La trace corporelle du traumatisme (Partie 1)

            Dans The Body Keeps the Score : Brain, Mind, and the Body in the Healing of Trauma, Bessel van der Kolk parle du fait que lorsqu’on vit un traumatisme cela s’inscrit dans notre esprit, nos émotions et aussi sur le plan biologique, c’est à dire que cela laisse une trace dans notre corps, notre corps immédiat, ici présent, mais aussi une trace qui peut s’étendre sur des générations parce que les personnes ayant vécu le trauma vont en quelque sorte le transmettre à leurs proches et leurs enfants, sous forme de stress et parfois de mauvais traitements, dans les plus mauvaises situations. Pour sortir de l’état de stress post-traumatique, il faut arriver à diluer cette trace dans l’expérience présente.

            C’est une idée intéressante, qui s’inscrit dans la même lignée que les recherches portant sur la psychogénéalogie. C’est pas mal la même chose en fait… mais bon… lui se concentre sur certains aspects en particulier. Bessel van der Kolk est un expert des traumatismes et par conséquent, du stress post-traumatique. Il a étudié les vétérans, les personnes ayant été victimes[*]d’inceste, d’agression sexuelle ou de viol, les enfants et partenaires d’alcooliques, ainsi que les victimes de violences conjugales, qu’elles soient psychologiques ou physiques, les deux pouvant conduire au stress post-traumatique.

            Pour vulgariser beaucoup, l’hypothèse de Bessel van der Kolk est que l’organisation du cerveau se réarrange suite à un traumatisme (ou est juste différente depuis pas mal toujours si vous êtes né dans un contexte de traumatisme constant, comme c’est mon cas… (Je me suis mise à pleurer en écrivant ça… je pense que c’est la première fois que je mets cette information ailleurs que dans ma pensée même si vous aviez déjà inféré cette information de mes articles précédents)). Il pense que cela affecte surtout les zones liées aux capacités d’engagement, celle qui permet de ressentir le plaisir, celle du contrôle et enfin celle de la confiance. Le fait que l’activité de ces zones a été modifiée a été étudié par imagerie cérébrale. Les résultats montrent entre autres une hyperactivité de l’amygdale qui normalement doit s’activer seulement en présence d’un danger potentiel. Ce n’est pas une méthode parfaite, mais c’est un indicateur de plus qui contribue à confirmer ce que des personnes vivant le stress post-traumatique savaient déjà par leur expérience de ce trouble.

            Cela implique qu’une personne qui vit un traumatisme ne fonctionne pas vraiment comme les autres après, qu’elle est différente. Pour une personne comme moi, qui a connu une partie des traumatismes de ma vie dans l’enfance, la façon de percevoir le monde et les interactions entre les personnes qui le peuplent n’a alors jamais été comme celle des autres… pas que les visions et perceptions du monde de tout le monde soit pareilles, mais il y a quand même quelque chose qui est différent, détourné, infléchi. Une plus grande vigilance aux signaux de danger, même aux micro-expressions, un état plus naturellement nerveux et stressé, une grande sensibilité, des malaises psychosomatiques variés et… La fatigue est un bon exemple de cela. J’ai déjà parlé du fait que quand j’étais petite, pour éviter les crises de violence à la maison, je devenais subitement fatiguée ou malade. J’étais trop jeune pour qu’on puisse réellement parler de manipulation. C’est plus comme une forme de mécanisme de défense qui me mettait à l’abri de la violence de mes parents entre eux ou envers moi. Le fait que je sois malade ou épuisée me rendait vulnérable et les faisait arrêter au moins un temps. Encore aujourd’hui, quand il se passe quelque chose de violent, je deviens rapidement très fatiguée ou malade. Ce sera l’objet du prochain billet.

