La peur

“You know, a seed has to totally destroy itself to become a flower.

That’s a violent act, honey boy”

Honey Boy – Shia LaBeouf

            Attention : Le texte suivant traite de sujets qui pourraient être difficiles pour plusieurs personnes.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu peur des êtres humains. Même quand je les connais bien, même si je leur fais autant confiance que possible, je reste toujours nerveuse. La plupart des gens ne savent pas cela. C’est quelque chose que j’ai toujours gardé pour moi jusqu’à présent. Si les êtres humains me font peur, c’est parce que je n’ai presque jamais été en sécurité dans mes relations interpersonnelles et que ça a commencé à un très jeune âge. 

C’est un euphémisme de dire que je n’ai pas eu beaucoup de bonnes expériences avec les êtres humains. Je dois me remettre en mémoire celles que j’ai eues pour ne pas abandonner, pour ne pas perdre complètement l’envie de leur parler, de les laisser m’approcher. Je n’ai pas souvent envie d’aller vers eux. Quand ça me vient, la plupart du temps ça m’explose à la figure violemment. 

Bien sûr, les événements des dernières semaines ne m’ont clairement pas aidée à avoir moins peur. C’est au contraire venu appuyer sur mon impression que je ne peux jamais faire confiance à aucun être humain. Je dois reprendre le travail sur moi afin de rétablir mon image de moi et me reconstruire. C’est essentiel afin que je puisse avoir à nouveau envie d’être avec les autres. Je suis mieux avec environ deux personnes. Il y a d’autres personnes que j’aime beaucoup, mais avec lesquelles je reste quand même un peu plus nerveuse. Il y a finalement les autres. C’est une très grande solitude. C’est difficile à imaginer pour les autres qui n’ont pas vécu les choses que j’ai vécues. J’ai besoin d’avoir plus de personnes en qui je peux avoir confiance. Ça, je le sais.  

            Le compliment qu’on m’a fait le plus souvent, à part le fait que « j’écris bien », c’est que je suis la personne la plus forte que la personne connaît. Ou la plus courageuse. Ça varie, mais ça revient au même. Cette force-là, elle n’est pas venue de nulle part. Elle est venue de l’expérience que j’ai, depuis mon plus lointain souvenir, d’aller contre la peur qui m’habite et de tolérer des choses qui sembleraient insupportables à d’autres. J’ai dû apprendre, très jeune, qu’on survit à beaucoup… à beaucoup plus qu’on pense. 

            Quand l’histoire est arrivée avec le gars dernièrement, plusieurs personnes m’ont dit d’oublier ça, de ne pas y penser, de me changer les idées et… de l’oublier lui. Bref : on m’a suggéré l’évitement et la fuite. Je refuse de faire cela. D’abord, ce n’était pas un inconnu, ce n’est pas un cave non plus donc ça ne sert à rien de me parler contre lui. Ça ne m’aide pas. Je ne m’intéresse pas à des caves… sauf une fois, un prof d’université qui était juste intelligent pour les maths… mais vraiment juste pour ça…. Et super violent, mais c’est une histoire que j’ai déjà racontée et sur laquelle je reviendrai peut-être un jour. Là, c’était une personne avec qui j’avais un lien, pas très développé, mais quand même, depuis des années. C’est quelqu’un à qui je demandais des conseils en lien avec l’éducation de mon chien, parce que j’assumais qu’il s’y connaissait mieux que moi. Avec la mort de mon chien et l’arrivée prochaine du nouveau, c’est certain que ça me fait penser à lui. Il y a un trou là où il y avait quelqu’un avant. J’apprendrai, ça ira, mais cette absence se fait sentir et c’est normal. Une chance quand même que je n’ai pas compté sur lui pour aller chercher mon petit… Il n’est donc pas un cave. C’est quelqu’un que j’appréciais. Quelqu’un qui était visiblement plus important pour moi que je ne l’étais pour lui. Ce qu’il m’a fait, ça en revanche oui, ça, c’était vraiment cave. C’est sûr, que c’était important pour moi et c’est sûr que ça m’affecte. C’est sûr que ça allait me faire mal. C’est sûr que j’allais être fâchée. J’avais besoin d’être rassurée et qu’on prenne soin de moi. Pas qu’on me fuit. Ou si on me fuit d’abord par mécanisme de défense… Il faut revenir après et s’excuser et prendre soin de l’autre. Pas juste demander à quelqu’un de se faire briser le cœur et d’être impassible. Il faut aussi se poser des questions avant d’agir. 

