Guérir (Partie 8)

            Je suis tannée de parler de cette histoire, donc je vais y mettre un terme en parlant de ces choses utiles pour la pandémie dont je parlais. Je veux quand même dire avant que je suis quand même heureuse d’où j’en suis arrivée. Je pense qu’à quelque part, j’avais toujours pas mal minimisé ce qui m’était arrivé. J’ai pu le dire à haute voix à mon psy, que je n’avais pas digéré le fait d’avoir été utilisée par quelqu’un comme une sorte de chose dans laquelle on se vide alors qu’elle est inconsciente. J’ai pu aussi l’entendre dire que c’est normal, que ce soit difficile, puisque c’est l’un des plus graves traumatismes qu’il y a, être réifié comme ça. J’ai aussi bondi de joie la semaine dernière quand j’ai vu que le fait de pénétrer quelqu’un sans préservatif est maintenant officiellement reconnu comme une agression sexuelle, chose que les psys me disent depuis le début des années 2000, mais le système judiciaire étant effroyablement lent, il vient juste de rattraper le retard… parce que c’est ce qui m’est arrivé la deuxième fois, un homme m’a pénétrée sans préservatif alors que je dormais. Je me suis réveillée, oui, et j’ai quitté, oui, mais ça reste une agression sexuelle et oui, c’est grave. Là aussi, je n’ai pas vraiment été considérée comme une personne. 

            J’ai longtemps eu honte d’avoir été agressée même si non, ce n’était pas ma faute dans aucun des cas. Ces deux agressions sont une infime partie des violences que j’ai subies dans ma vie. J’ai eu longtemps honte de mon histoire. Les gens qui s’exclament, horrifiés, que c’est trop pour eux en sont en bonne partie responsables, de même que les personnes qui ont essayé de me faire croire que ce n’était pas de la violence ou d’autres conneries du genre, me mettant toujours en faute. Mon psy dit que c’est parce que les gens ne veulent pas briser leur vision du monde et que croire que je ne suis pas responsable de ces violences revient à dire qu’elles pourraient leur arriver à eux aussi. C’est effectivement mon expérience. La plupart des gens préfèrent rester dans l’illusion que les gens sont gentils et traiter les personnes qui parlent de ces sujets de personnes négatives, paranoïaques et d’autres choses encore pires. Alors que la réalité est plutôt dans leur capacité d’accepter la réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire qu’il y a du beau et de l’affreux et que ce n’est pas en cachant les horreurs sous le tapis pour avoir le luxe de ne pas y penser que quoi que ce soit va changer. L’autre problème est aussi que souvent leur définition de ce qu’est la violence est complètement fausse, mais qu’ils préfèrent s’y accrocher pour les mêmes raisons mentionnées que de se remettre en question. C’est plus facile de traiter l’autre de fou/folle, que d’admettre qu’on a pu, même sans le vouloir, commettre quelque chose qui est une violence pour l’autre. Tous les êtres humains ont pourtant le potentiel de commettre des violences en eux et il serait pas mal plus utile de confronter les choses directement et de les dénouer que de vivre dans le déni. 

            Je n’ai plus envie d’avoir honte. Je n’ai plus envie de croire les gens qui essaient de me faire croire que mon histoire est trop lourde pour eux, voire trop lourde pour que je puisse être aimée. Je vis avec tous les jours. Vous en êtes capables aussi. Elle ne me rend pas impossible à aimer ni lourde. C’est ma vie. Je l’assume. Je suis affectée par elle. Le choix de faire semblant que ce n’est pas grave ou que ce n’est pas arrivé vous appartient, mais c’est profondément con. J’ai le droit de vivre comme tout le monde. J’ai le droit d’être vue avec mon histoire sans qu’on me fasse honte ou la minimise. J’ai vu des thérapeutes se mettre à pleurer en entendant ce que je vivais. Si vous trouvez que ce n’est pas grave et qu’on ne devrait pas en tenir compte, allez chercher de l’aide, honnêtement. Vous avez clairement un problème. Je ne suis pas non plus que ça. J’ai accompli un nombre assez incroyable de choses pour une personnes qui a traversé toutes ces épreuves. Ça me prend un courage fou pour laisser encore des humains m’approcher. Pourtant j’arrive à le faire avec bienveillance. J’arrive toujours à dépasser ma peur et à me rendre vulnérable aux autres. J’aimerais bien que les autres aient un peu plus de courage et fassent un peu plus d’efforts aussi.  

