Feuerbach

            J’ai retrouvé beaucoup de joie de vivre. Je vais mieux. Il me reste un fond de révolte, très justifiée, je crois, mais elle est plus porteuse qu’empreinte de tristesse. Le retour en classe me fait beaucoup de bien aussi, même si j’avoue que j’aurais eu besoin d’une peu plus de vacances et que je suis un peu rentrée à reculons… Cette hésitation s’est effacée pour laisser place à un enthousiasme devant tous les apprentissages et les partages qui m’attendent. 

            Je pense que mon mieux-être vient en bonne partie de la réalisation de l’immense absurdité que représente la situation que j’ai vécue. J’étais là, avec ma bonne volonté, face à quelqu’un qui clairement se fiche de mon bien-être et de ce qu’il m’a fait. J’en ressors étrangement avec beaucoup plus d’estime de moi et de force, alors que d’autres y auraient vu un échec. J’ai aussi, au moins, la satisfaction de ne pas fréquenter un homme qui pense que c’est ok de traiter les femmes comme ça, ce qui est très bien. Je me souviens d’une femme avec qui j’avais eu une discussion difficile parce que je ne comprenais pas comment elle pouvait rester avec un homme qui traitait toutes les Québécoises de truies sur Facebook… Elle ne voyait pas quel était le problème. Au moins j’ai plus de respect pour les autres femmes et pour moi-même et je n’accepte pas les comportements irrespectueux par peur d’être seule, ce qui est une grande force… et probablement terrorisant pour beaucoup d’hommes, particulièrement ceux qui pratiquent le negging, pratique malheureusement très répandue de nos jours. 

D’ailleurs il y avait un peu de ça, dans la dernière soirée que j’ai passée avec un homme, celui de mon voisinage, oui. Il a passé moins d’une heure chez moi, a trouvé le tour de me gâcher mon plaisir, de rire de la lampe sur mon balcon, de dénigrer ce qu’il croyait être ma salade (et qui n’est en fait qu’une expérience que j’ai faite avec des vieilles graines de salades datant de plusieurs années pour voir ce qui allait pousser, ma « réelle » salade étant bien sûr dans mon plus grand jardin…) et de me dire comment mon appartement devrait être fait au lieu d’être comme il est. Ça fait 16 ans que je vis dans cet appartement… Je dois donc l’aimer et les commentaires négatifs que vous pourriez avoir sur son architecture n’ont absolument aucune pertinence, surtout si je ne vous ai pas demandé votre avis. Finalement, lui qui pensait que c’était moi qui allais « sneaker » dans son appartement et critiquer, est en fait celui qui l’a fait chez moi… Les gens qui ne font pas beaucoup d’introspection et de remise en question ont aussi tendance à projeter leurs propres défauts sur les autres, oui… 

Donc oui, j’ai dû subir ça en plus d’être exposée à ses problèmes relationnels non réglés, alors que je n’avais rien demandé. Ce qui m’indique qu’une relation avec une personne irrespectueuse et dénigrante comme ça aurait été plus destructrice que nourrissante pour moi. Certains diront qu’il a le droit de dire son opinion, mais voilà, ce n’est pas vraiment une opinion. Ce qu’il a émis, ce sont des jugements dénigrants non sollicités qui ne m’apportent absolument, mais absolument rien. Je me demande vraiment pourquoi tant de personnes confondent jugements inutiles dénigrants et rabaissant l’autre et ses choix, avec formuler une opinion. Ce sont pourtant des choses complètement différentes. C’est vraiment pénible en tout cas. Je lui dirais à lui comme j’ai dit au Revenant avant de bloquer son nouveau compte Facebook, de régler ses osties de problèmes au lieu de blesser les autres et de leur faire perdre leur temps. Ce serait pas mal plus utile et montrerait que vous avez au moins un respect de base pour les autres et leur bien-être. Ça montrerait aussi que vous avez du respect pour vous-mêmes en faisant le choix de ne pas agir comme des trous du cul. 

Je ne suis pas complètement fermée à l’idée d’une relation maintenant, malgré ma blessure récente, parce que je ne me languis pas d’un homme m’ayant ainsi traitée, mais c’est certain que j’irai prudemment. Je pense éventuellement me tourner vers des hommes plus jeunes, mais pas trop quand même, disons dans la trentaine… Pourquoi? Parce qu’ils ont été exposés plus jeunes au discours féministe de façon plus forte et ont peut-être un peu moins de misogynie internalisée inconsciente, mais encore là, je sais que c’est une généralisation et qu’il y a des cons plus jeunes aussi. Je me demande d’ailleurs pourquoi tous ces hommes qui s’ennuyaient durant la pandémie et n’ont apparemment pas pensé que lire des articles ou des livres féministes pourrait être une façon constructive de passer leur temps en devenant des partenaires plus égalitaires et respectueux pour les femmes… La réponse est : Parce qu’ils pensent qu’ils n’ont pas de problème, c’est sûr.

