de mon cours en fonction du projet. Après discussion, nous nous sommes entendues pour que j’ajoute une dimension écoféministe au plan de cours, chose qui me paraissait possible puisque j’avais déjà prévu d’enseigner La ville féministe de Leslie Kern. Je suis allée à la librairie me procurer des livres qui n’étaient pas disponibles en bibliothèque afin de servir le projet de l’artiste. Je suis une personne organisée et travaillante et je ne voulais pas ralentir de quelque façon que ce soit le déroulement du projet. J’ai dépensé 200$ de ma poche. J’ai passé la fin de mon été à lire ces livres et à préparer du contenu en lien avec le projet. Pour les personnes qui n’enseignent pas et pour qui il pourrait être abstrait de savoir combien de temps ça prend pour préparer un cours, sachez qu’il faut en moyenne aux professeurs 3 heures de préparation pour une heure d’enseignement, parfois plus s’ils ne connaissent pas le sujet, parfois un peu moins quand on travaille efficacement et rapidement comme moi, ma rapidité n’enlevant pour autant rien aux efforts déployés. 

            Se voir offrir par une enseignante de modifier son plan de cours et de voir du contenu construit autour d’un de nos projets quand on est une artiste en début de carrière n’ayant pas vraiment fait ses preuves et n’ayant pas un nom sur lequel la professeure peut s’appuyer pour avoir confiance en la démarche de l’artiste est quelque chose qui n’arrive à peu près jamais à qui que ce soit. Cette personne a pourtant étrangement cru qu’on lui avait envoyé une professeure de français punkette/goth pour lui faire une commande d’art pour un édifice gouvernemental, édifice qui est en fait soumis aux règles concernant l’art dans les lieux publics et non aux caprices des professeurs dans un cours de français de 60 heures. Ce que j’ai accepté, dans cette histoire, c’est de réaliser un projet en collaboration avec le centre d’artistes dans le cadre de mon cours. Je n’ai pas commandé une incroyable œuvre d’art unique pour un cours de 60 heures, œuvre qui relève aussi de la performance, donc un type d’œuvre dont l’achat est peu désirable pour un établissement d’enseignement sous financé comme tout le milieu de l’éducation au Québec. Cela n’enlève rien à ces pratiques artistiques, mais les lieux publics auront plus tendance à acheter des œuvres permanentes, et, dans le cas d’un établissement d’enseignement, s’il y en a un disponible dans les projets, à acheter le travail d’un ancien élève devenu artiste en arts visuels afin de faire rayonner la communauté d’enseignement. C’est une décision assez compréhensible. 

            J’aurais dû me méfier et comprendre que quelque chose n’allait pas au sens où dès la première rencontre, l’artiste essayait de me soutirer plus de l’argent alors qu’il m’avait clairement été dit que le centre d’artistes s’occupait de son cachet. Peu après le début du projet, je me suis retrouvée forcée à participer à une demande de bourse qui demandait beaucoup de temps et d’informations et n’était pas initialement prévue dans le cadre du projet, chose qui m’a demandé encore plus de travail que j’en avais déjà fait. J’ai accepté de la faire par générosité, et ce, même si l’artiste était mal organisée et faisait toujours des demandes urgentes à la dernières minute, informations que j’ai toujours réussi à fournir malgré le peu de temps qui m’était laissé pour le faire et malgré ce que j’avais déjà à faire pour mon travail. L’artiste ayant mal lu les conditions de la demande de bourse, elle a voulu changer le cadre du projet après que le projet ait été déjà réalisé et a demandé que des activités supplémentaires soient tenues au collège afin de correspondre à la demande de bourse. Nous étions rendus à la fin novembre et il n’était pas possible d’organiser comme ça, à la dernière minute, à la fin de la session, une série d’ateliers dans des locaux du collège, locaux qui étaient pas mal tous réservés pour des évaluations finales et des cours depuis le mois d’août, le collège étant en rénovations, ce qui limite le nombre de locaux disponibles. De plus, l’activité promise aux élèves qui se montreraient bénévoles pour participer à une suite du projet initial devait se dérouler dans un centre d’artistes et non dans des salles de classe où ils passent déjà tout leur temps. 

            Quand j’ai refusé d’accéder aux demandes de l’artistes, celle-ci m’a menacé de contacter la direction du collège pour se plaindre et obtenir plus. Elle a fait cela alors qu’elle-même m’avait dicté les choses à inscrire dans une lettre indiquant les obligations matérielles et financières du collège, lettre qu’elle m’a fait signer par la direction, et après que le collège ait rempli toutes les obligations listées par l’artiste. Nous lui avons donné accès à nos locaux pour présenter le projet et les locaux ont été fournis pour mon enseignement aux élèves lié à son projet. Donner accès aux locaux dans ce cadre a semblé signifier pour elle qu’elle avait accès sur demande aux locaux pour y faire son projet après, ce qui me semble un brin excessif. Recevoir ce genre de menaces dans un projet pour lequel j’ai donné énormément plus que ce qui m’a été demandé, menaces qui mettent en danger mon nom, mon travail, ma possibilité de réaliser des activités avec les élèves et… est terrorisant et absurde. De plus, elle n’a aucun fondement pour proférer ces menaces dans la mesure où le collège a rempli ses obligations plus qu’elle dans les faits. 