            Le fait qu’on me dise de passer à autre chose rapidement me confirme qu’on ne comprend pas ce que je vis et qu’on ne comprend vraiment pas la nature ni le fonctionnement du cerveau traumatisé… ni le fonctionnement du deuil… tant qu’à être dans tout ce que la majorité des gens ne semble pas comprendre. Ce n’est pas réaliste de demander à une personne vivant un traumatisme grave de ne pas y penser. Ce n’est pas un choix. Ce sont des choses qui s’imposent au cerveau sans notre volonté. Mieux vaut que je laisse cela arriver et que je vive ce que j’ai à vivre plutôt que de le refouler. Ces jours-ci c’est la rafale de chocs des choses qu’il m’a dites qui me revient et me refrappe sans mon consentement. Je répondrai à ces exhortations à passer à autre chose rapidement par ces mots de Nate Postlethwait : “Until they take the impacts of your traumatic experiences and place them in their nervous system and their body, they have no right to tell you to move on. Taking the time to heal is brave.”

            Ça prend du courage pour prendre le temps de guérir, oui. Il faut le courage de vivre sa peine, mais aussi le courage d’affronter ses peurs… d’affronter celles des autres, de tenir tête face à leur inconfort de vous voir mal en point, s’objecter contre leurs incitations à fuir l’état de souffrance… Si j’écoutais les autres et que je fuyais ce qui m’arrive, le risque le plus grand pour moi, serait de devenir comme ces personnes qui m’ont blessées qui sont en bonne partie comme ça parce qu’elles fuient justement. Il y aurait aussi le risque que les émotions que je réprimerais alors en moi ressortent de façon psychosomatique… douleurs, fatigues et… J’ai vécu plusieurs traumatismes. Je sais ce que je fais. Je sais ce que j’ai besoin de faire. Ça m’a toujours réussi. Certaines personnes diront qu’il ne mérite pas que je perde mon temps pour lui, qu’il ne pense pas à moi et… mais ce sont encore des personnes qui pensent que l’enjeux pour les femmes c’est l’homme. Ce n’est pas pour lui que je fais ça. C’est pour moi. Pour ma santé mentale. Je fais ça parce que moi je suis importante pour moi et je dois penser à moi et prendre soin de moi. Refouler, fuir, éviter, ce n’est pas prendre soin de soi.    

            La raison pour laquelle je suis à chaque fois capable de recommencer à croire qu’une relation est possible, c’est justement parce que j’accepte de prendre le temps de vivre mes émotions et de guérir. Je fais le travail nécessaire. Si j’acceptais de faire ce qu’on me dit parfois, c’est-à-dire de me forcer à ne pas y penser ou à passer à autre chose rapidement, ça resterait en moi à me nuire et à attendre de m’exploser à la figure. Il n’y a qu’à voir ce que lui m’a fait… et il me l’a fait exactement à cause de cette raison : parce qu’il fuit. Parce qu’il évite de penser à ce qui s’est passé. Parce qu’il n’a pas travaillé sur ses problèmes avant qu’on se voit. C’est sûr que oui, il souffre. C’est sûr que oui, il a vécu des choses traumatisantes même s’il n’a pas l’air de savoir ce que c’est. Mon psy avait commencé à chercher des raisons à pourquoi il avait pu devenir comme ça parce qu’il sait que je suis toujours curieuse et que je veux toujours comprendre. Je lui ai dit d’arrêter. Ce n’est pas à nous de régler ça et j’ai besoin du temps de mes séances pour moi, pour me remettre. 

