Le tatouage

            À l’adolescence, j’étais une rebelle. Ça n’est jamais vraiment passé, même si ma rébellion a pris une forme plus intellectuelle, mais aussi concrète au travers de ma façon de vivre, que ce qu’elle était avant. Ma façon de me rebeller n’a pas non plus grand-chose à voir avec les rébellions traditionnelles et de surface comme la consommation de drogue, la fréquentation de bars ou le fait de vivre la nuit… mais je reparlerai de cela une autre fois. Aujourd’hui, je veux parler d’un vieux projet que j’ai finalement réalisé il y a quelques semaines, soit celui de me faire tatouer. Vous me direz qu’il s’agit justement d’une marque de révolte traditionnelle… Je réponds : Plus ou moins… Ça dépend de comment c’est fait. Je ne l’ai très certainement pas fait pour me rebeller, le tatouage étant pour moi devenu fondamentalement mainstream depuis quelques années. 

            Si j’avais voulu le faire par esprit de révolte, je l’aurais fait beaucoup plus jeune. J’avais l’occasion en or, après tout. Comme plusieurs qui ont lu mes bandes dessinées le savent, quand j’étais adolescente, ma mère m’a menacée de se suicider si jamais un jour je me faisais tatouer. C’est un peu extrême, oui, mais elle était comme ça… Menaces de suicides, larmes de sang et… La mère christique manipulatrice, quoi… Elle se moquait beaucoup de mes perçages. C’était pénible. Je déteste les gens qui se moquent des choix d’apparence des autres. Au moins je fais preuve d’un peu de créativité. C’est moins ennuyant. Je devrais me résoudre à me dire qu’au moins je les divertis, ces personnes et que leur vie doit être bien ennuyante, vide et sans expériences pour qu’ils soient encore troublés par l’apparence des autres en 2022. Mais ça aussi, comme bien d’autres choses, ça fait comme un cycle et les scandalisés reviennent à l’infini. C’est emmerdant. Autant ne pas s’occuper d’eux. Autant laisser dire aussi les personnes qui me jugent et me sous-estiment sans arrêt à partir de mon apparence. Elles ont beaucoup de travail à faire sur elles-mêmes et leurs idées. Comme dit mon psy : Il faut juste continuer à travailler et me concentrer sur mes projets et un jour ces personnes devront se rendre à l’évidence de qui je suis… ou alors je n’y penserai plus tout simplement. Leurs remarques ne valent très clairement pas l’énergie que ça me prend à être blessée. Il reste que ça aurait été une forme de rébellion intense de braver l’interdit posé par les menaces de ma mère. Imaginez si elle en était vraiment morte…    

            Donc j’ai longtemps voulu me faire tatouer. Pour diverses raisons, le projet a dû attendre. D’abord cette menace de suicide. Faire mourir sa mère de chagrin, même si on ne s’entend pas très bien avec elle, ça reste une idée pénible. Puis je n’ai pas eu de sous pendant longtemps. Puis, j’ai fréquenté un tatoueur pendant un temps et il était fier que je sois une des dernières personnes qui avaient encore un corps vierge de tout tatouage. Puis ça a été la mode et ça m’a un peu tapé sur les nerfs alors j’ai attendu de voir si l’envie me revenait. Ça a pris du temps. Plusieurs années. 

            Au travers de tout cela, le blocage principal que j’avais, c’est mon rapport à l’inscription. Je suis une femme de lettres. Tout ce qui est tracé, gravé, écrit a pour moi une importance fondamentale. Il fallait donc que je trouve quelque chose qui ferait sens pour moi et que je porterais à travers le temps sans m’en lasser. J’ai finalement choisi le lièvre. Le lièvre mort. 

            Le lièvre a traversé ma vie de plusieurs façons au fil du temps. Quand j’étais enfant, je suis allée à la chasse aux lièvres avec mon père qui est un chasseur, comme je l’ai déjà dit. Je ne m’étendrai pas ici sur un débat éthique concernant la chasse, mais j’ai mes idées là-dessus, oui. Ce n’est pas une très bonne idée d’emmener des enfants à la chasse, mais mon père avait cette idée que nous devions le suivre partout, dans tous ses projets, enfants tout-terrain. Il m’avait dit de ne pas bouger, de rester près de lui. J’étais une enfant apeurée, mais aussi rebelle, déjà, à sa façon. Je me suis éloignée un peu, mais pas beaucoup. Si bien que quand un lièvre s’est mis à courir partout, les chasseurs se sont mis à s’énerver et à un moment mon père s’est tourné et c’est le pompon de ma tuque qui s’est retrouvé dans sa mire. Il a eu peur. Cela ne l’a pas empêché de me faire tenir le cadavre du lièvre ensanglanté dans ma petite main à la fin de la journée. 

            C’est un traumatisme que je revisite souvent. Parfois certaines personnes commettent l’erreur de penser que si on parle souvent de quelque chose, c’est parce qu’on est pris dans le passé. C’est peut-être le cas de certaines personnes, mais pas de toutes, loin de là. Revisiter les traumatismes a une fonction d’intégration. On absorbe un peu plus l’événement à chaque fois, on réinterprète certaines de ses composantes, on va plus loin avec le sens qui en est tiré. Ça n’a rien d’un radotage ou d’un blocage. C’est une construction vers l’avenir. Une construction enrichissante. Une guérison en étapes.

