La petite poupée

Hans Bellmer écrit de la construction des variations de sa poupée : « Ajuster les jointures l’une à l’autre, soutirer aux boules et à leur rayon de rotation l’image des poses enfantines, suivre tout doucement le contour des vallons, goûter le plaisir des arrondis, faire des choses jolies, et répandre non sans quelque ressentiment le sel de la déformation. »  

            C’est la violence de cette déformation qui m’intéresse… donc attention, ce texte aborde des sujets liés à la violence qui pourraient perturber certaines personnes. Avancez prudemment. 

Je me souviens qu’il y a quelques années, je postais souvent des images de la poupée d’Hans Bellmer. J’utilisais la poupée comme photo de couverture ou comme photo de profil. Ma préférée est celle où on la voit de dos, couchée sur le sol, et sa tête est tournée vers nous et son regard semble nous fixer. Je parle de la version avec la camisole blanche et les cheveux. Il en existe une autre version où l’on peut voir son intérieur presque vide à cause de sa nudité de poupée et d’un trou qu’elle a dans le dos nous présentant ses articulations internes, sa mécanicité, rien d’autre. Cette image me hante encore. 

Quand je la mettais sur mon profil sur les réseaux sociaux, c’était parce que je m’identifiais à elle. Il y avait un lien dans le fait que je me sentais brisée. Le lien était cependant plus profond que je pensais. Je savais qu’il y avait quelque chose de l’ordre du fait de me sentir utilisée, en particulier par les hommes… mais maintenant je sais qu’il y a quelque chose d’encore plus profond pour moi dans l’identification que j’avais à cette image. Ce n’est pas tant l’impuissance de la poupée qui résonne en moi… ni son vide réel. C’est plutôt la violence qui lui est projetée dessus et la brise. La violence de l’autre qui veut qu’elle soit comme elle veut quand il veut. Qu’elle obéisse. Qui la modèle seulement de jambes, avec deux vagins, puisqu’une tête ne sert à rien… Cette tête traîne parfois aussi un peu plus loin par terre, détachée du corps, nous regardant encore, nous empêchant d’oublier son lien avec l’humanité. Il la place un peu n’importe où… dans la nature, dans les escaliers… Il la fait marcher, la promène… Il la détruit et la reconstruit selon ses envies. L’enferme dans un placard quand il ne veut pas la voir et sort alors dans le monde, la laissant derrière dans le noir, seule, l’imbécile égocentrique.  

Je déteste cette poupée. 

Elle me rappelle tout ce qu’on m’a fait dans ma vie. Pas juste ce que les hommes ont fait. Certaines femmes aussi. Dans ce billet, j’utilise encore l’histoire qui m’est arrivée avec cet homme, mais je ne parle pas vraiment de lui pour autant. Je parle de plusieurs personnes, parce que les choses qu’il m’a faites sont des choses que les gens font assez souvent aux autres et dont ils ne savent pas toujours que ce sont des violences. Je me sers de ce qui m’est arrivé pour avancer et dépasser mes traumatismes. Imaginez qu’il s’agit d’une autre personne si vous êtes tannés d’entre parler de cette histoire en particulier. Il y a probablement quelqu’un dans votre vie qui vous fait ce genre de choses consciemment ou pas. Ça ne fait pas moins mal quand c’est inconscient malheureusement. Aucune des personnes dont je parle sur ce blogue n’est un être maléfique qui se frotte les mains de bonheur à l’idée de m’avoir fait du mal. En tout cas, j’espère… mais ce n’est pas en excusant tout que je vais me respecter, ni les respecter, ni avancer dans le monde. Ce que j’aimerais que tout le monde comprenne c’est qu’en excusant constamment ces comportements, vous ne rendez service à personne. Ce n’est pas que « j’en fait un drame » non plus, ce que seraient portées à dire les personnes qui m’ont blessée… c’est que c’en est un parce que ces comportements nuisent à tout le monde, incluant la personne qui les fait subir aux autres.

