La solitude des autres

            Cette semaine j’ai regardé God Knows Where I Am. C’est un documentaire qui raconte l’histoire d’une femme sans abri dont le corps a été retrouvé dans une ferme qui avait été mise en vente et était donc déserte. Cette ferme était située dans le New Hampshire, un état américain où les hivers sont parfois aussi froids que ceux que nous connaissons au Canada. La mort de cette femme a en fait eu lieu pendant l’hiver le plus froid que cet état ait connu. Le plus enneigé aussi, la neige ayant probablement aidé à ce qu’elle vive plus longtemps parce qu’elle la faisait fondre pour la boire.

            Elle était allée se réfugier dans cette ferme en espérant trouver une forme de solution à ce qu’elle vivait. Elle y est restée environ quatre mois pendant lesquels elle a survécu en mangeant 12 pommes par jour (il y avait un verger sur le terrain de la ferme) et en buvant de l’eau. Elle écrivait tous les jours dans un cahier. Deux cahiers ont en fait été retrouvés près d’elle après sa mort. Le documentaire est narré à partir du contenu de ces cahiers.

              Cette femme est morte en attendant que l’homme dont elle était amoureuse (ou dieu, qu’elle semble parfois confondre avec cet homme) vienne la sauver. L’homme dont elle était amoureuse n’avait en fait aucune idée de son existence ou presque (selon ce que les personnes dans le documentaire en disent). Il s’agissait ‘un client d’un restaurant où elle avait travaillé, un client qui venait régulièrement à ce restaurant en compagnie de sa femme. Mais elle s’était raconté, dans son esprit, une histoire dans laquelle cet homme était amoureux d’elle, qu’ils allaient se marier, puis s’étaient mariés, puis qu’il lui construisait une maison où ils vivraient heureux ensemble. L’idée principale entourant cette relation amoureuse imaginaire, était que cette femme était convaincue que cet homme savait toujours où elle se trouvait et qu’il viendrait la chercher dans cette ferme pour la sauver aussi.

            Il n’est pas venu.

            Dieu non plus.

            Personne d’autre, en fait, avant qu’il soit beaucoup trop tard.

            Cet homme n’est pas venu, puisque, en fait, il n’avait probablement aucune idée de qui elle était, sauf peut-être le souvenir d’une serveuse qui lui avait beaucoup souri au restaurant où il allait avec sa femme. Cette femme, Linda Bishop, qui est morte de faim et de déshydratation seule dans la ferme, avait été diagnostiquée comme souffrant de schizophrénie au début de la quarantaine. Ce diagnostic avait ensuite été révisé en « trouble bipolaire » incluant d’autres choses qui ne me semblent pas très claires et avait été internée à quelques reprises. L’événement de sa mort a pris place quelque temps après qu’elle soit sortie d’un hôpital sans qu’on ait avisé sa famille qui de toute façon avait fini par s’éloigner parce que le fait que cette femme arrêtait souvent de prendre ses médicaments l’avait conduite à faire des choses qui avaient rendu leurs vies trop difficiles.

            Je ne juge pas cela. Je sais trop bien que vivre avec une personne qui a un trouble sur le plan de la santé mentale et qui ne se soigne pas et dont le comportement nuit gravement à votre vie peut être pénible et peut parfois nécessiter de couper les ponts, surtout quand il n’y a pas beaucoup d’aide disponible comme c’est le cas dans la société actuelle. Ce qui me trouble encore plus dans cette histoire, c’est à quel point cette ferme, dont vous imaginez probablement qu’elle était très isolée, était en fait proche de la route où plusieurs voitures passaient tous les jours. On peut aussi apercevoir, depuis les fenêtres, lorsqu’on est à l’intérieur de la maison où elle était, d’autres maisons pas très loin, probablement à moins d’un kilomètre de marche, maisons et route où elle aurait pu se rendre à pied en quelques minutes pour demander de l’aide.

            Ses problèmes sur le plan de la santé mentale l’en ont cependant empêchée. Cela signifie par contre aussi que personne ne l’a vue ou alors personne n’a pensé à aller vérifier pourquoi il y avait une femme seule dans cette ferme en vente de l’autre côté de la route, qui ne sortait jamais et que personne ne venait jamais voir. Elle est morte en 2008, donc ça ne fait pas très longtemps. On ne peut pas s’en laver les mains en disant que c’était une autre époque. Même si cela va sembler d’un autre ordre d’importance à certains, le chien d’un sans-abri est d’ailleurs mort dans ses bras récemment à Montréal de ne pas avoir pu trouver d’endroit où passer une nuit de grand froid. Et ce n’est pas juste un chien, comme certains le prétendront. C’était le pare-solitude de cet homme qui vit déjà assez de problèmes comme cela.  Le point commun est que nous laissons souffrir et mourir des êtres vivants par négligence.

            L’histoire de cette femme, ainsi que celles des autres personnes qui vivent une solitude énorme, m’intéresse pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il s’agit d’un texte d’une personne ayant connu l’internement et qu’il s’agit du sujet sur lequel j’ai fait ma thèse de doctorat il y a quelques années. Je lirai donc ses écrits. Ensuite, à cause de l’effroyable manque de ressources et de l’invisibilité de certaines catégories de personnes qui ont conduit à l’existence de ce drame. Aussi pour des raisons personnelles, parce que suite aux violences que j’ai vécues, j’ai été très isolée pendant très longtemps et j’ai dû m’endetter considérablement pour avoir accès à des soins sur le plan de ma santé mentale et j’ai finalement adopté un chien pour sortir un peu de la solitude que je vivais qui m’aurait très certainement conduite à la mort sinon. Je reste convaincue, aujourd’hui, que j’ai été incroyablement chanceuse de rencontrer un psy qui a patienté, sur le plan financier en trouvant des arrangements pour que je puisse continuer à aller en thérapie. J’ai été chanceuse d’avoir eu des troubles de santé mentales qui peuvent guérir avec le temps, comme la dépression et le stress post traumatique, contrairement à bien d’autres personnes. J’ai été chanceuse d’adopter mon chien qui n’est qu’un chien pour bien des gens, à qui j’accorde trop d’importance selon bien des gens encore, mais qui pour moi est l’être vivant qui a contribué le plus fortement à me garder en vie en me donnant la responsabilité d’une autre vie dans un moment de ma vie où j’étais devenue incapable d’établir des liens avec d’autres personnes.

