La trace corporelle du traumatisme (3)

            Donc, comme j’avais dit dans un billet précédent, j’ai rencontré un homme sur le net. Un homme qui est dans un autre pays, heureusement pour moi, vu le tournant que l’histoire a pris. Cet homme est un peu apparu de nulle part. Il a aimé une de mes photos sur Instagram. J’ai aimé quelques-unes des siennes, puis son profil. Il a commencé à me suivre aussi. Une espèce de piège avait commencé à se refermer sur moi sans que je le sache… en tout cas c’est l’impression que ça me laisse.

            Après quelques jours, je me suis rendue compte qu’il regardait toutes mes stories. Alors quand j’ai vu qu’il en a mis une, je l’ai regardée. Ça parlait d’un artiste que j’aime et j’ai trouvé que ce qu’il en disait était cute, donc j’ai aimé sa story. Quelques minutes plus tard il m’écrivait et nous avons eu une première conversation d’environ une demi-heure sur Instagram.

            Dans les jours qui ont suivi, je me suis aperçue qu’il se mettait à aimer toutes mes photos et regardait toutes mes stories. J’ai fini par en faire juste pour lui… pour voir… et oui, il regardait tout. Ça arrivait souvent qu’il m’envoie des applaudissements pour mes stories qui, ma foi, sont divertissantes, mais peut-être pas au point d’applaudir. Il s’est mis à m’écrire tout le temps aussi. Mais vraiment tout le temps. Parfois plusieurs fois par jours. Je me souviens qu’une des premières réflexions que j’ai eu c’est « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il va nous briser le cœur… » ou quelque chose comme ça, parce que ça me semblait quand même intense de recevoir autant d’attention d’une personne que je ne connaissais pas et qui était à l’autre bout du monde.

            Je me suis mise à me poser des questions sur ce que moi je voulais de ces interactions. Je ne suis pas très adepte des relations à distance. Je n’en ai jamais vécu une en fait, mais comme je suis dans une période de ma vie où je m’ennuie un peu, l’idée d’une grande aventure qui pourrait faire naître quelque chose d’excitant (quelque chose d’excitant pouvant simplement être d’aller dans son pays une fois pour le rencontrer), je me suis dit que j’allais essayer de voir sur quoi ça pouvait déboucher. J’aurais été satisfaite même juste d’un nouvel ami. Il était vraiment intense par contre. C’était comme si j’étais la personne la plus intéressante du monde. Je peux être intéressante, oui, mais ça me faisait une drôle de sensation. C’était comme un mélange de plaisir et d’étouffement, parce qu’il était partout. Il posait une tonne de questions aussi. J’ai pensé que c’était par intérêt, mais maintenant je ne pense pas que c’était ça.

            J’aurais été satisfaite d’un ami, parce que c’est un prof d’université qui enseigne la même chose que moi et qui a beaucoup d’intérêts de recherche qui sont les mêmes ou pas loin des miens. Rapidement s’est installé le sentiment d’avoir en quelque sorte rencontré quelqu’un d’idéal, dans la mesure où la seule personne avec qui j’avais été capable de parler de ces sujets avant, c’était mon directeur de recherche au doctorat, et même là, le lien n’était pas le même dans la mesure où un directeur de recherche ça a une forme d’autorité qu’un gars rencontré sur Instagram n’a pas. Donc je pouvais parler de ce que j’aimais, mais en version plus relax, disons, ce qui est très rare. Ça me fait me sentir très seule, le monde académique… Je ne me sentais pas non plus regardée de haut, ce qui arrive malheureusement souvent quand je rencontre des hommes intellectuels, peu importe qu’il ne soient pas plus intelligents que moi, ils agissent presque toujours comme s’ils l’étaient… même s’ils n’ont aucune idée de quoi je parle. Ça, ça m’effraie toujours un peu, en plus d’être insupportable, parce que ces personnes-là se croient et se prennent au sérieux malgré tout et je ne comprends pas pourquoi et d’autres personnes les croient et les prennent au sérieux aussi. C’est juste déprimant. Là, je me sentais sur un pied d’égalité. Miracle et mirage malheureusement… En plus de ces intérêts théoriques communs, nous avions un peu la même expérience et la même opinion de l’université, ce qui facilitait d’autant plus la conversation.

            Nous aimions aussi la même musique et pouvions en parler facilement. C’était la même chose pour les goûts artistiques. Nous semblions attirés par les mêmes types d’artistes et de manifestations artistiques et publications liées à l’art. Ça ne faisait que renforcer le sentiment que c’était vraiment quelqu’un pour moi, quelqu’un qui devait faire partie de ma vie d’une façon ou d’une autre.