            Bessel van der Kolk note aussi le fait que la personne traumatisée va revivre sans arrêt le traumatisme en pensée. Ce n’est pas quelque chose qu’elle peut contrôler, du moins, pas au début, puisqu’avec le temps il est possible d’amener un peu l’esprit ailleurs. Nous ne sommes pas responsables des idées et des images qui surgissent dans notre cerveau, mais nous pouvons choisir d’y réagir de différentes façons heureusement. C’est Pierre Janet qui aurait démontré la persistance (et le fait qu’ils se rejouent sans arrêt) des souvenirs traumatiques pour les personnes traumatisées qui vont refaire les mêmes actions, revivre les mêmes sensations et émotions aussi, même si le danger n’est plus immédiat. Cela n’est pas toujours conscient puisque nous ne sommes pas toujours conscients que les choses que nous avons vécues sont des violences, soit par manque d’information, parce qu’on minimise ou… Et on peut avoir les mêmes actions, réactions, sensations et émotions dans des circonstances qui nous rappellent d’une façon ou d’une autre les violences vécues.

            D’où cette idée de trace dans le corps… Une sorte d’empreinte qui aurait été laissée par le traumatisme. Le cerveau va envoyer des signaux au corps si un événement, une personne ou une situation ressemble au traumatisme. Cela va provoquer une réaction dans le corps. Cela peut aussi couper complètement du ressenti du corps si celui-ci est jugé comme intolérable.

            Bessel van der Kolk reconnaît l’utilité de la thérapie par la parole. Le fait de comprendre ce qui s’est passé, de comprendre ce qui nous a affecté et pourquoi cela nous a affecté est fondamental pour le dépasser, mais aussi plus simplement, pour comprendre pourquoi on réagit comme on réagit dans d’autres situations. Cela nous permet aussi de comprendre ce que cela nous a fait et cela aide à nous empêcher de faire ce qu’on nous a fait à d’autres. Si on se coupe complètement de ce qui s’est passé et de son ressenti, on risque de ne rien régler, mais aussi de reproduire les violences vécues. Ça ne veut pas dire qu’on ne le fera pas si on va en thérapie, mais au moins, on essaie de l’empêcher. On essaie de ne pas se détruire et de ne pas détruire les autres… ni même seulement les blesser.

            Cela ne suffit cependant pas pour l’auteur. Il faut ensuite selon lui faire des activités qui vont permettre de calmer le corps et l’esprit. Un autre objectif à atteindre est de donner à notre esprit et à notre corps un sentiment de sécurité. Il faut calmer la peur, l’état d’agitation extrême, l’hypervigilance qui animent la personne depuis le traumatisme… donc parfois depuis presque toute sa vie. Il faudrait finalement mettre le corps en mouvement pour le faire se sentir vivant dans l’instant présent, pour qu’il « décolle » en quelque sorte du passé et du traumatisme. Il explique ainsi dans son livre différentes thérapies qu’il a développées afin de réactiver ces zones par l’intermédiaire du mouvement principalement, mais aussi d’autres approches comme la méditation pleine conscience et le neurofeedback. Il a exploré entre autres avec le théâtre, le yoga, le tai-chi, le qi-qong la danse et le jeu. Avec le temps, le cerveau crée de nouveaux circuits par lesquels les sensations du présent passent et permettent de comprendre et de sentir que le traumatisme est une expérience du passé, qu’il n’est plus en train de se produire éternellement.

            Il s’agit d’un résumé très bref de l’œuvre de Bessel van der Kolk, mais si jamais vous faites faces à ces différentes formes de violences et de traumas, je vous suggère fortement de lire son livre. C’est sincèrement le meilleur livre sur le stress post-traumatique que j’ai lu et j’en ai lu beaucoup ! Vous pouvez trouver des articles sur le livre ici :

https://www.newscientist.com/article/mg22429941-200-the-lifelong-cost-of-burying-our-traumatic-experiences/

et ici :

http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/guerir-de-ses-traumatismes-interview-bessen-van-der-kolk-livre-le-corps-noublie-rien-221118-151877

            Je sais qu’après un traumatisme, l’état dépressif qui suit conduit plutôt vers l’immobilité que vers l’action qui pousse vers la vie, mais il faut bouger. Il faut respirer. Il faut se sentir être. C’est important. C’est fondamental à la reprise de la vie.

[*]J’utilise volontairement le mot « victime » oui et je m’y tiens. L’explication à cela viendra ultérieurement dans un autre billet.

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