Guérir (Partie 11)

            Je vais de mieux en mieux. Ce que je ressens ces jours-ci est plus une forme de tristesse diffuse mêlée de déception que les sentiments et émotions très intenses que j’avais durant les premiers jours. J’ai moins de douleurs corporelles aussi. L’intégration de l’expérience suit son chemin tranquillement et j’ai confiance que je serai plutôt en forme pour recommencer la session, puisqu’il y avait aussi de ça dans mon urgence à vivre ce que j’avais à vivre maintenant le plus intensément possible. C’est parce que je savais que si je ne le faisais pas, l’effort qu’il me faudrait pour refouler les restes de cette situation en moi pour arriver à enseigner de façon adéquate me serait extrêmement coûteux en énergie et diminuerait la qualité de mon enseignement. Je suis capable de le faire, enseigner alors que je traverse une crise de stress post-traumatique aiguë. Je l’ai déjà fait, mais c’est difficile. 

            Mon massothérapeute a lu le texte sur les gens qui disent « C’est trop pour moi! » face à mes expériences et il était surpris. Il a dit qu’il aurait pensé que les gens auraient plus d’empathie. Moi aussi, j’avoue. Mais le nœud, là-dedans, c’est qu’il y a des personnes qui commettent l’erreur de penser que c’est ça l’empathie et que c’est ça être sensible à l’autre. Ce n’est pas le cas. L’empathie demande de prendre sur soi et de se tourner davantage vers l’autre et ce dont il a besoin que de s’extasier devant la sensibilité de son nombril et de sa grande âme. Il y a eu beaucoup de situations politiques et médiatiques qui ont fait que des gens ont eu ce comportement qu’ils pensaient bien beau, ces dernières années, mais j’y reviendrai un autre jour puisque ce n’est pas l’objectif de cette série de billets. 

            Parfois on conçoit cette expression de « C’est trop pour moi » comme une façon de mettre ses limites. Mettre ses limites n’implique cependant jamais de faire honte à l’autre ni de le faire sentir dégoûtant. Une façon plus saine de réagir, si vraiment vous vous sentez incapable de partager l’intensité de l’expérience que l’autre vit, ce serait plutôt de dire des phrases comme celle-ci : « Je n’ai pas les ressources nécessaires pour t’accompagner dans cette situation précise, mais j’espère que tu as l’aide nécessaire pour parvenir à la traverser. Je suis désolée que cela t’arrive et j’espère que ça ira mieux pour toi rapidement. ». Une formulation comme celle-là est beaucoup plus honnête et réaliste que de prétendre que vous vous tordez d’une douleur insupportable et que c’est vous qui souffrez atrocement de la situation horrible qui affecte l’autre. Je ne doute pas du fait qu’il y a une souffrance et une tristesse réelle à savoir que quelqu’un d’autre a vécu quelque chose de terrible. C’est juste humain de ressentir cela, mais il y a des façons de ne pas prétendre que vous souffrez plus que l’autre de ce qu’il a vécu et d’éviter que la situation devienne à propos de vous plutôt que de la personne à qui c’est vraiment arrivé. Vous pouvez aussi demander s’il y a quelque chose que vous pouvez faire qui aiderait l’autre, par nécessairement par rapport à l’événement vécu. Ça peut être par rapport au quotidien… Lui cuisiner quelque chose, lui prêter un livre, aller à la pharmacie… Peu importe ce qui est le moins « souffrant pour vous » mais qui peut soulager l’autre qui souffre déjà assez… Ce serait pas mal mieux que de rejouter par-dessus sa souffrance comme vous le faites. 

            Avant j’avais des réactions plus agressives comme prononcer des phrases coupantes comme : « Je suis pas mal certaine que cette situation n’est pas à propos de toi. » ou encore « Une chance que ce n’est pas toi qui as été violée comme je l’ai été, c’est tellement terrible pour toi que tu serais probablement morte! ». Souvent les gens ne comprenaient pas vraiment ce que je leur disais et préféraient penser que j’étais méchante plutôt que d’interroger leur réaction face à ce que je leur disais. On me sortait des réponses comme : « Ben voyons! J’essaie de te montrer que je suis triste pour toi. ». Le problème avec ce type de réponse, c’est que ce n’est absolument pas ce qui est dit dans le « C’est trop pour moi! » souvent prononcé avec une voix chevrotante et une face dégoûtée et horrifiée. Certains se tordent les mains et frissonnent de dégoût et de peur en plus. C’est vraiment très lourd à recevoir comme réaction à ce qu’on a vécu quand on est déjà par terre. 

            J’aimerais souvent que les autres se posent plus de questions et me posent directement plus de questions par rapport à ce que je vis ou par rapport à mes choix ou encore par rapport à pourquoi certaines choses sont difficiles pour moi. Ce serait pas mal plus constructif que de recevoir des espèces de dictats et sentences vides sur comment je devrais me sentir, ce que je devrais faire… sans compter les jugements profondément mesquins et parfois même haineux sur ma personne que je reçois quand je parle de ce que je vis (et même quand je n’en parle pas). Je comprends que plusieurs personnes ne se remettent pas en question souvent parce qu’elles veulent préserver une belle et bonne image d’elles-mêmes peu importe si celle-ci correspond à la réalité ou pas. Ça reste quand même un peu mystérieux pour moi qu’on choisisse cette attitude et cette position. Je ne pense pas que je pourrais vivre comme ça. Et souvent, en plus, les jugements ne sont pas modifiés même après des explications de ma part, ce que je trouve quand même assez violent, condescendant et dénigrant. Décevant aussi… et après on s’indigne que je me fâche quand on me dit ces conneries d’une violence souvent insensée… 