            Je parlerai bientôt de comment je fais pour aller mieux. Je dirai seulement pour le moment que j’ai commencé à faire un travail d’exposition. C’est un des meilleurs traitements pour le stress post-traumatique. Je laisse les émotions monter et je les vis jusqu’à ce que leur intensité baisse. C’est de ça que je parlais quand je disais qu’il fallait se forcer. Ce n’est pas l’idée de se faire terriblement violence à soi-même que je soutiens. C’est l’idée qu’il faut se pousser à faire du travail sur soi, à vivre ce qui doit être vécu. Parfois, dans ce sens, se forcer, ça veut juste dire accepter de ressentir la tristesse 5 secondes, accepter qu’une larme coule… Ce sera toujours ça de plus que le jour précédent. Peut-être que la prochaine fois ce sera juste 6 secondes… mais c’est ok. C’est une seconde de plus. Ça veut dire qu’on progresse… et que le mal sort et ne reste pas pris en vous. Si les gens pleuraient tout ce qu’ils ont à pleurer, il y aurait tellement moins de violence. Ce serait magnifique. Si jamais vous n’avez jamais ressenti des émotions extrêmes, même si personne n’en meurt, je vous recommande quand même de demander un accompagnement là-dedans. Il y a plusieurs façons de faire cela. Il y a l’aide professionnelle, mais vous pouvez aussi demander à une personne de confiance d’être avec vous ou encore de vous texter ou de vous appeler dans quelques minutes afin de vous aider à sortir de l’émotion pénible si vous n’arrivez pas à le faire seul. Il y a d’autres solutions dont je parlerai un jour aussi plus amplement. On ne meurt pas de vivre ses émotions, c’est plutôt le contraire. Je n’aurais pas survécu, si j’avais fui mes émotions, si j’avais refusé de regarder mes traumatismes en pleine face. Je me serais détruite. Je le sais. J’ai vu trop de personnes le faire aussi… ou encore détruire les autres… mais ça nous détruit nous en même temps. Il s’est nuit à lui-même en faisant les choix qu’il a faits, cet homme qui m’a blessée. Je refuse ce chemin. Je refuse de me faire du mal à long terme pour me sentir bien maintenant.  

            Je pleure encore beaucoup, même si ça va mieux… J’ai aussi encore des moments de colère. Le deuil et la guérison, ce sont des choses cycliques. C’est normal que ça aille mieux, puis pire, puis mieux, puis mal, puis moyen, puis… L’important c’est de vivre les émotions et de les laisser suivre leur cours. Un deuil sain, ça peut durer jusqu’à deux ans. On ne parle pas d’état pathologique avant ça. J’espère quand même que ça ira plus vite, mais on verra. Je sais que c’est effrayant pour beaucoup de personnes, ma façon de vivre ces choses, mais ça ne devrait pas. C’est la façon recommandée par les experts sur les traumatismes. J’ai aussi un problème avec l’abandon sur lequel je dois travailler, c’est clair. Je fais un genre de formation pour s’habituer au rejet. C’est très commun pour les personnes HP (douées, zèbres… comme vous voulez). Mais honnêtement à qui ça ferait du bien, ce que j’ai vécu? Je sais que c’est à moi de me donner l’amour dont j’ai besoin, mais un peu d’aide extérieur ça serait vraiment bien parfois. Il y a une partie de moi qui est morte pour un temps. On verra si j’arrive à la réanimer. Je peux vivre sans… au pire. 

Je m’ennuie des bons côtés de cet homme, c’est certain… mais avec tout cela, comment savoir ce qui était vrai ou pas dans ce qu’il m’a montré? Cette semaine, j’ai regardé le film Good on Paper. Ce n’est pas un très bon film, mais la prémisse est très pertinente. Attention, je vais vous dévoiler l’entièreté de l’intrigue et du propos, donc repoussez votre lecture à plus tard si vous voulez le voir. Ça raconte l’histoire (vraie) d’une humoriste qui rencontre un homme qui semble être le fameux « bon gars » super instruit, rangé, timide et… Au fil de l’histoire, on finit par apprendre que le gars a pratiquement menti sur tout, ou encore dissimulé beaucoup selon les informations, depuis leur rencontre. Il était tanné que les femmes ne le considèrent pas quand il était lui-même. La femme dans l’histoire ne semble pas s’en sortir trop mal dans le film… mais dans la réalité c’est quand même un traumatisme assez grave quand quelqu’un vous fait ça. Le pire dans l’histoire, c’est qu’elle réalise (et lui dit) qu’elle aimait les parties non inventées de lui… pas ses mensonges. 