Je ne me souviens plus la phrase exacte qu’il m’a dite, cet homme, mais elle se voulait une minimisation de ce qu’il avait fait. Je l’ai écrite plus tôt dans un autre billet, les mots exacts… Je commence à me distancer un peu de cette histoire. C’est bon. Il a dit quelque chose de l’ordre de « On dirait que j’ai joué avec ta vie » pour parler de l’intensité de ma réaction. Il voulait me faire sentir que j’exagérais la situation en me disant ça… Alors que c’est faux. Il n’y a personne qui se retrouve avec des symptômes de stress post-traumatique graves si rien de mal et rien de grave n’a été fait… C’est parce que oui, il a joué avec ma vie comme si elle n’était rien, que je suis redevenue malade. C’est parce qu’il m’a vue comme la poupée, là… Pas à un niveau sexuel, dans son cas. Il n’y a pas eu d’abus de cet ordre. Mais à un niveau mental. Il a agi comme si j’étais vide à l’intérieur et que ce qu’il faisait n’exerçait aucune influence sur comment je me sentais. Il a agi comme ces personnes qui ne prennent pas la peine de prendre conscience de la réalité de l’autre sur les réseaux sociaux et qui écrivent des horreurs en se disant que ce n’est pas grave. Mais au lieu d’être des horreurs, c’était une entreprise de séduction. C’est ça mon point. C’est que je n’ai pas vraiment de réalité pour lui. Il ne s’est pas réellement arrêté à ce que ça me faisait vivre. Il a imaginé des choses à mon sujet et mes les a plaquées dessus. Comme l’autre qui m’avait engueulé parce que je n’aime pas les crêpes et qu’il avait décidé que tout le monde aimait les crêpes et donc j’étais anormale de ne pas obéir à sa vision du monde.  

            Je donne un exemple : Il m’a dit à la fin que supposément, au début, il s’était dit qu’il allait respecter mon rythme et que c’était la chose la plus intelligente à faire. Ce n’était pourtant pas vrai. Peut-être que c’est réellement ce qu’il s’est raconté qu’il faisait, mais dans les faits, ce n’est pas ce qu’il voulait faire ni ce qu’il a fait. S’il avait voulu suivre mon rythme, il m’aurait demandé ce qu’est quoi mon rythme… La réalité, c’est qu’il se disait vouloir aller lentement, alors qu’il allait très vite dans ses démonstrations d’intérêt et qu’il m’a dit après plusieurs semaines qu’il voulait aller lentement. Il est confus et il ne voit pas ça. Il ne voit pas non plus que c’est violent d’imposer sa confusion à l’autre. C’est extrêmement perturbant être face à une personne qui ne sait pas ce qu’elle veut et envoie des messages contradictoires… ou envoie un message qui semble simple et constant seulement pour révéler après qu’il était complètement faux et vide.   

S’il m’avait demandé ce qu’est quoi mon rythme ou s’il avait même regardé qui je suis réellement au lieu de chercher à m’imposer d’être ce que lui voulait, il aurait compris que mon rythme, c’est la vitesse. Je peux me forcer à aller lentement pour une autre personne si elle en a besoin. Je le ferai avec plaisir si j’aime la personne. Mais dans les faits, ma réalité, c’est que je me force toujours à ralentir pour les autres et ça m’épuise. J’apprends vite. Je comprends vite. Je me pose vite des questions. J’affronte vite ce qui me fait peur. Je règle vite mes problèmes. Je marche vite. Je travaille vite. J’écris vite et… 

