Se placer en position d’infériorité (5)

            Je racontais dans le dernier billet comment mon ancien ami se permettait de juger les choses que je mettais sur les réseaux sociaux en fonction du calendrier des fêtes catholiques. Ce n’est pas la seule chose qu’il s’est permis à propos de mes publications. Le conflit qui a mis fin à la relation a pris racine dans un commentaire qu’il a fait à propos d’une des photos que j’ai mises sur mon profil Instagram. 

            Depuis quelques mois, je mettais plus souvent des selfies en ligne. Je suis une personne qui je sourit pas toujours sur mes photos, en bonne partie parce que je ne trouve pas ça naturel que les gens sourient toujours sur des photos. C’est loin de la vie. Je trouve ça très souvent laid, personnellement, des photos avec des personnes qui sourient tout le temps parce que souvent les sourires sont faux et non spontanés. Je trouve surtout ça insensé et hypocrite, en bonne partie parce que partout on passe son temps à dénoncer les images fausses présentées sur les réseaux sociaux, les illusions de bonheur, les mensonges… je fais exprès, de mon côté, pour mettre des photos imparfaites, des photos de désordre, des photos où je n’ai pas nécessairement l’air bien, mais qui correspondent à mon état réel du moment, sur mes comptes de réseaux sociaux, parce que je ne veux pas mentir et parce qu’il est démontré depuis pas mal longtemps maintenant que les images parfaites, telles celles que l’on retrouve sur Instagram, créent des problèmes psychologiques chez les utilisateurs. 

            Je suis aussi une personne qui a depuis l’enfance un problème d’image corporelle. Je me suis toujours trouvée laide et je souffre d’un trouble qui me fait voir mon corps plus gros qu’il ne l’est en réalité. Ça commence à changer depuis quelques mois. J’y travaille depuis des années et souvent, quand je fais des progrès, quelque chose se passe qui me ramène en arrière et me fait perdre ces progrès. Par contre, en ce moment, je vis la période où l’amélioration de ma perception de moi est la plus nette et la plus durable dans le temps. En lien avec ça, j’ai commencé, il y a quelques mois, à faire des photos de moi différentes. Souvent, sur les anciennes photos, je me forçais à sourire et j’avais l’air mal à l’aise. Maintenant je ne le fais plus. Je fais la tête que j’ai envie de faire. 

             J’ai lu quelques articles sur le fait d’utiliser le selfie comme moyen de se réapproprier son image de soi. Ce n’est pas quelque chose de seulement ni nécessairement narcissique. Cela peut être utilisé de façon constructive et j’ai décidé d’essayer. Je me suis mise à me prendre en photo de différentes façons. Je me suis aussi mise à mettre ces photos en ligne sur mon compte Instagram, même si elles ne correspondent pas aux critères normatifs de beauté ni aux critères standards de ce qu’est une bonne photo. J’apprenais à assumer et à vivre avec une image de moi qui n’est pas parfaite et qui n’est pas faite pour plaire aux autres. 

            Assez rapidement, celui qui était alors mon ami s’est mis à me faire des commentaires. Au début c’était plutôt indirect. C’était des choses comme « Je ne comprends pas les personnes qui mettent des selfies sur Instagram. C’est superficiel et narcissique. Il n’y a rien d’intéressant là-dedans ! ». Ces phrases étaient systématiquement dites juste après les moments où j’avais publié ce genre de photos. Je suis en désaccord avec lui pour plusieurs raisons, la principale étant qu’un autoportrait nous dit quelque chose de la personne qui le fait. C’est une pratique courante en art depuis le 15esiècle au moins, Albrecht Dürer étant un des premiers à s’être autant mis ainsi en scène. Je suis aussi en désaccord parce que personnellement, ça me fait plaisir quand je vois le visage de quelqu’un que j’aime sur une photo. Je comprends aussi, quand je vois cette photo, que la personne qui l’a faite devait l’aimer et que c’est pour ça qu’elle l’a mise en ligne tout simplement. Si jamais je n’aime pas sa photo, je ne la commente pas et je laisse aller, c’est tout. Je n’ai pas besoin d’essayer de blesser l’autre en lui disant que je n’aime pas sa photo. Mais mon ancien ami n’est pas comme ça. On dirait même qu’il s’amuse à trouver le commentaire le plus moche et le plus inutile qu’il est possible de faire sur la photo. Je ne sais pas pourquoi il n’aime pas voir les photos des personnes qu’il aime. Peut-être parce qu’il n’aime pas vraiment les autres.  

