Ce qu’on ne veut pas voir

            Attention: ce texte parle de sujets difficiles et pourrait troubler certaines personnes.

C’est difficile, vivre de la violence, peu importe la forme de celle-ci. Ce qui est encore plus difficile à vivre, ce sont les préjugés et l’ignorance des gens après. Peu de personnes s’intéressent effectivement à comment fonctionne la violence et aux effets des traumatismes sur le cerveau et la vie des personnes qui les subissent. Peu de personnes s’intéressent au vécu des autres tout simplement… Dans le cas de la violence, ça fait que souvent plusieurs personnes n’en parlent pas, de peur d’être incomprises, de peur d’être retraumatisées, de peur d’être méprisées, de peur qu’on pense qu’elles sont sales, détruites et… parce que ça arrive souvent, ces choses-là, malheureusement. Il y a vraiment des personnes qui vous traitent mal parce que vous avez été violentée.   

            La semaine dernière, j’ai vu une publication Instagram qui parlait d’un concept qu’on appelle le « trauma dumping » et qui visait en quelque sorte à faire honte aux victimes de violence de parler ouvertement de ce qu’elles ont vécu, c’est-à-dire de ne pas demander la permission avant de le faire. J’avoue que cela m’a sérieusement mise en colère. Je n’étais pas la seule. Plusieurs personnes se sont révoltées dans les commentaires. Le site qui avait fait la publication a prétendu que c’était pour éviter que les personnes soient revictimisées puisqu’effectivement, souvent, la majorité de la population ne sait pas grand-chose des violences et réagira de façon maladroite. Mais ce n’était pas du tout ce qui était écrit dans la publication. Il n’y a rien qui dit réellement non plus dans la réalité que le risque d’être à nouveau traumatisé implique que ce soit à nous de nous taire. La publication disait en fait que les gens ont le droit de ne pas vouloir savoir ces choses-là… parce qu’ils peuvent être à leur tour traumatisés par ça.  

            J’avoue avoir trouvé ça amèrement drôle. 

            Nous vivons aujourd’hui dans un monde où il est possible qu’une personne prétende qu’on l’a agressée en lui écrivant un courriel qui dit « Je suis une personne qui a été agressée sexuellement deux fois et qui a vécu de la violence conjugale jusqu’à l’âge de 35 ans. », et ce, même si le courriel avertissait du contenu dans son titre et dans son premier paragraphe. Je le sais. Ça m’est arrivé. C’est une des choses les plus troublantes que j’ai vécues dans ma vie. Il n’y avait aucun détail au sujet des violences que j’ai vécues dans le message. Rien qui puisse être réellement traumatisant. Juste la mention de faits qui, en 2021, me semblent de l’ordre des choses dont tout le monde sait qu’elles existent et sont très fréquentes. Je n’en reviens pas encore. J’y pense très souvent et je ne sais pas comment ça peut être possible, j’avoue. Je n’arrive absolument pas à comprendre comment c’est possible qu’en 2021, il y ait encore des personnes surprises que différents types de violences se produisent et tout autant surprises que les personnes qui les vivent en parlent publiquement. Je ne comprends pas, comment ça peut être surprenant. Ça me semble insensé. C’est comme si on avançait par derrière. Avant on ne parlait pas des violences par hypocrisie, peur, fausse pudeur, dégoût et… Aujourd’hui, ce sont des personnes qui prétendent avoir trop d’empathie ou être trop sensibles. Il me semble que si ces personnes avaient réellement de l’empathie, elles comprendraient le besoin de parler des violences.   

            Je propose qu’on éduque les membres de la société plutôt que de dire aux victimes de violence de se fermer la gueule. Comme pour le racisme, tsé… On ne dit pas aux gens d’endurer en silence et de ne surtout pas parler de ce qu’ils vivent. Je ne serais aucunement surprise d’entendre quelqu’un dire le plus sérieusement du monde : « Ne parlez pas des enfants autochtones morts… c’est moi, que cela fait souffrir! ». L’horreur… mais quand même : À chaque jour, j’attends sérieusement que quelqu’un dise cette connerie et se sente justifié de la dire. Je pense qu’au contraire il faut rendre normal de parler des traumatismes partout, tout le temps… parce que ce sont des choses qui arrivent malheureusement partout et tout le temps.  

