La colère

           Je pense qu’une des choses qui m’a le plus troublée après les relations où j’ai été violentée, c’est le niveau de colère que je pouvais atteindre. Je pouvais rester enragée des heures, voire des jours durant. La moindre contrariété me mettait hors de moi et suffisait parfois à déclencher des tempêtes épouvantables. La dernière fois que j’ai été dans une relation où il y avait de la violence, je suis restée en colère pendant 3 ans… pendant au moins 3 ans en fait… peut-être plus. Si bien que quand la colère est disparue, je me suis mise à avoir le sentiment qu’il me manquait quelque chose, que j’avais perdu une partie de moi.

            C’est un peu triste de dire cela. C’est triste d’en être venu à considérer une émotion si difficile comme une constituante de sa personne. La colère est une émotion que plusieurs personnes n’aiment pas vivre. Elle est pourtant une dimension fondamentale de l’expérience humaine. C’est sûr qu’elle peut être destructrice si on la laisse se déchaîner, mais elle peut aussi être un très fort moteur de changement si on sait bien l’utiliser.

            La colère rend aveugle.

            Je pense en ce sens à mon amie avec qui j’ai coupé les ponts il y a quelques mois. Je pense que c’est une des choses qui me mettait mal à l’aise et me prenait beaucoup d’énergie quand j’étais avec elle. Elle était toujours en colère. Toujours. Et elle semblait confondre cette colère avec ce qu’elle appelait être une guerrière. Un élément qui semble par contre lui échapper, est que les guerrières et guerriers dignes de ce nom ne donnent pas dans la cruauté malicieuse… Les combats qu’ils mènent ne sont pas motivés par la moquerie et l’envie de faire du mal, ni même par la colère, même si oui, des malades il y en a dans tous les groupes humains. Sa colère semblait l’aveugler aussi. Elle confondait les pensées qui lui venaient pendant qu’elle était dans cet état avec la vérité. La colère est pourtant une très mauvaise conseillère. Elle semblait penser que le fait d’avoir été blessée lui donnait le droit de faire n’importe quoi à l’autre après… ce qui bien sûr n’est pas vrai.

            C’est normal qu’elle soit en colère avec ce qu’elle a vécu. J’aimerais seulement qu’elle fasse des démarches pour s’apaiser et diminuer cette colère plutôt que de l’entretenir et de la confondre, avec la violence qu’elle entraîne nécessairement, avec de la force. La colère n’est jamais une démonstration de force, même si l’énergie qu’elle contient peut aider à abattre des obstacles, oui. Je pense qu’être en colère tout le temps lui donne de fausses impressions de contrôle et de sécurité et que c’est pour ça qu’elle y tient tant, à sa colère. La colère vient souvent aussi du fait d’être déprimé et seul, deux choses qu’elle est, même si parfois elle le nie.

            C’était normal que je sois en colère aussi, pendant ces trois années, considérant les tristes événements et les mauvais traitements que j’avais vécus. Elle provenait des humiliations, des remarques blessantes, du fait d’avoir été ignorée… de l’injustice totale qu’avaient été plusieurs de mes relations, ainsi que la vie dans ma famille. Il reste que c’est vraiment épuisant, être en colère tout ce temps.

            Tout mon corps était raide quand j’allais me coucher. Tout mon corps était raide tout le temps, mais le soir ça m’empêchait de dormir alors je le remarquais plus, mais en fait toute la journée j’avais les épaules qui me remontaient jusqu’aux oreilles sous l’effet de la tension qui m’animait constamment.

            La colère est très souvent de la tristesse refoulée. Une tristesse qu’on n’a pas envie d’admettre ou d’affronter. Je pense que la tristesse que je vivais au fond de moi m’apparaissait comme étant tellement grande que j’allais mourir s’il fallait que je la ressente. J’ai encore parfois cette impression, parce que j’avoue que je n’ai pas fini de la vivre et de la comprendre, cette immense tristesse et elle remonte parfois encore, m’empêchant de vivre un temps, avant de disparaître à nouveau. C’est arrivé dans les dernières semaines d’ailleurs.

            Cette longue colère du passé, c’était une colère plus grande que tout ce que j’avais vécu jusqu’alors. Une colère primitive, qui provenait d’avoir toujours manqué d’amour et d’attention et du fait qu’on m’avait fait croire depuis ma naissance que j’étais anormale. Elle provenait alors d’une impression générale de ne pas être assez bien dans la vie, dans toute la vie, quelle que soit la dimension, et qu’il était impossible pour moi de devenir un être humain adéquat peu importe ce que je ferais.

            C’était une colère pour éloigner les autres aussi, parce que j’étais incroyablement triste et parce que j’avais peur d’être maltraitée à nouveau. En me rendant menaçante et imprévisible, j’espérais montrer aux autres qu’il est inutile d’espérer prendre le dessus sur moi. Le problème c’est que ça fait fuir les bonnes personnes aussi malheureusement.

            C’est donc aussi une colère qui venait du fait que je me sentais encore sous la menace de quelqu’un. La menace des autres en général, je pense. La relation violente avait été une menace pour ma santé mentale, la perte d’amis et de ma famille aussi. C’était devenu difficile d’avoir confiance dans les gens. Ça l’est encore souvent.

