En thérapie (Partie 4)

            J’ai donc pu vivre en me concentrant surtout sur la lecture et l’écriture, mais en cachette… et pas avant 14 ans pour l’écriture. Je pense souvent que c’est pour ça que j’ai de la misère parfois, à écrire et à accepter de soumettre mes textes pour publication : parce que la littérature a été longtemps pour moi une façon de me cacher. Écrire plus, publier plus, signifierait renoncer à cet abri aussi… ou peut-être pas. J’ai franchi des obstacles en arrêtant de tenir le blogue secret, en cessant de cacher que c’était moi derrière le pseudonyme. J’ai recommencé à soumettre des textes et la plupart ont été acceptés. Il y a quand même en moi, comme pour tout ce que je produits, une difficulté à y mettre toute l’énergie que je voudrais qui ne vient pas d’une absence de temps ou de choses à dire, mais du vieux fond de traumatisme qui a fondé mon identité. Il en reste encore en moi, des dépôts de restes de cette vieille merde d’idée que je ne vaux rien et que je n’ai rien à dire. Quand ça refait surface, ça me draine de toute énergie. Ce n’est pas de la peur. C’est une forme de perte d’envie d’investir dans ma vie parce qu’on a tellement travaillé fort à essayer de me faire croire que je n’en méritais pas et que je n’étais capable de rien. Ça change quand même… mais je trouve ça long. Ce que je construis est fort et solide cependant, ça, je le sais.   

            Pour continuer avec mon histoire de difficulté à parler, on pourrait même dire de mutisme infini dans ma jeunesse, je peux dire que j’ai passé une bonne partie de mon primaire à me faire faire honte et à avoir peur des autres. À me faire dire que j’étais bizarre. À faire rire de moi. Je craignais d’aller à l’école. Une fois en classe ça allait si le prof ne me posait pas de question… et encore là ça dépendait du prof. Je me souviens d’une année où j’ai été terrorisée du début à la fin. C’était une professeure qui faisait beaucoup d’intimidation. Je me souviens de son nom et de son regard. D’autres étaient plus gentils, heureusement. Je voulais tellement qu’on m’aime. C’était insupportable, cette absence d’amour et de parole. 

            Le passage au secondaire a été difficile même si j’en avais rêvé longtemps avant. Au primaire nous étions toujours avec les mêmes personnes, du début à la fin. J’allais dans une petite école de mon quartier. Il n’y avait pas assez d’enfants pour faire plusieurs classes. Si bien que nous sommes restés avec les mêmes cauchemars de la maternelle à la sixième année. Au secondaire les choses étaient différentes. On changeait de groupe souvent même s’il y avait un nombre limité d’étudiants dans l’école et par année. Je n’avais pas plus envie de parler arrivée là. Je me taisais souvent. À cause de mes yeux, dont on m’a toujours dit qu’ils sont remarquables d’intelligence et de curiosité les gens se sentaient (et se sentent) souvent mal devant moi. Un homme m’a déjà dit que j’avais les yeux d’une personne qui en voit trop de vous. C’est vrai, j’imagine. J’analyse beaucoup les comportements, les choses que les autres disent et font. Cela a pour conséquence que je vois souvent des choses des autres qu’ils ne veulent pas que je voie et ils n’aiment pas souvent ça. Je choisis parfois de m’aveugler moi-même sur l’autre et ça me fait alors toujours vivre des violences. Je tâcherai de ne plus le faire. 

            Je me souviens des exposés oraux pendant lesquels je voulais mourir. Je n’avais toujours pas reçu d’aide pour gérer ma différence neurologique. J’avais tendance à vouloir toujours trop mettre toujours d’informations partout. Il y a encore des traces de ça dans mes messages textes… Ils sont souvent très longs… et je tape très rapidement. Je sais que c’est troublant pour les autres. C’est ce que j’aimerais que les autres comprennent parfois : que la quantité d’informations qui me sort de la bouche ou que je tape est juste une minuscule et infime partie de ce qui m’habite toujours et de ce que je pourrais dire au sujet de tous les sujets qui m’intéressent. Si vous trouvez intense de recevoir mes messages, imaginez à quelle vitesse les informations voyagent dans ma tête et qu’elle quantité il y en a et comment ça peut être difficile à vivre. Je pense que ça joue beaucoup quand je confronte quelqu’un. Je réfléchis et m’informe tellement tout le temps et beaucoup au sujet de tout… que j’aurais en fait toujours plus à dire que ce qui sort et que les autres trouvent déjà trop. Il sert en partie à ça aussi, le blogue. À dire tout ce que je ne peux jamais dire parce que peu de gens écoutent. Peu de gens s’intéressent vraiment aux autres. Ils veulent être vus et qu’on les flatte… Ils ne sont pas tellement tournés vers vous ni vers la tentative de comprendre réellement ce que vous dites et faites. Les hommes crient souvent quand ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ils le font souvent dans les milieux académiques en tout cas. 

