Guérir (Partie 12)

            Oui… Je sais… Je suis parfois un peu comme une claque dans la face… Je vais laisser en paix un peu ces personnes dont je pense qu’il est cohérent de les nommer : victimes du malheur des autres. J’avoue avoir accumulé beaucoup de frustration face à ces personnes que je me suis souvent retrouvée à réconforter et aider alors que c’est moi qui avais besoin de réconfort et d’aide. Je pense que même, quand on est très sensible et empathique, il est tout à fait possible de ne pas retourner la situation pour la centrer sur soi au lieu de la personne qui vit réellement le malheur. Par exemple, si vous voulez parler d’un organisme ou d’une cause importante pour vous, parlez de l’organisme ou de la cause et des personnes qui sont aidées alors. Ce serait plus utile pour ces personnes que le fait d’avoir à lire 10 lignes de combien cette situation vous fait souffrir effroyablement pour nous montrer à quel point vous êtes une bonne personne sensible avant d’avoir une quelconque information. On comprend bien que si vous en parlez, ça vous touche et c’est important pour vous. Pas besoin de beurrer plus épais. 

            Ces billets ne visent pas non plus à me positionner comme victime. Je ne suis pas « juste une victime » comme on m’a dit parfois dans le passé… J’ai été, ponctuellement, à différents moments de ma vie victime d’actes et de paroles violentes qui ont des effets secondaires dans ma vie. Je suis consciente de ne pas être la seule à vivre ça. J’en parle parce que ça peut aider certaines personnes que je partage mon expérience immédiate de ces choses. Une victime, au sens de quelqu’un qui se victimise, aurait conclu ne pouvoir rien faire et n’aurait pas entrepris de démarche pour changer les choses. Elle se serait résignée. J’ai au contraire entrepris ma guérison comme une sorte de quête épique il y a de cela plusieurs années. Je n’ai jamais eu peur d’affronter tous les recoins sombres que cela supposait dans ma tête et dans le monde. Je n’ai pas eu peur de changer. Je n’ai pas eu peur de faire des efforts. Je n’ai pas eu peur de retourner dans le monde et de donner des chances aux humains même si c’était très difficile pour moi. Il m’a fallu énormément de courage et j’aimerais que les autres voient ça plutôt que de penser que je suis une petite conne de 15 ans qui pense avoir perdu l’amour de sa vie à chaque fois qu’il lui arrive quelque chose. Je ne pense jamais ça. C’est insultant de me faire traiter comme si vous pensiez ça. Je suis honnêtement épuisée que les autres désirent que la guérison se fasse rapidement pour convenir à leur confort. Guérir de traumatismes et de violences, c’est long. Ça peut parfois durer toute la vie, que ça vous plaise ou pas. Et ça vient par étapes. Il y a parfois des reculs, puis des avancées, puis des reculs encore…   

Mon but n’est pas de faire honte non plus quand je suis dure. Par rapport au billet précédent, ce n’est pas de la honte, justement que je veux que les gens ressentent. Je veux qu’ils se posent des questions. La réponse qu’on me fait quand je souligne l’injustice d’un jugement à quelqu’un c’est : « Je ne pouvais pas savoir que tu avais vécu tout ça. ». Parfois c’est vrai, je ne leur ai pas dit. Parfois c’est faux, comme on l’a vu l’an dernier, il existe des personnes qui n’écoutent pas, ne sont pas capables de faire des liens entre les choses et parfois oublient même ce qui vous est arrivé pendant 20 ans d’affilée. Un peu plus de respect, de conscience et de réflexion. C’est tout ce que je demande. Les personnes qui posent des jugements blessants pourraient par exemple se demander pourquoi elles sautent immédiatement à la conclusion la plus mesquine à propos de l’autre au lieu de poser des questions. On a vu durant les dernières semaines que, même si on m’a blessée, je me suis posée des questions sur l’autre et j’ai accepté qu’il y a des choses que je ne connais pas qui expliquent peut-être son comportement. Je n’ai pas eu le besoin de le rabaisser même si je n’aime pas ce qu’il m’a fait. Là où vous voyez l’absence de connaissance comme une excuse pour juger, j’y vois et je m’impose un devoir de faire attention à l’autre, même quand je ne le connais pas. Ce que je ne comprends surtout vraiment pas, c’est comment qui que ce soit me connaissant le moindrement peut ne pas comprendre qu’aller à un rendez-vous avec un homme me terrorise. C’est vraiment une étrange chose. 