            Mon second trauma lié au lièvre a un lien avec ma fertilité. Il y a quelques années, j’ai passé des tests pour savoir quel était le problème avec mes règles. Je me vide littéralement de mon sang à chaque fois. Je vous épargne les détails, mais le terme « vider » n’a rien d’une exagération dans mon cas. Si bien que je prends des médicaments pour ne plus avoir de règles depuis quelques années maintenant parce que cela baissait mon taux de fer de façon alarmante. Lors de ces examens, on m’a découvert un minuscule fibrome qui n’a rien de dangereux, mais en même temps, on a découvert quelque chose au sujet de mon utérus qui est anormal. J’ai un utérus bicorne. J’ai déjà écrit là-dessus quand j’ai fait la sculpture que l’on peut voir dans les images. J’ai appris alors que mon utérus a la forme d’une tête de lièvre, ce qui rend très difficile pour moi le fait d’avoir des enfants. Il existe des opérations, oui, mais comme je n’ai jamais eu envie d’avoir des enfants, je vais m’éviter de me faire charcuter pour rien, merci. Je commence à être trop vieille aussi. Ce serait encore possible, en théorie, mais avoir un enfant passé 40 ans ne fait absolument pas partie de mes projets. Je n’ai pas de petite horloge qui s’agite à l’intérieur de moi non plus et j’aimerais qu’on me fiche la paix avec ça. Ce ne sont pas toutes les femmes qui veulent des enfants. Il faudrait que cela devienne clair et qu’on nous laisse tranquille à un moment donné. 

            Le troisième élément qui m’a fait me décider pour le lièvre est qu’il fait partie de nombreuses œuvres d’un des artistes que je préfère et qui reste pas mal stable dans mes goût depuis mon adolescence, soit Joseph Beuys. Je n’écrirai pas de texte sur l’art de Beuys aujourd’hui, mais peut-être plus tard. Vous pouvez voir certaines de ses œuvres dont l’incroyable « Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort » dans ces photos. 

            C’est en mélangeant ces parties de mon histoire et de mes intérêts que je suis arrivée au désir de me faire tatouer un lièvre mort près du cœur. J’ai appris, en lisant sur la symbolique du lièvre par la suite, que c’est aussi, pour l’anecdote, mon signe astrologique selon certaines croyances… Il représente aussi la résurrection et l’incarnation dans la tradition chrétienne. Quoi de mieux alors, pour symboliser et inscrire dans mon corps les souffrances que j’ai traversées, qu’inscrire un petit lièvre mort sur mon corps? Je l’ai placé près du cœur pour me souvenir du fait que malgré tout ce que j’ai enduré, malgré le fait que certaines parties de moi sont mortes au fil du temps, je les porte encore en moi et je suis encore là pour aimer. 

            J’y ai pensé longtemps et j’ai cherché qui pourrait bien faire ce projet avec moi. Il y avait un tatoueur dont l’esthétique me plaisait depuis longtemps. Puis, un jour il annonçait des disponibilités restantes et je me suis lancée, comme cela, fini les réflexions infinies. Je n’ai pas regretté mon choix. Il a été parfait. C’est super difficile pour moi de montrer mon corps. Ça l’a toujours été, du plus loin que je me souvienne. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir été agressée même si ça n’a pas aidé à améliorer les choses. Je pensais trouver la situation terrible à vivre. Finalement non. Il était tellement gentil et professionnel qu’après quelques minutes, je n’étais plus gênée du tout. Il faut dire que je n’avais pas réussi à imaginer adéquatement à quoi ressemblerait la douleur. Je suis quand même assez dure, généralement, face à la douleur, mais ça, je n’avais pas prévu. J’ai épouvantablement gigoté. Pauvre tatoueur. Il a été quand même infiniment patient et trop poli pour se plaindre, chose que j’ai beaucoup appréciée. J’ai appris sur moi et sur la douleur. Je ferai mieux la prochaine fois, parce que oui, il y aura une prochaine fois. J’ai déjà mon projet. Le tatoueur s’appelle Matt Chaos, si vous voulez voir son travail et je lui suis infiniment reconnaissante d’avoir accueilli et réalisé mon projet qui en aurait rebuté bien d’autres…

            Bien sûr j’ai eu quelques jours plus tard droit à un commentaire (fait par un homme bien sûr) voulant que les hommes allaient détester mon tatouage. Ce commentaire est bien peu pertinent et aveugle pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on s’en fiche de ce que les hommes pensent de mon corps. C’est le mien et je lui ai fait cette marque pour lui dire que je l’aime et que je reconnais la souffrance qu’il a traversée. Il y en a d’autres, des corps. Qu’ils aillent en voir d’autres s’ils ne sont pas contents, les hommes. Ensuite, les hommes n’ont pas tous les mêmes goûts, heureusement, même si on essaie souvent de leur et de nous faire croire qu’ils n’aiment qu’un type de poupée faite en série. Enfin, ce commentaire ne tient pas compte du fait que je suis une personne avec ses propres goûts et valeurs aussi… tout comme les hommes, oui oui. Personne ne semble s’être posé la question de ce que je pourrais bien faire d’un homme qui trouve ce que j’aime et ce qui m’intéresse repoussant et qui est assez superficiel pour me rejeter à cause d’un simple tatouage. La réponse est rien. Je n’ai rien à faire d’un homme comme ça. Bon débarras!     

(Le lièvre en ciment dans la dernière image est une oeuvre de Claude Des Rosiers que j’ai achetée récemment.)

            Bonne journée et à bientôt!   

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