            J’ai un doctorat. Je lis entre 100 et 165 livres par année. Je ne suis pas particulièrement stupide ni superficielle. Ça m’arrive quand même de penser à mon image et d’avoir envie de me montrer. En fait, j’ai passé des années à me cacher et à détester mon image après avoir vécu beaucoup de violence psychologique, principalement dans mes relations amoureuses, mais parfois amicales aussi. C’est donc en fait un bon signe si subitement j’ai envie de me montrer et que je suis capable d’accepter de montrer des photos imparfaites de moi… mais lui, ça n’a pas l’air de tellement l’intéresser que j’aille bien. Il veut que je mette des photos qui le font aller bien, lui. En fait, je pense que c’était même un problème pour lui. Je pense qu’il préférait que j’aille mal et que je doute de moi parce que ça lui donnait plus d’emprise pour moi.  

            Sur cette fameuse photo qui a mené au conflit, j’étais dos à une fenêtre et je faisais un peu la moue. Il y avait de la lumière derrière moi à cause de la fenêtre où brillait enfin un peu le soleil du printemps. J’avais justement écrit une légende qui disait « Mon air bête dans le soleil de printemps ». Après quelques minutes, il a écrit un commentaire en dessous me disant que le sourire m’allait vraiment mieux et que je devrais regarder la lumière. Ce n’était pas son premier commentaire énervant sur une de mes photos. Rendue à ce moment, je n’étais plus capable. En plus, dans la vie, il n’y a pas grand-chose qui m’énerve plus que de me faire dire de sourire. Je ne suis pas la seule apparemment puisqu’il a été établi depuis déjà plusieurs années que le fait de faire ça est du harcèlement. On est des milliers à le penser et le dénoncer. 

(Toutes les photos proviennent du compte Instagram de cet organisme contre le harcèlement.) 

            J’ai même un t-shirt (la photo provient du site de la personne qui a fabriqué le chandail) qui en fait mention et que j’ai pris ici : https://www.etsy.com/ca-fr/shop/SarahDuyer?ref=simple-shop-header-name&listing_id=211717106

            Quand j’ai lu son message, la colère est montée en moi. J’ai effacé le message. C’est la première fois que je fais ça, je pense. Je n’en pouvais vraiment plus. Dans les semaines précédentes, il s’était mis à suivre des personnes que j’aimais et à m’envoyer des commentaires haineux sur ces personnes pour me dire les défauts qu’il leur avait trouvés… Comme si c’était pertinent. Comme si c’était nécessaire qu’il dénigre ces personnes pour exister. Je me suis ensuite sentie mal d’avoir effacé le commentaire. Je lui ai alors écrit que j’étais désolée de l’avoir effacé, mais que pour moi c’était une lutte féministe importante de refuser de me faire dire ça et que laisser le message-là ça aurait voulu dire que je pensais que c’était correct qu’il me dise ça. Il m’a répondu que tout ce qui concernait le féminisme, les mouvements LGBTQ et… ça ne s’appliquait pas quand il parlait. J’aurais aimé avoir la présence d’esprit de mon ami qui a répondu, quand je lui ai raconté : « Ben coudonc, sois un criss de cave tout seul dans ton coin ! ». Après tout, il prétend être une personne qui est tournée vers l’Autre et vers la compassion… C’est un peu énormément contradictoire de s’opposer alors à des mouvements qui luttent pour que tout le monde soit traité de façon égale, juste et saine… Il n’y a pas de raisons de ne pas s’intéresser à ces discours, à moins d’être homophobe, misogyne ou autre chose de carrément répugnant comme cela. Dire que ça ne s’applique pas quand il parle, c’est en tout cas une vraiment bonne façon de ne pas se remettre en question et de ne pas se poser de question… Ça doit être pratique échapper à la société et aux lois du discours comme ça… 

            Après il a prétendu que son commentaire était juste une blague et que j’y avais ajouté du sens… Je n’y ai pas ajouté de sens. Il est un homme qui dit à une femme de sourire. C’est du harcèlement. Point. C’est inacceptable. Ce n’est pas de ses affaires la tête que les autres font ni leur apparence. Point. Il n’y a pas de discussion possible. L’apparence des autres n’est pas de ses câlisses d’affaires, ni la façon dont ils se présentent sur les réseaux sociaux. Après, il m’accusait de porter des masques sur les réseaux sociaux… C’est pourtant moi toujours… Je fais attention avant de mettre en ligne chaque chose que je publie de façon à ce que je sois cohérente avec qui je suis et que je ne donne pas une fausse image de moi-même. Je ne porte même pas de maquillage, sauf une ligne de crayon sous les yeux. Et même si j’en avais, peut-être que ce serait ça, le « vrai moi ». Ce n’est pas aux autres de décider qui nous sommes réellement ni quelle est notre véritable image. Une personne sera elle-même maquillée, voire même parfois en portant ce qui semble aux autres un déguisement, mais qui est, pour cette personne, la façon dont elle se voit vraiment. Chacune des photos, articles et commentaires que je publie correspondent à qui je suis, mes intérêts, mes rêves, ma vie réelle. C’est ma face réelle qui passe par toutes sortes d’émotions dans une vie. Ce sont mes lunettes de lecture, mon chien, les livres que je lis, mon jardin, mes chaussures et… Il n’y a pas de masque. Il n’y en a volontairement pas parce que pour moi, me rendre vulnérable c’est me placer en position de force. Je n’ai rien à cacher et ainsi on ne peut m’attaquer sur rien qui me mettrait mal à l’aise d’une quelconque façon. Pour moi c’est lui qui porte un masque avec ses photos souriantes et le fait qu’il se présente comme tourné vers l’Autre et plein de compassion alors qu’il passe son temps à dire aux autres quoi faire et à faire des commentaires irrespectueux, faux et parfois méchants. Ça, c’est crissement hypocrite.  