            Ce qui se cachait derrière ma colère c’était les choses que j’ai mentionnées, mais aussi un très grand besoin d’amour insatisfait, mais tant que j’étais autant en colère, je n’avais aucune chance de trouver des personnes qui m’aideraient à combler ce besoin. Le fait que j’étais complètement enragée contre moi-même aussi faisait que je ne pouvais pas non plus me donner cet amour.

            Il a fallu que j’apprenne à me calmer. Que je comprenne peu à peu que tout le monde ne me veut pas du mal (Ça, c’est encore un peu difficile par contre. J’ai beaucoup de difficulté à déterminer pourquoi certaines personnes agissent comme elles le font, par exemple celle qui rient du physique ou du malheur dans la vie des autres, celles qui sont cruelles volontairement et… Je sais que ça vient du fait qu’elles sont malheureuses, mais ça n’explique rien en même temps parce que ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elles font quand même ce choix.). Il a fallu aussi que je me mette à faire du sport, beaucoup de sport pour canaliser toute cette souffrance et cette colère que je portais. Il a fallu que je commence à méditer et à faire du yoga, discipline dans lesquelles je ne suis pas assez assidue.

            Je n’ai pas voulu me venger. Ça, j’ai toujours su que ça ne servait à rien du tout. Ce n’est pas montrer à l’autre qu’on ne se laisse pas faire ni le punir. Un simple retrait de la relation suffit pour ça. Se venger c’est juste s’abaisser au niveau de la personne qui nous a agressé… et ça, ça n’a rien de bon pour l’estime de soi. La seule fois où j’ai pensé me venger, c’était quand j’avais l’impression que je n’irais plus jamais bien quand je souffrais de stress post-traumatique. Je m’étais dit que si je me sentais encore aussi mal à 70 ans, je me vengerais… Ça me laissait donc 42 ans pour me calmer. Ça m’a pris moins de temps que ça et l’idée de la personne vieillissante que je deviendrais en train d’attaquer un vilain était assez drôle pour m’aider à dédramatiser un peu la situation.

            C’est important pour moi de ne pas me venger. Ça m’arrive de passer trop de temps dans des échanges avec des personnes qui ne peuvent pas entendre ce que je leur dis. Des échanges inutiles quoi. Des échanges souvent ridicules aussi, comme encore avec cette même amie en colère à qui j’avais envoyé un message poli pour lui dire que je ne pouvais plus rester dans notre amitié et qui m’a répondu une tonne d’horreurs pour ensuite essayer de faire la « grande personne » en me disant que je pouvais continuer à lui dire des choses négatives si je voulais mais qu’elle était au-dessus de ça. C’est facile de prétendre cela une fois qu’elle avait déjà déversé tout son venin. Ça ne fait cependant pas d’elle une bonne personne ni une meilleure personne que moi. Si elle avait vraiment été une aussi bonne personne qu’elle le prétend, elle n’aurait pas répondu des horreurs à mon message poli en commençant… C’est tellement immature ça, tirer dans les jambes de quelqu’un et s’enfuir en courant après en faisant semblant de n’avoir rien fait… C’est une grande preuve de lâcheté… ou d’inconscience des fois, j’imagine. Je n’ai pas à faire quoi que ce soit pour réparer le tort qui m’a été fait cette fois-ci non plus. Ça finira par la rattraper dans sa mauvaise estime de soi et le malheur qui s’ensuivra dans sa vie. Je dois juste faire le deuil de ses bons côtés… et ne pas perdre mon temps à essayer de me venger ou de lui faire comprendre pourquoi j’ai un problème avec son comportement. C’est quand même triste parce que je l’aimais beaucoup.

            Ça m’arrive encore souvent de me mettre en colère maintenant. J’ai la colère facile, disons. Ça vient en partie du fait que je suis très émotive. Ça vient aussi du fait que je suis plutôt restée réactive depuis ces expériences et je réagis beaucoup plus vite et intensément qu’avant au manque de respect. J’ai appris qu’il faut que je diminue mes attentes envers la vie et les autres pour être moins souvent en colère. Ce n’est pas facile. Elles me semblent déjà pas mal basses… sinon justement, à la base, j’aurais quitté encore plus vite que je ne l’ai fait ces personnes qui me manquaient de respect et me violentaient. Je n’ai pas la réponse à tout cela…

            Ce qu’il faut vraiment que j’apprenne, c’est d’arrêter de retourner cette violence contre moi. Parce que c’est ce que je fais. Oui, je dis des phrases bêtes à la personne qui m’a blessée, mais une fois sortie de la relation, même si je ne suis pas responsable de la situation qui a dégénéré, c’est moi que j’attaque. Je m’attaque en me disant des choses méchantes, en ressassant, en doutant de moi, en mangeant trop, en me faisant mal, en prenant les responsabilités de l’autre et en me sentant coupable à sa place… Tout ça est bien lourd. C’est ce qui doit cesser.

            Je ne mérite pas ça.

            Je mérite beaucoup mieux.

 

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