Guérir (Partie 10)

Her eyes are underneath the ground
I have heard the crying sound

No one can stop you now
No one can stop you now

Her eyes are basking in the sun
No one knows why she did the things she’s done

Ocean, swallow me now

Her eyes are underneath the ground – Antoni and the Johnsons

            Dans une conversation avec ma belle-sœur, hier soir, j’ai dit qu’à défaut d’avoir eu une belle histoire, j’avais transformé la situation en occasion d’apprendre. Et c’est vrai. J’ai encore appris beaucoup sur ma vie, sur les expériences que j’ai vécues, sur ma maladie et ce qui la déclenche, sur les préjugés des gens et leurs motivations et… Je pense que c’est ce qui fait ma force et ce qui m’a permis de traverser autant de choses. Je préfère regarder dans l’horreur et la vivre le temps qu’elle dure, en tirer tout ce que je peux pour l’avenir, plutôt que de la fuir. Je pense que ma force a aussi son revers, je pense que le fait que je n’aie pas l’image qu’on attend souvent d’une femme qui a vécu les choses que j’ai vécues et le fait que j’accepte d’en parler ouvertement au quotidien lorsque que c’est nécessaire, contribue au fait que les gens minimisent ce qui m’est arrivé. Après tout, les femmes ayant été violées et violentées sont supposées être détruites selon l’image véhiculée, non? Ce n’est pas vrai et cette image-là nuit aussi à la perception des agressions sexuelles et à la façon dont les personnes qui les vivent sont traitées. Mais je sais qu’il est extrêmement difficile de trouver une image et une posture qui ne diminuent pas ou n’exagèrent pas la gravité de l’agression. C’est un vrai casse-tête. 

            Ce matin, j’ai écouté Antony and The Johnsons pendant mes pauses de travail. Je devrai en parler en classe durant la session. À première vue, ce n’est pas un groupe qui devrait me plaire, puisque j’ai tendance à préférer les « chanteurs qui parlent » plutôt que ceux plus mélodieux et grandioses. Mais la voix d’Anohni, la personne qui chante dans le groupe est tellement incroyable qu’elle m’a remplie rapidement de quelque chose qui me dépasse honnêtement. Un ami du doctorat me l’a fait découvrir il y a longtemps. Juste avant ma deuxième agression sexuelle. Le premier morceau que j’ai écouté est Fistful of Love, chanson dont le sujet perturbe encore plusieurs personnes, mais dont l’intro m’a immédiatement séduite au point que même encore aujourd’hui, il peut m’arriver de l’écouter 15 à 20 fois en boucle juste parce que le contraste entre les voix de Lou Reed et d’Anohni me fait frissonner à chaque fois. Je parle comme Lou Reed, mais avec une voix de femme. Une amie m’a fait remarquer ça quand j’étais au secondaire. Ça va même jusque dans les sons qu’on laisse échapper. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai trop écouté Transformer et The Velvet Underground adolescente et que le rythme et la tonalité se sont imprimées, mais ça m’a toujours suivie et bien que je sache qu’il était apparemment un trou du cul dans la vie, j’aime encore sa voix. 

            Je ne suis pas une personne de mélodie. Ce qui m’intéresse le plus dans les chansons sont la voix, les paroles, les modifications dans le rythme et la dimension spatiale, si bien qu’il m’arrive de péter des crises quand une personne se trompe et appelle la chanson de Patty Smith Horses au lieu de Land, ce qui est le titre réel de la chanson et si vous fermez les yeux et que vous écoutez bien et que vous vous concentrez bien sur son souffle, sur les paroles, sur les cassures dans le rythme, vous pouvez les sentir courir et traverser la terre, les fameux chevaux de la chanson. Comme bien des personnes douées, je suis hypersensible et je suis aussi synesthésique, ce qui veut dire que mon expérience de la musique est généralement plus intense que celle des autres, mais je pense que la musique affecte tout le monde à différents niveaux, donc je pense que ce que j’ai à dire peut servir à d’autres, ou en tout cas piquer leur curiosité pour tenter leurs propres expériences. 

            On m’a demandé comment j’avais fait pour être heureuse durant la pandémie (au-delà de l’infinie tristesse que j’avais bien sûr de voir autant de gens souffrir et mourir et d’être séparée de mes proches). On m’a demandé aussi comment je faisais pour traverser ces situations d’horreur que j’ai vécues dans ma vie personnelle. C’est vers ça que je m’en vais justement. 

            Quand j’ai été agressée la deuxième fois, je partais visiter un ami à Halifax quelques jours plus tard. Je ne lui ai pas dit ce qui m’était arrivé même si je pense qu’il a pu me trouver de plus mauvaise humeur que d’habitude. Je me souviens d’avoir erré dans les rues de la ville en écoutant Antony and the Johnsons justement. C’est sûr que je ne suis pas une personne trans, donc les chansons n’ont pas toujours la même signification pour moi que ce pour quoi elles ont été écrites. Il reste que oui, moi aussi, les stéréotypes de genre m’ont beaucoup affectée et m’affectent encore aujourd’hui. Son œuvre explore aussi beaucoup de sujets jugés glauques par la plupart des gens, mais qui, quand on a vécu des expériences extrêmes, même si elles ne sont pas de la même nature que les siennes, ont quelque chose d’extrêmement réconfortant. Il y a tout ce parcours de reconstruction de soi à partir d’un état jugé non humain ou répugnant et c’est beau et ça donne beaucoup de force. On sent aussi toute la dimension physique des émotions quand on l’entend chanter et pour moi, ça c’est magnifique.  