            Bon, alors, la pandémie… C’est quelque chose d’un peu difficile à expliquer. J’imagine que pour être honnête, je dois commencer par dire que j’ai été habituée très jeune à m’occuper moi-même. Les enfants doués sont généralement quand même pas mal autonomes, mais un enfant doué qui est en plus un enfant parentifié, c’est juste un petit adulte forcé d’être plus responsable et de penser à plus de choses même que ses parents. Donc je n’attends pas que les autres s’occupent de moi. Je fais ce que j’ai à faire, toujours. Aussi, je ne devais pas faire de bruit pour ne pas causer la fureur de mon père, donc être enfermé dans une pièce pendant des heures seule, on ne peut pas vraiment dire que ce soit un gros défi pour moi ni quelque chose de nouveau. J’avais même l’impression d’être dans une situation luxueuse puisque pendant le confinement, j’étais enfermée dans tout un appartement, je pouvais faire du bruit et je pouvais même en plus sortir courir et promener le chien. Je n’ai donc pas vraiment pensé à ce que je n’avais plus, quand la pandémie a frappé. J’ai pensé à ce que j’avais de plus que dans les pires moments de ma vie. Ce que j’avais de plus que quand j’étais cette enfant adulte enfermée toute seule. Ce que j’avais de plus que quand j’ai vécu la plus spectaculaire et pénible de mes crises de stress post-traumatique en 2012, alors que je finissais mon doctorat. J’en profite pour mentionner que ça, c’est vraiment exceptionnel, pouvoir terminer un doctorat alors qu’on souffre de stress post-traumatique complexe, qu’on est en phase aiguë, après avoir quitté une relation extrêmement violente. Alors pour l’autre con qui disait que selon lui je ne suis pas surdouée parce que je ne suis pas comme son amie qui l’est, je préciserai que j’ai une double exceptionnalité : être surdouée, avoir un vécu d’extrême violence (oui, ça entre dans les exceptionnalités). Et ma douance a longtemps été inhibée par les effets secondaires des violences que j’ai vécues. Donc c’est pour ça que je ne suis pas comme ton amie douée et le fait que tu me cries après comme un cave et tourne ce que je dis en ridicule quand tu me parles sans même comprendre ce que je dis fait juste reproduire les violences que j’ai vécues et c’est pour ça qu’il est impossible pour moi d’avoir une conversation profonde ou même juste minimalement riche avec toi. C’est pour ça aussi que j’ai apparemment des talents qui ont poppé de partout miraculeusement dans les dernières années. Ils étaient toujours là, juste englués sous les effets des violences. Non, les gens n’étant pas surdoués et ayant vécu autant de violences que moi ne sont pas capables de terminer un doctorat, ce que seul 2% de la population réussi à faire, en étant en pleine crise de stress post-traumatique complexe. Les gens qui ne voient pas ma douance ne la voient pas parce qu’ils en cherchent des signes superficiels… mais c’est pour ça aussi que moi, je dois faire extrêmement attention à qui m’entoure, parce que je suis responsable de prendre soin de mon cerveau et de cette chance que j’ai, d’être douée. C’est cette intelligence qui m’a sauvé la vie et m’a rendue aussi forte et résiliente. Je ne veux plus laisser les autres la brimer. 

            Ce sont justement mon intelligence, ma capacité de prendre soin de moi, le courage dont je fais preuve en acceptant de regarder en moi et de regarder l’horreur à l’extérieur, la connaissance que j’ai de ma force et du fait que j’ai survécu à bien pire avant, ma curiosité, ma soif d’apprendre, mon acceptation que je ne suis pas la personne la plus importante du monde à tous les instants, que tous mes besoins n’ont pas à être satisfaits 24h sur 24, mon autonomie d’apprentissage, mon absence de dépendance aux autres pour me divertir… Ce sont toutes ces choses qui m’ont permis de vivre la pandémie facilement. 

            Je continue probablement vendredi avec des éléments plus concrets. J’ai vu une amie cet après-midi et ça m’a fait beaucoup de bien, mais là, je suis fatiguée. 

            Bonne soirée ! 

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