Je ne peux plus compter combien de fois c’est arrivé qu’un homme, professeur ou collègue, me gueule après sur des sujets sur lesquels il ne savait clairement rien, ou en tout cas il en savait beaucoup moins que moi. C’est en partie parce que le modèle de l’argumentation qui domine dans les milieux académiques est celui de l’altercation et que c’est un mode de communication pour lequel je n’ai aucun intérêt. Dans un de mes livres préférés qui s’intitule Metaphors we live by (Les métaphores dans la vie quotidienne, en français, mais la traduction du titre perd une partie immense de la profondeur de l’ouvrage), Lakoff et Johnson écrivent que c’est comme ça parce que la métaphore utilisée en Occident pour les conversations est que « l’argumentation c’est la guerre ». Plusieurs personnes pensent que le but de ces conversations est de se montrer plus intelligent et de détruire l’autre (ou encore de tout nier ce qui a été fait et dit pour que l’autre se sente « fou » ou « folle »). C’est une immense perte de temps et d’énergie. Ils proposent de remplacer cette métaphore par « l’argumentation c’est la danse », un modèle où les partenaires n’ont pas le choix de collaborer pour créer un résultat harmonieux et construire quelque chose. Je me demande de quoi auraient l’air les institutions si on les écoutait. Je pense que cela me permettrait d’avoir la paix. En ce moment, les gens qui me disent que je ne suis pas comme il faudrait, sont des personnes qui m’attaquent sans savoir de quoi elles parlent (par exemple par rapport aux traumatismes que j’ai vécus) et qui se fâchent et parfois me punissent en cessant de me parler parce que je ne me soumets pas à leur point de vue. Ils me disent alors que je ne me remets pas assez en question. C’est faux. Quand je résiste comme ça dans la conversation, comme ça m’est arrivé à quelques reprises cette année, je résiste à partir de ce que j’ai appris sur les traumatismes, ma condition, la manipulation et la violence en thérapie ou dans mes recherches. Je sais quand on me ment. Je sais quand on me manipule. Je sais quand on me méprise. Je sais quand on me sous-estime. Je sais quand on veut me faire changer parce que ma souffrance cause un inconfort chez l’autre. Et non, je n’ai pas à céder à aucune de ces personnes. Je n’ai pas à me soumettre à des choses que je sais fausses depuis plusieurs années à cause de ma thérapie et de mes recherches pour le bon plaisir et le confort de l’autre. Je changerai d’avis seulement quand on m’apportera des arguments pertinents qui viennent enrichir ce que je sais ou le démontrer faux. Ce n’est pas arrivé. Ni dans les livres et surtout pas face à des personnes qui me font des choses répugnantes et essaient ensuite de me faire croire que c’est ma faute. 

Mais dans l’enfance et à l’adolescence je ne savais pas ça. Je croyais tout ce qu’on me disait sur moi, aussi horrible que ça puisse être. La seule fois que j’ai de moi-même abordé quelqu’un qui m’intéressait au secondaire, le gars m’a dit que j’étais belle, mais que j’utilisais des mots trop compliqués et qu’il ne comprenait rien quand je parlais. Au lieu de comprendre que soit il était complexé,  soit il manquait d’éducation, soit c’était un cave, soit tout ça en même temps, j’ai encore une fois continué à croire que c’était moi le problème. J’ai fermé ma gueule, j’ai continué à lire et à laisser les autres me choisir. 

Malgré la tristesse de ce billet, je vais bien en ce moment et je vous souhaite une très belle fin de semaine! Le chien vous envoie des bisous gluants.

À plus!       

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