            J’ai un énorme problème avec le fait que certaines personnes pensent que leur vie vaut plus que celles des autres. Des personnes qui ont pensé que s’occuper de cette femme n’était pas aussi important que leur confort. Des personnes comme ma collègue qui est prête à voter pour faire renvoyer une partie de ses collègues précaires parce qu’elle veut avoir un autre enfant et que notre renvoi lui permettrait d’avoir plus de sécurité et d’avantage sociaux. Ce qui nous arriverait est moins important, notre vie est moins importante pour elle que celle d’un enfant inexistant. Cet enfant et les autres qu’elle a déjà grandiront ensuite en partageant ses belles valeurs… Il y en a quelques-uns comme cela au département où je travaille, département qui est un microcosme qui fonctionne exactement à l’image du monde et comporte les mêmes inégalités, problèmes et injustices même si même les plus défavorisés d’être nous sont quand même en un sens mieux que bien d’autres personnes puisque nous avons un emploi, ou au moins une partie d’un qui nous permet de vivre. Cela reste quand même une bonne représentation de plusieurs absurdités qui sont présentes dans le monde. J’ai par exemple un horaire différent des autres parce que je suis une personne sans enfant et même s’il s’agit bien sûr d’un drame et d’une injustice moins grandes que celles vécues par cette femme morte seule dans une ferme après avoir survécu plusieurs mois seulement avec des pommes et de l’eau, c’en est quand même une. Le lien entre les deux se trouve dans la solitude et l’isolement causé par l’inconfort et le jugement négatif, voire le mépris des autres face aux vies différentes de la leur, vies auxquelles ils ne s’intéressent absolument pas.

            Ma vie, en ce moment, est de devoir être constamment débordée de travail pour avoir droit à un salaire que j’aurais en faisant moins de travail si j’étais à temps plein, plus de travail qui demande plus de temps. En plus, parce que je n’ai pas d’enfant, je me fais imposer un horaire qui paralyse ma vie, par exemple en me faisant finir plus tard et commencer plus tôt que les personnes qui ont des enfants. Le fait que contrairement aux personnes en couple ayant des enfants, il n’y a personne à la maison pour m’aider. Personne qui fera à manger, personne qui nettoiera pour que les lieux soient décents et salubres, personne qui m’aidera le moindrement à remplir absolument toutes mes obligations n’est absolument pas pris en considération alors qu’il devrait l’être. Je n’ai pas moins de responsabilités qu’eux. J’en ai plus, parce que je n’ai personne avec qui les partager, personne pour offrir même le réconfort d’une présence constante et chaleureuse. Le fait que cette situation me pousse vers un isolement toxique, vers une solitude et une fatigue toujours plus grandes n’est jamais remarqué et on pense que je me plains pour rien. Il semble normal pour plusieurs de reconnaître certaines vies et d’ignorer certaines autres.

            Quelqu’un m’a dit que c’était normal parce que la société était faite comme cela. C’est quelque chose que je refuse. Ce n’est pas parce que la société est faite d’une certaine façon qu’il faut s’en contenter. Elle a été changée très souvent durant l’histoire et il est encore possible de le faire. La contribution au monde d’une personne avec enfant n’est pas supérieure à la mienne. Si ça se trouve, cette personne fait en fait moins de choses pour le bien commun que je le fais. Je suis d’ailleurs maintenant empêchée par les circonstances de faire certaines activités bénévoles que je faisais avant et qui aidaient d’autres personnes, par exemple accompagner des personnes schizophrènes qui vivent un très grand isolement, des personnes comme cette femme morte de solitude, dans des activités sociales, comme je le faisais avant. Je suis des cours universitaires oui, pour mon intérêt personnel, oui, mais aussi pour faire des projets qui aideront à améliorer la vie d’autres personnes. Je les fais aussi, en toute honnêteté, pour pouvoir bloquer des plages de vie sociale dans mon horaire de travail. Pour empêcher que le travail prenne toute la place. Je veux bien aider les parents aussi, mais pas si on me l’impose en me disant que ma vie est moins importante que la leur.

            La vie d’une personne avec enfant n’a pas une valeur supérieure à la mienne. Tout comme la vie des personnes n’ayant pas de troubles mentaux n’est pas d’une valeur supérieure à celle des personnes qui ont des troubles mentaux qui les conduisent à être sans-abri et à ce que le système se désintéresse d’elles et les abandonne, les laissant mourir gelées dans une ferme ou en plein centre-ville parfois directement sous le regard d’autres personnes en train de magasiner.

            Ce n’est pas nouveau et il y a des différences de gravité dans ces situations, bien sûr, mais il y a quelque chose de profondément violent dans l’égocentrisme qui provoque ces isolements et ces souffrances et j’avais besoin de le dire encore. Il faut que ça cesse. Je fais déjà quelque chose contre cela en écrivant ces textes deux fois par semaine, je le sais, j’en ai eu des témoignages, mais je vais faire plus. Je ne sais pas comment, mais je vais faire plus.

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