En thérapie (Partie 2)

**Attention, le texte suivant aborde des sujets difficiles qui pourraient troubler certaines personnes. Lisez prudemment.**

            Quand j’ai commencé ma thérapie, j’avais 25 ans. Je rencontrais des difficultés dans mes relations amoureuses principalement, mais amicales aussi. Certaines personnes penseront que les choses n’ont pas beaucoup changé. Ce n’est pas vrai. Quand je suis allée en thérapie, j’étais persuadée que c’était moi le problème. Je pensais que j’étais affreuse, ennuyante, stupide, obèse et… Je pensais que je n’avais rien à offrir, que j’étais inaimable et que les gens me faisaient en quelque sorte une faveur de m’accorder des miettes de temps et d’énergie. Je n’ai eu ni une enfance ni une adolescence heureuse. Ma vingtaine ne serait pas plus heureuse ni insouciante. Elle s’était ouverte sur l’agression sexuelle que j’ai subie à mon anniversaire à l’âge de 20 ans. 

            À l’époque, je n’avais vécu que deux relations amoureuses un peu plus saines que les autres et, avec le recul, je pourrais dire que j’avais aussi peu de relations amicales saines. J’étais obsédée par mon corps. Je pensais qu’il était la seule chose qui me caractérisait. Après l’agression sexuelle, j’ai eu une réaction plus rare, mais quand même normale. J’en ai déjà parlé, mais dans mon cas, cela s’est traduit par une forme d’hyper sexualisation de ma personne. C’était déjà un peu présent à cause des idées qui avaient cours dans la société. Je suis née au début des années 80. Les années 80 et 90 ont été caractérisée par une très grande ouverture sur des choses qui étaient restées jusqu’alors dans l’obscurité et dans la honte. Je dis « ouverture », mais je pense que peut-être on pourrait plutôt dire « exposition », puisque plusieurs, la majorité même, des pratiques sexuelles qui sont alors devenues visibles entraînent encore aujourd’hui des ricanements dignes d’enfants. Je parle du fait que les films, les clips, les paroles de chansons, la littérature… toutes les formes artistiques et culturelles ont alors semblé avoir ce qui me semble souvent être un moment de grâce où ce qui était auparavant dans l’ombre s’est retrouvé visible à Super Écran, Musique Plus, sortait de la radio dans l’auto et… Des gens s’exposant en cuirette et vinyle, avec des chaînes et… entre autres choses.

            Bien que cette époque n’ait pas été, malheureusement selon moi, le moment suite auquel ces choses resteraient hors de l’ombre, quelque chose s’est ouvert en moi. Une curiosité pour la différence. Elle était là auparavant, mais elle s’est renforcée parce qu’il y avait énormément d’œuvres qui étaient dans la transgression de la norme sur différents plans. Je reste quand même aujourd’hui toujours surprise par l’espèce d’éternel retour du même qui caractérise la relation aux sujets difficiles et tabous. On dirait souvent que rien ne s’est passé. Je ne comprends pas pourquoi il y a encore des personnes choquées ou pire encore simplement surprises de voir des femmes qui assument leur sexualité et l’affichent ouvertement. Des femmes ressentent encore le besoin de le faire parce que le message n’a pas été compris, c’est clair… mais pourquoi? Combien de fois faut-il répéter les mêmes choses pour que la société avance? Ça m’avait rentré dedans la première fois que j’ai enseigné un texte sur l’homosexualité. La réaction de la classe a été si forte et si négative. Ça m’a terrorisée, même si je ne l’ai pas montré. Je n’aurais jamais pensé que les jeunes avaient autant de préjugés… (Je précise que je sais que ce n’est pas leur faute, puisque justement ils sont jeunes et que ce n’est pas eux que je juge. Je juge la société et la circulation terriblement lente des idées impliquant le respect des autres.) C’est une des premières fois où l’un de mes problèmes m’a frappée : J’ai compris que j’avais trop tendance à projeter mes valeurs, ma curiosité, mon ouverture, ma bienveillance et mon envie d’apprendre sur les autres. J’ai commencé à comprendre (parce que j’ai encore ce problème parfois) que les autres ne sont pas moi et qu’il ne faut pas que je leur attribue ces qualités d’emblée. 