            Tout le long du projet, j’ai été traitée comme une figurante à qui on ne demandait jamais son avis, on ne donnait aucune information sur ce que les élèves allaient faire malgré des demandes répétées de ma part étalées sur plusieurs semaines, on a pris des décisions sans s’informer des règles du collège ni de la situation des élèves et quand j’ai finalement été mise au courant de ces décisions j’ai eu droit à des crises de colère de la part de madame l’artiste qui semblait penser que le collège, les élèves et moi étions à son service dans ce projet. Pour se sauver du travail, elle a même décidé d’accrocher les cartes originales des élèves au lieu des copies autorisées alors qu’elle n’avait aucunement leur consentement pour ce faire. Elle avait également décidé que chacun d’entre eux devait lui-même aller chercher sa carte personnellement au centre d’artistes après, sans d’abord s’informer auprès de moi à savoir s’il est possible de forcer des élèves à aller récupérer leur travail produit dans le cadre d’un cours au collégial à l’extérieur du collège. Non. Ce n’est pas possible. J’ai finalement dû, mortifiée de honte, écrire aux élèves pour obtenir leur consentement pour afficher leur travail original après coup. Heureusement pour moi, ils me l’ont donné gentiment, ce pour quoi je n’ai bien sûr eu aucun remerciement de l’artiste pour l’avoir sauvée de son comportement absolument pas éthique ni conforme à la loi… Tout ça parce qu’elle trouvait qu’imprimer et plier une centaine de feuilles était un travail épouvantable à faire seule. C’est pourtant un travail que je fais régulièrement et bien que ce soit ennuyant et long, ce n’est clairement pas non plus la fin du monde et c’est beaucoup moins exigeant que préparer des cours et corriger une centaine de copies pour fournir des informations à une artiste ingrate de la chance qui lui est offerte et qui travaille de façon non professionnelle et se plaint sans arrêt. 

            Le travail produit par l’artiste était en fait une marche en pleine conscience, concept appartenant et ayant été créé par les bouddhistes et non l’artiste, bien qu’elle ne semble pas juger nécessaire de les mentionner nulle part. Le concept est passé et a été popularisé principalement, mais pas seulement, dans la culture occidentale par l’intermédiaire de Jon Kabat-Zinn dans le monde anglophone et Matthieu Ricard et Christophe André dans le monde francophone. C’est la moindre des choses, quand on utilise le concept d’autres personnes, d’y faire référence et de ne pas se l’approprier injustement. L’artiste a produit une carte qui est belle et bien pensée, je lui donnerai ça. Encore une fois, les consignes présentes sur la carte, sauf la dernière, sont des instructions de marche en pleine conscience. Les élèves sont jeunes, mais ils sont intelligents. Beaucoup d’entre eux souffrent aujourd’hui de troubles anxieux sévères et sont en thérapie et connaissent donc plutôt bien le concept de marche en pleine conscience qui leur est souvent recommandé pour les aider avec leur anxiété. Je me suis donc retrouvée assaillie de questions sur pourquoi l’artiste ne mentionnait pas la marche en pleine conscience dans ses explications de sa démarche, ce qui a quand même été pénible. Elle leur a aussi fait découvrir un beau lieu qu’ils ne connaissaient pas, je lui donnerai également ça. La dimension artistique du projet est cependant restée incompréhensible pour eux à partir des propos de l’artiste. Il a fallu que ce soit moi qui leur explique.   