Pour ce qui est de la pandémie, comme je l’ai dit, j’avais une longueur d’avance sur la capacité de rester seule longtemps et de m’occuper. L’enfance enfermée, les réactions des gens aux agressions et les agressions en elles-mêmes, le stress post-traumatique, les symptômes qui vont avec et les réactions que les gens ont face à eux et… Donc c’est certain que pour vous, si vous n’avez jamais passé beaucoup de temps seul, ça a dû être un choc. Je ne sais pas comment apprendre aux autres à être seul. Je peux juste dire qu’on s’habitue et qu’il faut de la créativité. Il faut s’entraîner, en quelque sorte. Apprendre à être curieux de soi, oui, ce qui n’est pas un signe d’égocentrisme comme on a souvent essayé de me le faire croire. 

Le fait d’être douée m’a aussi aidée dans cela. Les personnes neuro-atypiques ont besoin de se créer un faux self pour pouvoir vivre en société en ayant la paix… C’est pour ça aussi que je ne suis pas pareille comme l’autre douée que mon ancien « ami » connaît. Il ne sait peut-être même pas lui-même qui elle est réellement. Le besoin d’un faux self se fait surtout sentir quand les personnes neuro-atypiques ont vécu dans des familles où il y a de la violence et où la différence n’est pas acceptée. C’est un peu la même chose, si vous voulez, que les gens qui se donnent une personnalité qui convient au travail. La différence c’est que nous devons le faire tout le temps pour arriver à être acceptées. Je ne suis pas en train de vous conseiller de développer un faux self, non. Une des raisons pour lesquelles je m’intéresse autant à moi, mon histoire, aux effets des violences et traumatismes et… est que quand j’ai commencé ma thérapie, je n’avais jamais vraiment pu être moi et je ne savais vraiment pas grand-chose de qui j’étais. Je pense que c’est quelque chose de très commun dans le monde, même si on n’a pas vécu de violence de façon marquée, ne serait-ce que par l’influence énorme de tous les messages de conditionnement et de conformité que la société nous envoie de notre naissance jusqu’à notre mort. Beaucoup de personnes ont l’impression d’être vides et de ne pas vraiment exister sans le regard de l’autre. Ça s’apprend, avoir du plaisir à passer du temps avec soi-même. Ça s’apprend, se connaître et faire ses propres choix. Ça a été un travail super difficile pour moi parce que tout ce que j’avais vraiment appris, c’était à m’adapter continuellement aux autres. Je m’adapte encore trop souvent, mais les choses ont changé radicalement depuis plusieurs années maintenant. Quand j’étais plus jeune, je me vidais complètement de mes désirs, goûts et besoins pour me tourner complètement vers les autres, ce qui me plaçait en quelque sorte en position d’infériorité, à leur service… Ça m’a énormément nuit et j’ai dû passer énormément de temps et dépenser énormément d’argent en thérapie à me poser des questions, me construire, me définir, me connaître et… tâche qui n’est toujours pas finie à ce jour. Ça n’a absolument pas été parce que j’étais chanceuse, niaiserie qu’on me dit souvent. Il m’a fallu fournir des efforts incroyables sur une très longue période pour arriver à quelque chose. La seule chose qui a vraiment été une chance dans mon histoire psychique, ça a été de tomber sur ce psy-là en particulier. Je sais que vous l’aimez aussi, mais il ne prend plus personne, donc je ne peux pas vous référer, non. Je dirais de regarder des psys humanistes si vous en voulez un dans les mêmes cordes, même s’il ne sera pas pareil, évidemment… et aussi de regarder du côté des cliniques universitaires pour les finissants. Nous avons fini notre doctorat à un an d’intervalle et c’était intéressant. Au début, il était supervisé, mais après, il a été juste lui et c’était bien parfait comme ça. Les jeunes psys ont « la plupart du temps » (parce qu’il doit y avoir des exceptions) des infos plus récentes, un esprit plus ouvert et… Ils ont moins de risques de vous dire, comme c’est arrivé à une amie, que son chum ne s’occupe pas de leur enfant parce qu’ELLE ne lui a pas appris comment faire… comme si elle était sa maman à lui aussi et qu’il était incapable de s’informer et de faire des efforts.