            Une des premières choses à faire c’est peut-être de demander si on peut poser des questions ou pas. Je suis consciente du fait que la plupart des personnes qui ont vécu ce que j’ai vécu ont plus de difficulté que moi à en parler. C’est parce que mon choix a été de confronter ces choses le plus directement que je le pouvais, ce qui n’est toujours pas terminé, comme on a vu, parce que je voulais être utile face à ces choses et pouvoir en parler justement, que ce soit en privé, dans ma pratique artistique ou en classe sans capoter et sans que ce ça me fasse revivre un calvaire atroce à chaque fois. Au quotidien, je ne souffre pas de parler de ces choses. Aucunement. J’aimerais mieux me faire poser des questions plutôt qu’on assume ou décrète par exemple que je dois nécessairement avoir un problème avec ma sexualité, ce qui n’est absolument pas le cas. Je n’ai pas arrêté d’avoir des relations sexuelles après mon agression. J’ai arrêté plusieurs années plus tard parce que je rencontrais systématiquement des hommes qui voulaient me réduire à mon corps et m’utiliser sans avoir un quelconque type de relation avec moi… ce qui oui, ne faisait que répéter mon traumatisme et renforcé l’idée que c’était toujours seulement cette partie de moi qu’on verrait. Ce n’est pas quelque chose que je peux prendre à la légère. J’ai déjà essayé de le faire et ça m’a juste encore plus blessée. Alors arrêtez de me dire d’être plus légère dans mes relations. Cette légèreté que vous recommandez est en fait plutôt dangereuse pour moi. Ce qui ne veut pas dire que je suis toujours lourde non plus en relation, ce qui est un autre cliché que les personnes agressées doivent porter. Il n’est pas non plus bienvenu de m’offrir vos services sexuels comme si c’était un service public. Je me fais faire des offres sexuelles pratiquement à tous les jours de façon plus ou moins directe et plus ou moins vulgaire malgré le fait que la société me dit qu’à mon âge je devrais commencer à être invisible pour les hommes… Ce n’est pas mon expérience et parfois j’envisage honnêtement cette promesse d’invisibilité comme une forme d’infini repos qui m’arrivera un jour et que je ressentirai probablement moins douloureusement que d’autres parce que j’ai surtout été vue pour mon corps dans ma vie même s’il ne m’a jamais semblé si exceptionnel pourtant… Si bien qu’à une époque je me demandais si je ne sécrétais pas secrètement une substance qui commandait aux hommes de me réduire ainsi. Le féminisme m’a appris que je suis loin d’être seule à vivre cela et cela a été un très grand réconfort. Je recommencerai à avoir une sexualité partagée avec une autre personne quand je rencontrerai quelqu’un capable de me voir et de m’accepter comme une personne entière et non seulement comme un corps à prendre.  

            Le lien avec la pandémie ici est que d’un côté, pour moi, ça a été une immense bulle de paix de ne plus être soumise sans arrêt aux commentaires insensés et irrespectueux qu’on me fait souvent. Aux jugements superficiels et parfois même haineux aussi. C’était vraiment très reposant. J’en ai vécu quand même malheureusement, principalement face à mon rapport aux mesures sanitaires qui a été interprété de façon profondément mesquine à plusieurs reprises. J’en ai déjà un peu parlé. Pour moi, appliquer les mesures sanitaires a été un choix altruiste et non, comme certains ont conclu sauvagement, que c’était une preuve du fait que j’étais juste une peureuse. À chaque étape de la pandémie, j’ai évalué quels étaient les risques pour moi, pour les personnes qui m’entourent, pour mes étudiants et… afin de décider comment j’appliquerais les mesures sanitaires dans ma vie. J’habite dans un immeuble où il y a des personnes plus âgées qui ont survécu à des cancers, des crises cardiaques, qui sont porteuses du VIH, qui ont le système immunitaire compromis et… Dans mon esprit à moi, la question est plutôt : Quelle genre de connasse égocentrique inconsciente il faudrait que je sois pour même risquer minimalement de mettre leur vie en danger en les exposant au virus parce que ça ne me tente pas d’être un peu plus prudente que pas assez? Et non, je n’ai absolument pas cet égocentrisme là… Je me suis pourtant fait dire et parfois gueuler plein de choses insensées par la tête. « Tu as le droit de sortir, tu sais », comme si j’étais une connasse ignorante de mes droits. « Je sais à quel point tu es peureuse face à la maladie, mais moi elle ne me dérange pas ». Je ne sais pas comment ça peut paraître un choix logique et courageux aux yeux de qui que ce soit de choisir de ne pas respecter les mesures sanitaires face à un virus dont on ne savait absolument rien au moment de son apparition et dont on ne sait toujours pas tant de choses que ça. Ça me semble plutôt le comble de l’idiotie, de l’inconscience et de l’égocentrisme. C’est dans le fait d’évaluer les risques pour moi et pour les autres dans chacun de mes choix, que ce soit le port du masque, le nombre de déplacements, le nombre de personnes que je vois et… que j’ai trouvé, tout au long de la pandémie, une bonne estime et un respect de moi et des autres. Je me suis concentrée sur ce que je pouvais faire pour respecter les autres et aider plutôt que sur ce qui m’avait été enlevé. Les personnes qui m’ont crié dessus et insultée face à ces sujets auraient bénéficié davantage du fait d’avouer leur inconfort et leur absence de ressources face à la situation et de me demander comment je faisais pour me sentir bien durant le confinement plutôt que de me rabaisser sauvagement pour se sentir mieux avec leurs choix irréfléchis et souvent dangereux pour les autres si ce n’était pas pour eux-mêmes… Ça m’aurait fait plaisir, en parler. J’ai quand même 16 ans de thérapie dans les poches…     

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