            Ce n’est pas une blague non plus. Pas une blague pertinente ni drôle. Ça aussi c’est une autre techniques de manipulation : dire n’importe qu’elle horreur et ensuite essayer de faire croire que c’est une blague et que c’est l’autre qui est susceptible. Si j’avais regardé la lumière, j’aurais probablement eu droit à un commentaire aussi plate. Par exemple : « Qu’est-ce qui se passe, tu as trouvé Dieu ? ». Je le sais : ça m’est déjà arrivé ! Ensuite il m’a dit que je ne comprenais pas le pouvoir de l’image… Chose que j’ai trouvé particulièrement prétentieuse, puisque j’enseigne des cours sur les médias et la communication depuis 6 ans… dont des cours sur les réseaux sociaux… Je pense qu’il y a de fortes chances que je comprenne mieux que lui le pouvoir de l’image et le fonctionnement de la représentation… J’étudie aussi ces questions depuis plusieurs années avant d’avoir commencé à les enseigner. Mais bon… On dirait souvent qu’il parle à quelqu’un d’autre, le monsieur « tourné vers l’Autre… ».     

            Il insinue ensuite que je fuis le réel parce que la vie virtuelle est plus belle… Je n’ai aucune idée sur quoi il s’appuie pour dire cela. Il n’est jamais présent dans ma vie. Je passe ma vie à marcher, nager, jouer avec le chien, lire, aller au cinéma et au musée, travailler et voir mes amis… Je ne sais pas ce qui est supposé être une fuite du réel là-dedans. Il passe énormément plus de temps que moi sur les réseaux sociaux. Je ne me suis jamais connectée à Facebook à un moment où il n’était pas en ligne je pense. Je le sais parce que Facebook me montrait inévitablement sa face dans la barre latérale à chaque fois que je l’ouvrais avant que je le sorte de ma vie. Ça prend une minute, mettre une photo sur Instagram… pas la journée. De toute façon, même si ça avait été vrai que je passais ma vie en ligne, ce ne serait pas de ses affaires comment je vis ma vie. Si je voulais ne jamais sortir de chez moi et juste parler à des personnes en ligne, ce serait mon droit et son opinion n’aurait aucune pertinence ni importance. Il faudrait qu’il grandisse et qu’il apprenne à crisser la paix aux autres au lieu d’agir comme une vieille personne hautaine simplette qui dit aux autres que sourire est plus positif et contagieux plus les autres… Comme s’il fallait que je vive pour les autres. Je travaille déjà tous les jours de ma vie à faire du monde un monde meilleur avec ce blogue et en enseignant. Ça m’a pris 37 ans, dont 11 ans de thérapie avant d’arrêter de vivre pour plaire aux autres en m’oubliant… Ce n’est pas aux autres à nous faire sentir bien. Je ne vais pas désapprendre tout ce que j’ai construit pour qu’il puisse dire n’importe quelle connerie qui lui passe par la tête et ne pas avoir de réaction de la part des autres.  Son inconfort devant mon absence de sourire lui appartient. C’est à lui de gérer ça et non d’essayer de me faire changer pour qu’il puisse ne pas penser à des choses auxquelles il ne veut pas penser. En plus je pense que ça m’a choquée aussi parce que je revenais d’un atelier avec des personnes ayant vécu des agressions sexuelles et je me suis souvenue de comment ça me faisait mal quand on me demandait de sourire alors que j’avais envie de mourir après mon agression… Demander aux autres de faire une tête qui nous fait plaisir même quand ils ne vont pas bien ou n’en ont pas envie : Ça, c’est le summum de l’égocentrisme. 

            La suite bientôt ! 

            Bonne journée ! 

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