            Je discutais, hier, avec deux artistes féministes du centre d’artistes dont je suis membre et une des deux a mentionné un extrait d’un texte de Rebecca Solnit (il me semble) où elle parle d’Hemingway dans un café qui regarde une femme et se dit qu’elle est sa possession, chose qui ne traverserait jamais l’esprit d’une femme regardant un homme inconnu dans un café, ou alors beaucoup plus rarement. S’en est suivi une conversation intéressante sur les différences dans l’expérience du monde des hommes et des femmes, différences dont les hommes semblent très souvent absolument inconscients parce qu’ils assument que leur point de vue est plus universel (Eh oui, il y a des exceptions, il y a des hommes qui ne sont pas comme ça, mais les hommes qui se mettent à la place des femmes ne courent crissement pas les rues, ça, c’est certain…). J’ai parlé alors d’un passage du livre Valide, de Chris Bergeron, que j’ai trouvé particulièrement intéressant. Elle y parle de son amour de la marche et de ce qui a changé dans son expérience de la marche quand elle a vécu sa transition et qu’elle a vu son corps devenir féminin. Elle décrit alors l’expérience comme celle de se transformer en amas de chairs. Comme elle a eu les deux points de vue, c’est-à-dire celui de se déplacer dans la ville dans un corps d’homme et dans un corps de femme, je trouve que sa position est particulièrement riche pour pas mal tout le monde qui se poserait des questions à ce sujet. La distinction qu’elle y émet est celle voulant que les hommes, quand ils marchent dans la rue, sont dans leur tête, alors que les femmes sont des corps et ne peuvent l’oublier à aucun moment. Déjà là, la différence est considérable. Je l’approfondirai plus tard, mais à voir la tête ébahie de surprise des jeunes hommes dans mon cours cette semaine quand je leur ai dit qu’on apprend aux femmes à avoir peur d’eux dès leur enfance et que parfois, ils peuvent simplement traverser de l’autre côté de la rue au lieu de marcher derrière une femme pour lui montrer qu’elle est en sécurité, que non, la différence d’expérience du monde des femmes et des hommes n’est absolument pas claire ni conscientisée pour beaucoup d’hommes. 

            Souvent aussi, quand je parle de textes féministes à des hommes, la réaction qu’ils ont est aberrante. Je me rappelle particulièrement cette fois où j’ai parlé d’un livre de Kate Millett à mon ancien « ami », le prof de philo, qui m’a répondu que c’était juste une vieille hippie poilue laide et que je pouvais très certainement trouver mieux (Il ne l’a jamais lue.). Donc non seulement nous sommes vues principalement par notre corps et nous nous retrouvons désubjectivées, sortes de corps vides devant s’adapter et servir les hommes sans avoir une intériorité méritant d’être explorée, mais en plus, quand notre pensée est considérée, elle l’est à partir de l’image de notre corps et de si celui-ci correspond ou pas à une forme de cliché de marde de ce que devrait être le corps féminin séduisant selon le regard masculin. Je lisais les livres féministes de Kate Millett parce que j’avais beaucoup apprécié son livre sur Sylvia Likens, The Basement, qui aborde la notion de sacrifices humains contemporains qui servent à conserver un équilibre social extrêmement faux, précaire et superficiel qui tient sur le dos de la violence exercée à l’endroit de certains individus de la société. J’avais eu l’étrange idée de ne pas me questionner sur son apparence, mais sur sa pensée et je voulais voir ce qu’elle avait fait d’autre que ce livre que je trouve encore aussi brillant.   

            Jouons le jeu alors… avec les philosophes, puisque c’est la discipline de cet homme qui s’est permis cette critique. S’il fallait que je me permette, dans une discussion philosophique, de dire que tous les penseurs masculins qui ne ressemblent pas à Javier Bardem ou Benicio del Toro n’ont que des conneries vides à dire, on me dirait rapidement que je suis une conasse superficielle… C’est une chose que je ne ferais pas, puisque, contrairement à beaucoup d’hommes qui pensent que c’est leur droit de juger l’entièreté de notre personne et de nous maltraiter à partir de notre corps et de ce qu’ils en pensent, je ne suis pas une personne conne et superficielle s’autorisant ce genre de stupidité qui est pourtant tellement courante et acceptée dans la masculinité toxique. Mais continuons jusqu’au bout, pour nous amuser, un peu… Je décrète donc que, sur les critères de l’apparence seule, le seul philosophe pertinent est Ludwig Feuerbach. Avec sa petite coupe de cheveux, sa barbe incroyable et ses beaux yeux, il m’aurait bien plu, oui… En plus il était intéressant et rebelle et son papa a rencontré Kaspar Hauser et a écrit des textes pertinents sur lui, ce qui implique que j’aurais eu des soupers animés de discussions riches avec ma belle-famille. Pour être aussi juste et objective que plusieurs hommes le sont avec la pensée des féministes, je dirais que Derrida est quand même un peu cute, mais seulement et seulement si on aime les hommes plutôt petits… Et que Nietzsche peut être intéressant si on aime les hommes brutaux ayant une moustache incroyable et ayant des problèmes de santé mentale et physique. Tout le reste de la philosophie doit aller aux chiottes puisque ceux qui l’écrivent sont de petits être laids et rabougris portant souvent des fonds de bouteilles et n’étant donc absolument pas pertinents. Les autres femmes peuvent choisir d’autres philosophes à garder. Je conserve quant à moi seulement Feuerbach. Il est à moi! Je lirai la pensée des femmes à la place. Elle est incroyablement riche.

            Bien sûr, je suis plus juste, intelligente et pertinente que cela dans mon jugement de la pensée des hommes que je lis… mais bon, ça m’a amusée et défoulée un peu pour aujourd’hui. 

            À plus et bonne fin de semaine! 

Crédit photo Getty Images\ullstein bild Dtl.

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