Peindre: Sylvia

Attention : Cet article traite d’un crime extrêmement violent comportant une dimension de violence sexuelle qui pourrait perturber plusieurs personnes. 

L’été dernier, j’ai commencé une série de toiles. Ce sont des triptyques qui détaillent les conditions dans lesquelles certaines femmes sont mortes. Afin de remplir les critères menant à leur intégration dans cette série, les femmes doivent être mortes isolées, mais tout de même proches de la communauté. Il y a beaucoup plus de cas de ce genre qu’on croit malheureusement. 

Avec la pandémie, le sujet me semble plus intéressant que jamais. Il me fait réfléchir à pourquoi certaines personnes ne réagissent pas devant la souffrance des autres (ce qui m’a été fait dernièrement, mais ce sera pour une autre fois), ou même pourquoi ils ne s’inquiètent même parfois même pas tout simplement de ce qui arrive aux autres dans la communauté dont ils font partie. Je connais plusieurs réponses, c’est sûr, mais je ne peux pas dire que j’arrive à vraiment sentir une compréhension du phénomène en moi. Je me demande paniquée tous les matins où est passé le monsieur âgé qui promenait son Boston terrier agressif au parc où je vais courir. Je le voyais tous les jours. Il est disparu depuis décembre. Probablement que son chien est mort aussi. Il était plus vieux que le mien. Ça m’inquiète quand même… Qu’est-ce qui détermine la quantité d’égocentrisme d’une personne à l’autre? À ça aussi, je connais beaucoup de réponses, par exemple la souffrance, mais je reste avec la même incapacité d’acceptation et de compréhension sentie. 

Ces toiles m’offrent une forme de méditation sur ces sujets, à travers le temps que cela me prend pour les peindre. Elles me permettent aussi de me demander qui je veux être dans le monde et dans mon rapport à l’autre. La question qui revient le plus souvent face à mon travail en peinture (et dans tous les médiums finalement) est si cela me déprime de travailler sur des sujets comme ça. La réponse est non. C’est un non catégorique. J’ai au contraire l’impression d’accomplir un devoir de mémoire et de leur permettre d’être vues un peu plus qu’elles l’ont été. J’ai donc le sentiment de faire quelque chose d’utile et de bon. Les détails de leur mort m’attristent et m’horrifient, c’est sûr, mais il est important pour moi de rester forte face à l’horreur. Alors c’est ce que je fais. 

J’ai croisé Sylvia Likens pour la première fois dans un livre de Kate Millett intitulé The Basement : Meditations on a Human Sacrifice. C’est un livre incroyable que je recommande sincèrement. Au moins deux films et deux romans ont aussi été produits à partir de l’histoire de Sylvia. Elle n’est donc pas la plus invisible de la série, mais j’ai décidé, dès le départ, que j’alternerais entre des cas connus et moins connus. Sylvia n’est pas la personne qui a inspiré le projet. La femme qui a inspiré les toiles se nomme Margaret, mais j’en parlerai une autre fois. 

            Sylvia est une jeune américaine morte après avoir été torturée dans un sous-sol pendant plusieurs semaines. Sylvia et sa jeune sœur avaient été mise en pension temporairement par leurs parents chez une femme profondément troublée du nom de Gertrude Baniszewski. Je ne raconterai pas l’histoire au complet puisqu’elle est très connue, mais, en résumé, en raison de problèmes de santé mentale graves et d’une forme de jalousie troublante envers la jeune fille de 16 ans qu’elle a elle-même torturée, Gertrude a invité des enfants du voisinage, ainsi que ses propres enfants, à maltraiter la jeune Sylvia qu’elle tenait attachée dans le sous-sol de sa maison dans des conditions de survie terribles. Pour moi, Sylvia est morte seule et isolée dans la mesure où personne n’a vu son humanité, mais aussi où personne de la communauté ne s’est inquiété outre mesure de la disparition subite d’une jeune femme de 16 ans. 

            Au-delà des émotions atroces que provoque cette histoire, ce qui me fascine, c’est comment une jeune femme a pu disparaître d’une communauté sans que les gens ne s’inquiètent davantage? C’était dans un quartier pas si urbain, plutôt une banlieue… donc on ne peut pas parler d’une densité de population qui expliquerait l’anonymat des habitants. Pourquoi les parents ne se demandaient pas plus ce que faisaient les enfants qui l’ont torturée? Comment personne n’a pu remarquer le profond trouble de cette femme? Et… Les questions sont infinies et ont plusieurs réponses, c’est sûr… mais en même temps, il y a quelque chose qui provoque un choc en moi à chaque fois que j’y pense. Une sorte de désespoir et d’incompréhension infinis devant l’absence de souci de l’autre que cela traduit, comme ce sera le cas dans chacune des histoires de ces toiles. Je suis aussi troublée par le fait que ces histoires se répètent sans arrêt et que nous n’apprenons jamais.   

            J’ai peint la maison à l’extérieur du triptyque. Je l’ai peinte en couleurs vives afin d’insister sur le souci des apparences souvent extrêmement déplacé des habitants des banlieues. Cela tranche aussi avec l’atrocité des événements qui se déroulaient à l’intérieur et la saleté dans laquelle la jeune Sylvia a dû vivre. À l’intérieur, sur le panneau de gauche, on retrouve un portrait de Sylvia sans les traits du visage, pour insister sur la déshumanisation qu’elle a vécue. Au centre se trouve une représentation d’une partie du sous-sol. J’avoue que j’ai dû changer un peu ma technique habituelle pour cette partie du projet parce que je l’ai réalisée dans le cadre d’un cours et que je n’avais pas autant de temps que prévu. Je la retravaillerai. Il s’agit de la photo du sous-sol qui accompagne les articles sur l’enquête. Sur le panneau de droite, le corps de la jeune femme est représenté comme elle a été trouvée morte, dénudée, marquée de bleus et de brûlures, tatouée de façon obscène de propos faux. Elle est morte vierge, mais des violences ont été perpétrées sur des organes génitaux. 

            Je ne sais pas comment conclure ce texte. Il est difficile de conclure sur la sauvagerie. J’écrirai sur elle prochainement, mais ailleurs… J’ai besoin de réfléchir au cas, encore. Je relirai le livre de Millett aussi. J’étais trop jeune lors de ma première lecture. Je dois encore réfléchir. 

            Le tout est peint à l’acrylique sur panneaux de bois.

À plus!  

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