Je me souviens très bien de la petite Mary, parce que j’étais encore pas mal jeune quand c’est arrivé, ou ce que je perçois comme jeune depuis l’âge que j’ai maintenant, recroquevillée sur le bord de l’océan, pendant que mon ami était à son travail, écoutant l’immense voix d’Anohni m’envelopper alors que je me sentais si fragile, avec l’orchestre derrière elle qui rajoutait au sentiment d’infini. Je me souviens surtout de Bird Girl et The Cripple and the Starfish. Je me souviens m’être dit, pas si naïvement qu’il pourrait sembler, que je me reconstruirais aussi dans mon entièreté comme une étoile de mer. Il y a quelque chose dans le rapport à l’immensité, qu’elle soit incarnée humainement, artistique ou naturelle, qui a un fort pouvoir de guérison. La force incroyable de l’océan aussi. La personne qui vous a blessée et l’événement semblent bien minuscules face à cette immensité, mais il faut être capable de la prendre et de la laisser vous emplir la poitrine, de respirer en elle et d’accepter que guérir pourra prendre du temps, mais que ce sera possible avec des efforts. 

Je pense qu’il est utile de s’exposer à la souffrance des autres et d’accepter de traverser consciemment les états terribles. Parfois on pense que mettre de la musique upbeat ou de regarder des trucs drôles est la meilleure chose à faire quand on est triste, mais ce n’est pas ce que les études démontrent. En fait, pour les personnes qui ont peur de vivre leurs émotions, la musique est une bonne façon de les vivre de façon accompagnée, parfois de façon plus efficace qu’un thérapeute. On me demande souvent si ça me rend triste de repenser à ces expériences ou de réécouter ces chansons. Pas vraiment, non. Elles me rappellent surtout ma force et m’en donnent plus en fait. Très certainement plus que le fait d’éviter ou de fuir m’en aurait donné en tout cas… 

J’ai fini par me relever du sol et descendre dans le port où tout semblait plus merveilleux. Les Jellyfishes visibles à travers la transparence de l’eau, les bateaux, mes pas que j’ai laissé me porter jusqu’à la minuscule boutique de Rum Runners où j’ai avalé un délicieux gâteau au Whisky. Je me suis sentie farouchement vivante, mais assurément vivante, avec le soleil qui emplissait le port. Puis, j’ai rejoint mon ami. Quand je suis rentrée à Montréal, je n’étais pas guérie, bien sûr, mais j’avais absorbé un peu de l’immensité, de la diversité et de la vitalité du monde qui me donnait du courage. 

Je sais que ces procédés n’ont rien de nouveau. Ce sont la dramatisation et la catharsis, tout simplement, mais oui, ça fonctionne encore même si ce sont des savoirs anciens. C’est très libérateur. Étrangement, je suis plus timide de parler de ces choses que de parler des agressions en tant que telles, alors soyez gentils, même si vous n’aimez pas la musique.

Pendant la pandémie, je n’avais bien sûr pas accès à l’océan. J’étais coincée ici à Montréal. Je sais que la marche m’aide beaucoup aussi, donc je suis allée faire d’immenses promenades. Je sais que les gens ont dit qu’ils étaient tannés de marcher, mais je pense qu’ils ne sont peut-être pas assez créatifs dans leurs marches. Il y a tant à voir et à faire quand on marche. Il n’y a par exemple plus beaucoup de personnes qui écoutent des albums d’un bout à l’autre, mais les albums sont construits et ils sont fait pour ça. Je sais que je sonne comme un vieux garçon qui collectionne les vinyles, oui…  J’en ai probablement trop fréquenté. Un album que j’aime écouter du début à la fin par exemple est Outside de David Bowie, qui n’est pas mon préféré sur le plan musical, mais qui est mon préféré sur le plan conceptuel et c’est toujours une grande aventure. Je ne comprends pas trop non plus pourquoi les gens s’ennuient. Il y a tellement de choses que je veux savoir et apprendre. Les podcasts m’ont également beaucoup accompagnée. L’architecture et l’histoire de mon quartier aussi. À cause d’une grève des pompiers durant les années 70, il y a plusieurs parcs un peu partout dans le Centre-Sud. C’est une histoire triste, oui, pour les personnes qui ont perdu leur maison à cause des pompiers qui les laissaient brûler à cause de leur grève, mais cela nous laisse aujourd’hui une nature incroyable cachée ici et là au détour d’un parc. Il y en a un que j’adore sur Montcalm, un minuscule, minuscule parc où ont été plantés des pommiers qui au printemps forment deux immenses boules roses qui débordent sur la rue l’emplissent de leurs pétales. Faites-en ce que vous voulez.  

Ces jours-ci j’écoute Kiss My Name en boucle en faisant mes choses parce que je me sens comme une tempête orageuse, ce qui illustre ce que mon directeur de thèse appelait affectueusement mon côté effroyablement romantique (Les romantiques allemands, là… pas romantique fleur bleue…). C’est une image qui me donne de la force. 

Well, I’m only a child
Born upon a grave

Oh, Kiss my name
I’m trying to be sane
I’m trying to kiss my friends
And when broken, make amends

Oh kiss my name, the curtain’s white
The turtle doves embroider light

As I lie, murdered in ground
The rain compacting sodden sound
Of songs I sang the years before
Kiss my name

When it was my time to rain
Upon the coal that I became

Kiss My Name – Antony and the Johnsons

Puis la voix d’Anohni est là pour me ramasser dans son déferlement… 

C’est toujours mieux avec de bons écouteurs qui rendent la richesse de la voix et je préfère la version sur Cut The World, qui est plus puissante, mais elle n’est pas disponible en vidéo. Je vous mets donc l’originale :  

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