Je dois le cacher souvent parce que ça révèle qui je suis et que ça effraie les autres qui perçoivent alors que j’ai quelque chose de différent (Douance, Surefficience, HP, Zèbre, appelez-le comme vous voulez… toutes les appellations sonnent mal et posent différents problèmes.) et ils n’aiment pas ça. Ils n’aiment pas ça parce qu’ils pensent que c’est facile être comme ça et que je suis plus chanceuse qu’eux. Ça ne l’est pas du tout, facile, mais je reparlerai de ça plus tard. Ça terrorise entre autres les hommes qui décident à ma place de ce que je veux et décident la plupart du temps que je ne les veux pas eux sans s’apercevoir que c’est eux qui tuent la relation alors qu’ils n’ont aucune idée de qui je suis, de ma réalité ni de ce que je veux réellement. Ça titille la jalousie des collègues qui me voient finir tôt des tâches qui leur prennent plus de temps. Ça les inquiète. Je dois souvent cacher, que j’ai terminé… Et comme je ne suis pas complètement affreuse, ça travaille les femmes aussi pour diverses raisons… Ce n’est pas du tout facile, avoir la différence que j’ai. J’ai fini de la cacher par contre. Ça, je me le suis promis il y a quelques jours. Que les autres aillent se faire voir. J’ai fini de me détester et de me cacher parce que je suis née avec un cerveau différent. 

Ça peut sembler léger, cette histoire de rythme, mais c’est exemplaire de ce que j’essaie de montrer dans ce billet. Les autres me font souvent violence en me projetant dessus une image de moi qui n’a rien à voir avec moi. Ils ne font pas ça qu’à moi, mais j’ai une histoire terriblement longue de ça dans ma vie et ça me tue. Il faut que ça arrête. Dès l’enfance, j’étais ça, une poupée qu’on habillait et coiffait et dont on photographiait les robes et les cheveux. On ne peut pas voir sur les photos que j’avais souvent le visage couvert de larmes parce que ça me faisait terriblement mal d’avoir les cheveux les plus longs de la terre qu’on arrangeait en espèce de tresses infinies et en d’autres coiffures de différents modèles et les tiraillements et le poids des cheveux me donnait de terribles maux de tête… mais je n’avais pas le droit de les couper. Je n’avais pas le droit d’avoir des besoins ni de ressentir quoi que ce soit de différent que ce que mes parents me dictaient.

 J’ai été un corps vide pour les hommes qui m’ont agressée sexuellement. J’ai été une inconnue dont la réalité n’est pas importante pour les personnes qui m’ont abandonnée ou laissée derrières pour différentes raisons. J’ai été une surface de projection pour les personnes qui ne veulent pas voir leurs propres erreurs et leur violence et me les ont attribuées. J’ai été cette même poupée pour les personnes qui veulent pouvoir me faire n’importe quoi sans que je me fâche… sans même que je réagisse parfois et… 40 ans de ça. 40 ans à n’être jamais vue ni connue sauf par quelques très rares personnes. 

J’aimerais ça, qu’on me voit réellement. J’aimerais ça qu’on voit à quel point je suis forte, loyale, fidèle, aimante, curieuse, généreuse, passionnée, exploratrice, honnête, transparente, aventurière, travaillante, intelligente, créative et… j’ai aussi des défauts, oui, mais je n’ai pas envie de les dire aujourd’hui. Je me les suis répétés pendant 37 ans. J’aimerais qu’on arrête de m’imaginer une personnalité et des volontés qui ne sont pas les miennes et qu’on me les plaque dessus violemment et qu’on les utilise ensuite pour justifier des violences qu’on me fait vivre. J’aimerais que les gens se posent des questions sur qui ils sont et ce qu’ils font réellement aux autres. J’aimerais qu’on me pose des questions. J’aimerais que nous soyons vraiment capables de nous regarder et de nous voir les uns les autres… que nous soyons curieux au lieu d’être toujours dans la peur et de frapper l’autre sans arrêt avec des projections qui n’ont rien à voir avec la réalité. J’aimerais qu’on arrête de me faire du mal et de me rejeter à cause de blessures faites par d’autres avant moi. J’aimerais qu’on fasse l’effort de me voir et de m’aimer.  

Je pense que j’ai fini de me détester. 

Je suis prête à me montrer.

Vivante.       

Je reviendrai sur ce sujet. 

Bonne fin de semaine et à plus tard. 

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