            Dire qu’on est trop sensible pour entendre parler de violences vécues par d’autres, ce n’est pas avoir trop d’empathie. C’est être égocentrique et se victimiser. 

            Ça me fait aussi rire amèrement quand des personnes me disent que quelque chose est trop pour elles, qu’elles sont trop hypersensibles… Je le suis, hypersensible. Tous les surdoués le sont. Nous sommes mêmes « poreux » au sens où nous vivons souvent les émotions des autres sans même toujours le savoir. C’est vraiment pénible. Pourtant, je suis capable d’entendre, de lire et d’accueillir la souffrance des autres. La vérité, c’est que ce n’est pas trop pour toi parce que tu es hypersensible. C’est trop pour toi parce que tu n’as pas fait le travail sur tes propres émotions et tu n’as pas non plus fait le travail sur toi pour accueillir la souffrance de l’autre. Donc il n’y a plus de place en toi et tu réagis comme une personne intolérante et conne plutôt que de prendre la responsabilité d’effectuer ce travail. Oui, c’est possible de se tourner vers l’autre même quand on vit des choses difficiles. Non, tu n’as pas fait ce qu’il fallait. Non, ce n’est pas respectueux des autres ni de toi-même.  

Malgré ce que je viens d’écrire, je pense que dans certaines circonstances, c’est tout à fait correct de dire à quelqu’un qu’en ce moment c’est trop parce qu’on traverse des choses difficiles. Ce sont deux choses différentes : ne rien vouloir savoir et en avoir trop dans son assiette. Je me souviens d’une collègue à qui je parlais d’un problème que j’avais et qui m’a dit qu’à ce moment sa mère était mourante et elle-même se séparait et qu’elle ne se sentait pas disponible pour m’écouter. Ma réaction a été de lui demander si elle voulait en parler. Pas de me fâcher ni d’exiger qu’on m’écoute. Il y a une énorme différence entre mettre sa limite comme elle l’a fait et dire à l’autre « Je ne suis pas ton psy! » ou encore « Je ne veux pas être affectée par ce que tu vis! ». Ça, c’est juste cheap… surtout que je n’ai jamais pris personne pour mon psy. J’en ai un et il est excellent et à deux nous sommes très efficaces pour comprendre énormément de choses. 

Mon psy aussi a eu la réaction de me dire que les gens ont le droit de ne pas vouloir entendre parler de ces choses. Nous sommes rarement en désaccord, mais là-dessus, je ne suis pas vraiment avec lui-même si je comprends pourquoi il dit et pense cela. Je pense qu’il commence aussi à changer un peu d’idée par contre… Je ne suis pas d’accord, parce que je pense que c’est une responsabilité sociale partagée par tous de ne pas vivre la tête enfoncée dans le sable à ne pas vouloir voir une partie de la réalité et à châtier les personnes qui en parlent. Je pense que c’est une responsabilité communautaire, de se parler, de s’écouter, d’accueillir la souffrance, de travailler ensemble à la dépasser. Il me semble que c’est quelque chose qu’on devrait avoir appris depuis longtemps. 

Je ne tairai jamais les violences que j’ai vécues, ni celles que les autres vivent. Je ne mettrai jamais de gants pour en parler non plus. Durant mon dernier cours de peinture, une jeune femme vraiment énervante m’a dit que je devrais parler plus doucement de mon travail parce que ça pourrait heurter des gens. Est-ce que quelqu’un peut vraiment m’expliquer comment et pourquoi parler doucement de femmes mortes dans des conditions atroces et traitées comme des déchets? Why the fuck would I do that? Et qui veut réellement que je fasse ça? Quelles sont les motivations réelles de ces personnes? À qui il sert, ce silence?

(Le chiot est enfin arrivé. Il me fait un bien fou. C’est une magnifique photo de son urine, puisque personne ne veut voir ça non plus.) 

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