            Je ne sais pas ce qui était vrai dans ce que l’homme que j’ai fréquenté m’a montré. Mon psy dit que probablement sa sensibilité à ce que je vivais était vraie, mais qu’il n’est pas quelqu’un qui a l’intention de se mobiliser pour faire des actions pour la rendre réelle et concrète et pourvoir être là pour moi. Il reste que je ne peux pas faire grand-chose avec quelqu’un qui n’agit pas pour être dans ma vie. Ma réalité c’est aussi que ça m’est déjà arrivé qu’un homme fasse semblant d’être sensible à ce que j’ai vécu afin de me séduire… Donc c’est difficile de départager ce qui est vrai ou faux. Je me souviens qu’il m’ait dit que jamais il ne me mentirait jamais pour ne pas me voir et il avait l’air insulté que je pense ça de lui… mais la réalité, c’est qu’il y a des centaines, voire des milliers de personnes qui font ça à d’autres personnes tous les jours et que je ne le connaissais pas assez pour savoir ce qu’il peut faire ou pas. Je ne le pensais pas capable de me faire ce qu’il m’a fait et ma confiance en lui reposait en partie là-dessus… On peut voir comment ça m’a servi… 

            L’essentiel de ce que je veux dire c’est d’arrêter de décider à la place des femmes de ce qu’elles veulent et aiment… Elles n’aiment pas se faire mentir ni réaliser que la personne pour qui elles pensaient ressentir quelque chose n’existe en fait pas réellement. C’est terrorisant quand ça se produit. Je suis certaine aussi que ce qui m’intéressait en lui, ce sont des choses qu’il dénigre… Si quelqu’un un jour l’entend dire que personne ne l’aime et ne s’intéresse à lui, vous l’enverrez promener de ma part. Bien sûr nous ne sommes pas obligés d’aimer ceux qui nous aiment… mais entre ne pas aimer et jouer avec les sentiments d’une personne ou encore détruire une relation pour te prouver que tu es un cave parce que tu te détestes, il y a une énorme marge. Il aurait pu aussi être dans cette relation pour guérir, mais cette option semble lui avoir échappé.    

            J’ai regardé aussi Honey Boy, qui lui, est un assez bon film sur le stress post-traumatique dont je reparlerai plus tard. Je n’excuse rien des abus commis par Shia LaBeouf, même si oui, je pense qu’il y a quelque chose de riche dans son film, concernant la nature, l’expérience et les conséquences des traumatismes. Le film se penche aussi sur comment les traumatismes sont transmis au sein des familles. Encore une fois, sans excuser quoi que ce soit, je pense que l’acteur y faire quand même preuve de remise en question et de réflexion assez profonde sur sa propre violence. Il assume beaucoup. Il y a quelque chose de courageux, dans cet horrible portrait de soi qu’il a réalisé. Est-ce une tentative de manipulation du public ou est-ce sincère? Seul le temps le dira. 

            J’aimerais ça que plus souvent les autres aussi affrontent leurs peurs. J’aimerais ça ne pas toujours avoir à être la plus forte et la plus courageuse pour les autres. Je suis épuisée, même si je vais mieux. 

            Bonne semaine!

(Je pense que je vais essayer de produire un billet tous les dix jours. J’avais commencé celui-là alors je l’ai fini pendant que je l’avais en tête… J’ai aussi un projet de livre à partir du blogue… donc ne tentez pas de me piquer des affaires… elles sont toutes datées… C’est une blague, mais bon… ça arrive quand même que des gens font ça. J’ai maintenant dix projets de livres… Il faut travailler. Commencer par en finir un.)  

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