Une expérience du corps : la terreur

         La honte de mon corps et de moi-même acquise dans l’enfance m’a accompagnée pendant tout mon secondaire. Ces années qui sont celles d’expérimentations parfois innocentes chez certains n’ont pas été une partie de plaisir pour moi.

            Je me sentais profondément inaimable. Je me sentais profondément laide aussi. Le fait que d’autres personnes me trouvaient belle n’arrivait pas (et n’arrive pas encore toujours) à vraiment être ressenti par mon cerveau ni vu par mon regard ni même accepté comme une possibilité réelle de la vie. Par contre maintenant le critère « être belle » ne fait plus vraiment partie de mes priorités. Ça a cependant été le cas pendant très longtemps dans ma vie. J’étais sous l’impression, comme bien des jeunes femmes, que c’était la chose la plus importante que je devais être. Ça n’était pas affirmé, mais c’était définitivement présent à quelque part à l’arrière de mon cerveau à chaque respiration que je prenais, à chaque pas que je faisais dans le monde.

            Pendant un temps j’ai toujours porté des vêtements amples. Les commentaires que je recevais sur mon corps à la maison et dans la vie dans le monde extérieur me mettaient inconfortable et accentuaient encore plus la honte que je ressentais. Il y avait une étrange tension entre le fait de désirer être belle et voulue par les hommes et une terreur sans fond qui allait de pair avec ce désir et me poussait au contraire à me cacher.

            Une terreur sans fond d’être vue.

            Une terreur sans fond d’essayer d’être proche des autres pour être inévitablement encore blessée.

            Cette terreur rendait bien sûr ma vie difficile. J’ai développé une forme d’agoraphobie. Me déplacer dans le monde m’effrayait terriblement. Si bien que le fait de marcher à l’école pour aller à la polyvalente me demandait beaucoup d’efforts. Je devais quand même le faire et je vivais un stress intense pendant les 20 minutes de marche qu’il me fallait affronter. Une fois rendue sur place, j’allais presque m’enfoncer dans  mon casier. J’utilisais la porte de mon casier pour me dissimuler. Surtout pour qu’on ne puisse pas voir mes fesses qui ont toujours été rebondies et que je détestais. Je tremblais de peur intérieurement en attendant que la cloche sonne et que je doive emprunter les escaliers sous lesquels s’asseyaient les petits rebelles qui nous regardaient monter docilement pour intégrer nos locaux, la parole et l’œil moqueurs, alors qu’ils attendaient à la toute dernière minute pour le faire, orchestrant ainsi un retard calculé qui leur donnerait l’image qu’ils désiraient auprès des autres. Je les enviais et les craignais en même temps. Ça a été vrai pour ma première année au secondaire.

            L’année suivante je deviendrais La Rebelle, justement, et je ferais une des pires choses faites à cette école secondaire, une qui marquerait l’imaginaire de ce quartier tranquille pour un temps en tout cas, mais je raconterai ces actions une autre fois. J’ai fait à mon corps, durant cette période, des choses au sujet desquelles j’écris dans un autre contexte et je veux protéger cet autre texte pour le moment en n’écrivant pas au sujet de la même expérience ailleurs.

            Je peux quand même dire que durant ma deuxième année au secondaire, j’ai rencontré une personne qui a eu une influence négative sur moi. Je pense que j’attendais trop des autres, comme je le fais encore parfois aujourd’hui. La douance vient avec une sorte de naïveté et d’idéalisme qui fait que je reste souvent surprise devant l’absurdité négative de certaines choses que les gens vont faire pour des raisons que je n’arrive pas toujours à m’expliquer, des choses que je n’ai bien souvent pas vu venir parce qu’elles sont trop loin de ma façon de penser et d’agir.

            Je me suis mise à m’habiller tout en noir et à me teindre les cheveux de la même couleur pour différentes raisons. Je ne me suis jamais vue comme une gothique, même si plusieurs personnes, même aujourd’hui, me posent encore cet adjectif dessus fréquemment pour des raisons que je m’explique assez mal. Je porte maintenant très fréquemment des couleurs et je suis très rarement seulement vêtue de noir. Une de ces raisons pour lesquelles j’avais fait ce choix était entre autres que le noir était une des seules couleurs dans lesquelles je ne me sentais pas complètement affreuse et obèse. Donc je m’habillais en noir. Après il y a eu d’autres raisons comme la musique que j’écoutais, un sens esthétique que j’ai développé, l’évolution de mes goûts et finalement l’habitude.

            Je n’étais pas obèse d’ailleurs ni même tout simplement pouvant être qualifiée méchamment de grosse ou en surpoids, mais j’avais développé une fausse perception de mon corps qui fait qu’encore aujourd’hui, je le vois et le ressens comme beaucoup plus gros qu’il ne l’est réellement. J’ai plusieurs pistes d’explications à cela, mais je n’ai pas encore résolu le problème de distorsion et les conséquences que cela entraîne pour moi. Je ne trouve pourtant jamais les personnes plus corpulentes que moi laides ou disgracieuse ni aucun des adjectifs horribles qu’il m’arrive d’utiliser pour me qualifier. Une partie de moi a des critères différents pour moi que pour les autres, on dirait, et je n’arrive pas bien à en saisir le sens ni ce qui me permettrait de le guérir ou du moins de l’arrêter un peu.

            Cette amie était considérée plus belle que moi par les jeunes hommes qui nous entouraient. Quand je regarde les photos de nous que j’ai encore aujourd’hui, je ne pense pas que c’était réellement le cas. C’est par contre la première personne qui m’a fait comprendre qu’il y avait probablement quelque chose que je dégageais qui expliquait pourquoi je n’avais pas de succès auprès des hommes (ou pensais ne pas en avoir parce qu’en fait ça aussi c’était faux). Elle m’a dit qu’elle avait l’impression que je ne voulais pas plaire, que je ne voulais pas de relation.

            Je pense qu’elle avait raison.

            Les choses que j’explique aujourd’hui étaient bien sûr alors majoritairement inconscientes. La laideur et l’anormalité de mon corps me semblaient des choses vraies, établies, indiscutables. Je ressentais juste un éternel et constant inconfort qui me semblait être ma vérité, la vie qui était la mienne, La Réalité.

            Le fait que je me suis enfuie en courant dans les bois dans mes Rangers 20 trous et mon trop grand t-shirt de Nine Inch Nails, terrorisée, mon maquillage noir me coulant sur les joue, la première fois où le metalleux dont j’étais amoureux m’a embrassée, semble par contre lui donner raison.

            Je ne voulais pas.

            (Pour ceux qui lisent tôt le matin, je suis désolée d’avoir encore un peu de retard aujourd’hui. La situation au travail s’est temporairement résorbée, mais elle m’a épuisée et m’a mise en retard dans mes corrections. Elle me laisse très amère aussi. C’est déjà de l’injustice, ce que nous, précaires du milieu de l’enseignement, vivons présentement. Ça fait une injustice de plus sur la tête. Je suis dégoûtée. J’en parlerai un peu plus longuement quand je serai calmée.)

            Bonne journée.

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