            Pour revenir au sujet de départ, je veux dire par ce long détour que la société et ses productions, m’avaient appris que pour être intéressante, il fallait que je sois sexy et que je sois wild en quelque sorte. Il fallait que j’aime la sexualité à un point presque démentiel et que je passe des heures et des heures à m’occuper de mon corps et que je l’apprête en quelque sorte, afin de toujours plaire aux hommes. J’ai acquis l’idée qu’on m’aimerait pour mon potentiel sexuel et seulement cela, que je n’avais rien d’autre d’intéressant en moi. C’est bien banal comme histoire. C’est le cas de plusieurs jeunes femmes. Certaines sont chanceuses et ont un discours parental qui vient balancer cela et leur rappeler leur valeur intrinsèque. Ce n’était pas le cas chez moi. Quand j’ai vécu l’agression sexuelle, c’est ce qui m’est arrivé aussi : on m’a réduit complètement à ma dimension sexuelle. Qui j’étais n’avait aucune importance puisque j’étais inconsciente. Une poupée aurait probablement fait l’affaire parfaitement. J’étais inconsciente pour l’autre agression aussi, d’ailleurs, mais je me suis réveillée pendant. 

            Donc quand je suis arrivée en thérapie, j’étais coincée entre une horreur de moi et l’obsession de plaire. L’obsession d’être dans le regard masculin, de séduire tout en me sentant complètement maladroite même si à un moment, j’ai acquis la certitude que je pouvais séduire vraiment beaucoup d’hommes… Ça n’avait rien à voir avec ce que je voulais. Ça avait à voir avec ce que je pensais que c’était, l’amour… vous me direz que c’est bien pauvre comme vision de l’amour. C’est la vision d’une jeune femme qui n’a pas été aimée et à qui on n’a pas appris à s’aimer. C’est la vision d’une jeune femme qui a été trop rabaissée. Je comprends qu’aux yeux des autres je pouvais avoir l’air séductrice. Je devais avoir l’air de faire tout cela intentionnellement aussi, d’aimer cela. Ce n’était pas vraiment le cas. C’était seulement la seule façon dont j’étais en mesure d’avoir un minimum vital de contacts physiques et « d’affection »… de touchers non haineux en tout cas. 

            C’est un des premiers problèmes que j’ai réussi à m’avouer et à travailler en thérapie. Il a fallu que je l’accepte, ce problème, que je vois clairement qu’il faisait partie de moi. C’est la première étape pour pouvoir changer. Dans le monde où nous vivons, ce n’était pas facile de voir et d’accepter que j’accordais trop de valeur et d’importance à la sexualité. C’était pourtant le cas et c’est le cas de tellement de personnes. La sexualité a une valeur pour les personnes qui éprouvent ces désirs, personnes dont je fais partie. Cependant, la valeur que nous lui accordons n’est vraiment qu’extrêmement rarement questionnée au point où plusieurs personnes sont littéralement obsédées et sont prêtes à s’abaisser gravement pour y avoir accès. Le fait qu’il s’agit de quelque chose qu’on peut modifier, l’importance que l’on accorde à la sexualité et le rôle qu’elle joue dans notre vie, est un fait ignoré par trop de personnes. Je le vois dans le fait qu’à chaque fois que je parle du fait que je n’ai pas eu de relation amoureuse pendant très longtemps, les gens me regardent horrifiés en me demandant comment je fais pour la sexualité… Il me semble que la question plus pressante à poser serait de savoir ce qui m’est arrivé pour que je n’aie pas envie d’avoir de relation amoureuse pendant si longtemps… que ça doit être quelque chose de grave face à quoi la sexualité devient profondément superficielle et passe à l’arrière-plan le temps que ça aille mieux. Pour moi c’est quelque chose d’évident et ça démontrerait un souci de moi qu’on me demande ça… mais beaucoup de personnes ne pensent qu’à elles et comment elles souffriraient atrocement si elles ne pouvaient pas avoir de sexualité pendant un temps indéterminé. Mais votre corps n’est pas supposé vous contrôler à ce point-là… Avoir le contrôle de ses pulsions, c’est pourtant l’un des fondements majeurs de la vie en société… peu importe ce que les films, les chansons, les téléséries et la pornographie essaient de nous faire croire… 