            Mais je n’étais pas si certaine en même temps…

            Trois jours après que les conversations et le bombardement de « j’aime » aient commencé, j’étais allée chez mon psy. J’étais vraiment de très bonne humeur… mais à un moment donné pendant la rencontre, un flash m’a traversé l’esprit et j’ai demandé au psy si c’était possible que ce soit un narcissique. Cette idée m’est venue du fait que tout me semblait trop parfait. D’expérience, quand tout est aussi parfait et que ça va aussi vite avec quelqu’un, c’est généralement une très mauvaise nouvelle. Mon psy et moi avons conclu que ce serait surprenant qu’un narcissique se donne autant de trouble en allant chercher une proie dans un autre pays. Je ne suis pas une riche veuve dont on convoite l’argent après tout… Donc j’ai décidé de continuer à laisser agir mon inconnu idéal et voir.

            C’était un peu naïf de notre part, à mon psy et moi, je pense, même si je comprends notre conclusion d’alors. Je crois que ça s’explique par le fait qu’on pensait surtout aux pratiques narcissiques qu’on pourrait appeler « au long cours »… je parle de quand les narcissiques cherchent des relations avec des personnes qu’ils veulent en quelque sorte « enchainer » pendant des années et soumettre. On n’avait pas pensé aux autres pratiques… celles qui servent juste à se gonfler l’ego temporairement. Par exemple en allant « chasser » sur le net même quand on est en couple… Des choses que les gens semblent souvent faire sur internet maintenant. On ne doit pas être assez branchés…

            Je pense que c’est ça qu’il me faisait, mon prétendant prof d’université sur Instagram. Je pense qu’il jouait à voir s’il allait me plaire… pour qu’il puisse se plaire à lui –même encore plus après, peu importe ce que ça me ferait. Et en fait au début je n’étais pas trop certaine qu’il me plaisait, même si j’aimais bien l’attention qu’il me donnait et la possibilité d’avoir trouvé quelqu’un à qui parler des choses que je mentionnais tantôt. J’aimais bien son look, tout en le trouvant un peu too much. J’aimais bien son physique, tout en trouvant qu’il pourrait être un peu plus en santé et que sa peau me suggérait qu’il devait boire un peu trop, même si c’est pratique courante dans le pays d’où il vient. La peau cireuse des personnes qui boivent trop… je la reconnais après avoir fréquenté plusieurs alcooliques…

            J’ai finalement décidé qu’il me plaisait quand même. Que j’aimais ses différences et que je verrais, si tout se passait bien, avec le temps et en personne ce que je ressentais vraiment par rapport à son apparence et sa présence. C’est toujours difficile avec les photos. Mais je l’avais vu en vidéo aussi… parce qu’il aspire à être de plus en plus souvent dans les médias… alors j’avais une meilleure idée que sur photo… mais ça aussi ça peut être trompeur. Et puis quand tout à l’intérieur fonctionne, l’apparence, son importance, a pas mal tendance à disparaître… en tout cas pour moi… qui ai d’ailleurs des attirances physiques assez variées et parfois vraiment inattendues.

            J’ai commencé à trouver qu’il y avait quelque chose d’étrange dans sa façon parfaite de répondre à tout ce que je lui disais et tout ce que j’avais vécu. C’est sûr que c’était mieux qu’un cave qui dit des conneries, mais quand je lui ai raconté l’histoire du gars violent dans la bande dessinée sur laquelle je travaille en ce moment, il m’a dit qu’il n’avait jamais entendu une histoire comme celle-là (alors qu’elle est assez banale et fréquente dans son schéma) et que lui ne saurait pas comment être violent. Deux choix s’offraient alors à moi. Premièrement, croire qu’il est vraiment naïf et doux et vit dans un monde privé de violence (considérant l’histoire de son pays ce serait assez miraculeux… ok ok, il est en Allemagne…). Deuxièmement, comprendre qu’il me mentait ou, du moins, essayait de bien paraître. J’ai fait un troisième choix. J’ai choisi d’en prendre note, mais de continuer à lui parler. Personne au monde n’ignore comment être violent. Nous faisons juste idéalement le choix de ne pas l’être.

             Je pense que mon point le plus vulnérable dans cette histoire, c’est que je m’ennuyais dans ma vie à ce moment-là, alors oui, l’idée que quelque chose pourrait se développer et qu’un jour je pourrais sauter dans l’avion et laisser derrière moi mon emploi instable où j’ai de mauvais souvenirs pour juste me consacrer à ma création en ayant un boulot plus ou moins indifférent là-bas, c’était très excitant. Ça m’a eue en tout cas. Il m’a eue par le rêve plus que par quoi que ce soit d’autre.

            La suite bientôt…

            Bonne journée !

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