Donc personnellement, la pandémie, en dehors du drame qu’elle était pour bien des gens, elle a été une sorte de bulle de sécurité et de liberté folle pour moi. Je pouvais faire littéralement tout ce que je voulais de mon temps (sauf voyager) sans être soumise aux normes et pressions sociales et surtout, sans devoir subir constamment des jugements superficiels et mesquins de la part des autres. J’ai accepté ce temps et cet espace qui m’étaient donnée comme un cadeau et un devoir d’exploration. Je suis consciente d’avoir eu d’une certaine façon une position privilégiée par le fait que j’ai un bon emploi et que je vis seule… mais ça a ses revers aussi… J’ai parfois passé plusieurs jours sans que qui que ce soit vérifie que j’existais encore, ce qui m’a attristée, mais pas paniquée non plus. 

Une des choses qui m’a aidée est d’avoir un horaire. Je suis plus ou moins bonne pour la discipline, mais quand j’accepte de me laisser un peu de souplesse dans mon horaire, j’arrive à faire plus de choses. D’abord, dormir malgré l’anxiété que la situation provoquait était essentiel. La seule bonne façon, pour moi, d’éviter de faire de l’insomnie, c’est d’avoir des heures de lever et de coucher fixes. Ça a été plus facile pour moi d’adopter ça parce que je me fiche pas mal de ce que la société me dit que je devrais ressentir et faire pour être intéressante la fin de semaine ou le soir. Je passe donc ma vie, sauf de rares exceptions, à me lever à 4h45 du matin et je me couche à 21h30. Certains diront que c’est plate. Ça ne l’est pas pour moi. Il n’y a pas tant de choses que j’ai envie de faire le soir, honnêtement. Ce sont souvent ces choses qui me semblent ennuyantes en fait. Je suis efficace le matin. Le fait de me lever plus tôt me permet d’avancer dans mes projets personnels en ayant l’esprit frais et énergique au lieu d’attendre le soir où je suis fatiguée et où je n’arrive plus à me mobiliser pour faire quelque chose après ma journée de travail. C’est souvent avant celle-ci que je vis le plus. 

Je me réveille, je sors le chien, je fais du café, je lis un temps (devant une lampe de luminothérapie l’hiver), j’écris un moment (des choses qui me perturbent, des choses pour lesquelles je suis reconnaissante aussi minuscules soient-elles, des choses qui me font envie, qui me rendent heureuses et…), je sors promener le chien 1h-1h30 après (donc oui, je sortais beaucoup contrairement à ce que certains m’ont dit), je rentre et je commence mon horaire, horaire réparti entre des choses que je dois faire, des explorations et des passions. Le tout découpé en blocs de différentes longueurs. Comme tout le monde, j’étais plus fatiguée pendant la pandémie (Je sais qu’elle n’est pas terminée, oui… Je parle des pires périodes traversées jusqu’à présent.), je finissais par abdiquer et faire du sofa en regardant quelque chose qui m’intéressait réellement. À quelque part là-dedans, je mangeais. Puis le soir je sortais le chien à nouveau, mais un peu moins longtemps. Puis, j’allais me coucher et je recommençais le lendemain. Le fait de m’imposer un cadre et des activités comme cela m’a donné beaucoup d’espoir et un sentiment de force au quotidien. Je pouvais être fière de moi. J’avançais dans ma vie malgré l’immobilité du monde dans lequel je me sens souvent de toute façon comme cette grenouille déplacée et mal en point que nous avons croisée ce matin durant notre promenade. 

Je continue bientôt. 

Bonne soirée!     

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s