            Il y a plein d’autres manques de respects qui se sont produits lors de ce projet pour lequel j’ai travaillé énormément sans toujours avoir été traitée adéquatement pour l’opportunité précieuse que je lui ai offerte. Quand le comportement de l’artiste est devenu hors de contrôle alors qu’elle avait affiché les cartes des élèves sans leur consentement, il m’a été signifié que l’artiste ne voulait plus que je sois impliquée dans la suite du projet (J’avais apparemment été trop dure pour la madame, très sensible mais bizarrement complètement insensible à la réalité des autres et aux conséquences de ses actions sur leurs vies, dans ma clarification des faits…). Il m’a alors été proposé une rencontre en janvier pour faire le point sur le projet. J’ai dit que j’y réfléchirais, mais qu’après tout ce que j’avais enduré de sa part durant la session, je n’avais pas trop envie d’être à nouveau exposée à son comportement que je juge irrespectueux, instable, malsain et parfois violent (les menaces). Le lendemain, j’ai réalisé que j’avais assez passé de temps sur ce projet et que je ne voulais définitivement plus être exposée à cette personne, que toute l’histoire m’avait assez amochée et que je voulais garder mon énergie pour mes projets et mon travail. Arrivée à ce point, c’était aussi une question de protéger ma santé mentale. J’ai donc écrit un message qui disait que je fournirais à la place un dossier sur le projet en janvier. Hier, j’ai été surprise et blessée de voir sur Instagram une vidéo de la suite du projet et je l’ai écrit au centre. Je n’avais pas non plus été informée de la sortie d’un article sur le projet. Quand j’ai lu l’article, j’ai appris que supposément le projet avait été « orchestré » par l’artiste… et que j’avais « guidé » mes élèves… alors que c’est moi qui ai construit tout le cadre théorique et fait les démarches pour que le projet existe. J’ai finalement décidé de ne pas faire le dossier, mais de dresser une liste de tout ce que j’avais fait pour le projet, ainsi que des problèmes rencontrés avec l’artiste et les comportements inacceptables et non professionnels qu’elle avait adoptés durant le projet, dont le fait de prétendre que je méprisais les artistes… Je t’ai fait une place dans mon cours même si ta démarche n’est pas facile à justifier dans ma discipline et j’ai littéralement construit des cours théoriques pour toi, ma grande… ça me semble une infiniment grande preuve de respect, une plus grande preuve de respect que ce que ton comportement mériterait dans les circonstances. La plupart des gens se sentiraient honorés qu’on leur accorde autant d’importance…    

            À la suite de cela, j’ai reçu un message de la directrice du centre qui me rappelait que le projet était une idée et une initiative du centre d’artiste et non de moi. Il ne lui a apparemment pas traversé l’esprit que leur idée serait restée juste une idée sans mon support, mon travail, le cadre, ainsi que les 100 petits bénévoles que je leur ai offerts… Comme si nous n’étions qu’une sorte de local vide qui avait eu la chance de recevoir leur grandiose projet. Les larbins de Michel-Ange… La réalité c’est que c’est moi qui décide qui vient dans mon cours et les personnes dont j’expose le travail ou pas aux élèves. La réalité c’est que je peux inviter n’importe qui de pertinent pour mon cours et que, normalement, ces personnes sont heureuses de se faire inviter. Elles posent des questions et collaborent sainement. Elles ne se permettent pas de me dicter ce que je dois faire comme si elles étaient maîtresses de moi, de mon cours et de mes élèves. L’hiver prochain, nous recevrons un très grand journaliste au collège qui rencontrera plusieurs groupes, donc plusieurs centaines d’élèves et qui a volontairement levé son cachet. Je suis pas mal certaine qu’il ne passera pas son temps à se plaindre ni à répéter à tout le monde qu’il est un journaliste et doit être respecté. Je pense que c’est le cas parce qu’il a compris, contrairement aux personnes impliquées dans le précédent projet, que quand on fait un projet avec des étudiants, ce sont eux qui importent et non l’ego de l’invité… 

            Le texte sur le site du centre a apparemment été modifié depuis, mais pour le moment je n’ai aucune envie d’aller le lire. Une amie l’a fait et a dit que ça allait. Je ressors quand même de ce projet très blessée, épuisée et avec un sentiment d’injustice. Non seulement mon travail en a souffert, mais aussi ma pratique artistique. Je me retrouve aussi coupée d’un endroit où j’avais l’intention de développer mes projets et de m’investir sans que ce soit réellement ma faute, même si, à la fin, la liste que j’ai envoyée n’était absolument pas douce parce que rendue à ce point de manque de respect, briser le lien avec le centre en soulignant tout ce qui avait été fait d’inacceptable était exactement ce que je désirais. Il m’a été demandé de cesser de communiquer avec les personnes impliquées dans le projet, comme si mon comportement était celui abusif alors que tout ce que j’ai fait était d’envoyer mes contributions finales au projet en décembre au lieu d’en janvier et que je soulignais dans mon message que pour moi le projet était terminé et que je n’avais aucune intention de communiquer à nouveau avec le centre ni avec l’artiste pour qui je n’ai absolument aucun intérêt et dont je n’ai aucun besoin dans ma vie. J’ai parlé après avec un ami qui dirige un autre centre d’artistes et il m’a confirmé que le comportement de l’artiste était inacceptable et que le fait qu’il n’ait absolument aucune idée de qui est l’artiste alors qu’il est activement impliqué dans le milieu de l’art actuel au Québec rendait l’histoire encore plus triste. Ça m’a un peu réconfortée. J’ai appris des leçons et je serai à l’avenir infiniment plus prudente dans mes collaborations. J’ai définitivement été sauvagement brûlée par cette expérience que je ne souhaite jamais revivre… mais ce que ça m’a coûté, ça, ces personnes s’en fichent complètement puisque je leur ai généreusement donné leur projet sur lequel s’asseoir et capitaliser maintenant. 

            Je vais prendre soin de moi. 

            Bonne journée!    

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