            Donc j’ai travaillé sur moi énormément. Même si tout n’est pas réglé, mon rapport à mon corps a beaucoup changé. Celui aux hommes aussi. Je suis rendue à un stade où honnêtement, qu’un homme me trouve belle, sexy, à son goût (qu’ils croient souvent universel et d’une extrême importance) n’a absolument plus aucune importance pour moi. C’est tellement superficiel. Ça ne veut pas dire que je me « laisse aller » (aux yeux de qui, d’ailleurs?), mais que j’apprends à prendre soin de moi et que ces critères et obsessions me tuaient et m’empêchaient d’être moi. J’ai donc appris à refuser que cela détermine ma vie. J’ai appris à pratiquement avoir une forme de mépris pour les hommes qui pensent que je devrais « m’apprêter » pour eux, être comme ils veulent, pour que je sois bien consommable. Leur opinion de mon apparence et de mon corps n’a plus d’importance. C’est ce que moi je veux qui importe. Et si cela implique la solitude jusqu’à la fin de ma vie, eh bien ce sera ça. J’ai appris aussi à détester la séduction. Il y a une notion de contournement de la volonté de l’autre qui est au cœur de cette notion et qui me dégoûte. Je cherche un autre rapport à l’autre.

            Bientôt, je me ferai tatouer. Seulement pour moi. Je montrerai des photos aux personnes qui veulent voir, mais sinon, ce sera seulement pour moi. Il y a longtemps que je veux me faire tatouer. Je ne vis pas ma crise de la quarantaine, non… mais pour moi, tout ce qui est écrit, tracé, tout ce qui implique de l’encre a une importance fondamentale. Il me fallait alors avoir une certitude presque totale de ce que je voudrais inscrit sur moi. J’ai trouvé et ce sera fait. Aussi, ma mère menaçait de se suicider si je me faisais tatouer… vous pouvez imaginer la forme d’interdit qui a été pour moi associée à ce geste pendant longtemps. Aujourd’hui, c’est un geste qui pour moi relève de l’amour et de la compassion. Depuis que j’ai pris ma décision, je fais une caresse tendre à la partie de moi où l’image se trouvera dans quelques temps. L’image me rappellera ce que j’ai traversé, mais aussi que je suis encore là, vivante et aimante malgré tout ce qu’on m’a fait. 

            Vous voyez, c’est pour ça que je trouve enfantines les réactions des personnes qui m’ont fait du mal cette année. Ce sont elles, pour moi, qui sont incapables de se remettre en question… Si elles ne sont même pas capables de questionner le caractère adéquat et respectueux des choses qu’elles m’ont faites et dites, où trouveraient-elles la force de s’avouer leur éventuelle faute ou maladresse, leur erreur, et de se remettre en question aussi profondément que je l’ai fait durant les 15 dernières années? Je ne suis pas certaine qu’elles aient assez de force, de courage et de lucidité pour le faire. 

Je continuerai plus tard avec d’autres aspects de moi qui ont été travaillés. Il y en a beaucoup. C’est très long, changer… C’est pour ça que quand les gens disent qu’une personne agiraient différemment avec d’autres ou qu’une personne a changé rapidement, je sais que c’est faux… Les structures qui doivent être travaillées pour qu’une personne change réellement sont généralement ancrées très profondément dans la personne… Ça ne se règle pas en quelques jours ou quelques semaines, surtout pas si d’autres traumas s’ajoutent comme ça a été mon cas. Je reviendrai aussi sur mes relations maintenant, sur comment elles ont changé avec le temps. 

            Bonne semaine et à plus!    

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