Une expérience du corps (suite)

            Je suis un peu en retard ce matin et ce sera probablement un peu plus court pour quelques billets. J’ai des nuits difficiles à cause des personnes qui agissent comme des couleuvres en ce moment au travail. Peu importe la raison pour laquelle elles le font, c’est dérangeant. Même si je ne me considère plus comme naïve, il reste toujours une partie de moi, la partie idéaliste encore, qui sursaute et est saisie de nausée à chaque fois qu’une personne tente d’abuser d’une autre ou de contourner des règles pour tourner les choses à son avantage… ou pour favoriser ses amis au détriment des autres. Je parlerai de cela plus amplement plus tard. J’attends de réunir encore certaines informations. Chose certaine, devoir affronter cette situation en plus de la fin de session est difficile. Il me faudra arriver à dormir quand même, quoiqu’il arrive. Je m’en serais par contre clairement passé, de cette situation, comme vous pouvez l’imaginer.

            Mercredi dernier je racontais comment ça avait été difficile, d’être une enfant honteuse. Ça m’a empêchée longtemps de profiter réellement de la vie. Avoir peur et avoir honte, ça paralyse beaucoup. Être seule dans un environnement nocif aussi. Une chance qu’il y a eu les livres et les films (Je suis aussi une grande adepte de cinéma, oui, mais contrairement à la littérature, je ne voudrais pas y travailler.), sinon je ne sais ce qui me serait arrivé. Une chance aussi que j’ai commencé à écrire à l’adolescence, à 14 ans, parce que n’avoir personne à qui parler, ça pèse énormément aussi.

            À cause de ce qui se passait chez moi, j’ai développé très jeune un état qui s’appelle la dysthymie. L’institut universitaire en santé mentale de Montréal la définit ainsi : «  État de tristesse chronique ne satisfaisant pas les critères nécessaires pour diagnostiquer une dépression majeure. Ces symptômes se font ressentir la majorité du temps sur une période d’au moins deux ans » (http://www.iusmm.ca/sante-mentale/dysthymie.html). Cela se traduit par des symptômes proches de ceux de la dépression, presque les mêmes en fait (peut-être exactement les mêmes en fait, je rappelle que je ne suis pas psy), mais avec une intensité différente.

            Par contre, pour les personnes qui naissent dans un milieu violent, ce « au moins deux ans » peut en fait s’étirer très longtemps, voire toute la vie. Cela n’empêche pas la personne de fonctionner dans la société, mais cela limite considérablement sa vie au jour le jour. Donc avec un mélange de dysthymie et d’impuissance apprise, cela faisait que ma vie était incroyablement ralentie, à la fois sur le plan physique et mental, la douance venant un peu balancer les choses sur le côté mental, me permettant de sembler fonctionner normalement sur ce plan, mais étant en fait dans un fonctionnement très ralenti par rapport à mes capacités réelles. Donc en me rendant service d’un côté, la douance me nuisait un peu en même temps parce qu’elle empêchait qu’on puisse voir qu’il y avait un problème…

            Sur le plan corporel, cela implique une forme de ralentissement de la personne. J’étais toujours un peu amorphe, pas très active, apparemment toujours fatiguée sans qu’on puisse en trouver la cause. La fatigue était en fait devenue un de mes mécanismes de défense qui m’incitait à agir moins, à ne pas risquer de m’exposer. J’ai passé la majorité de mon enfance à regarder la télé, Super Écran, en mangeant des croquettes de poulet et en buvant du coke. J’en buvais comme de l’eau. Cela m’a rendue un peu ronde, un temps, ce qui ne faisait qu’empirer ma perception de moi-même. J’ai un trouble alimentaire depuis longtemps en fait, mais ce n’est que récemment que je l’ai compris, après avoir arrêté de fumer. Le tabagisme (j’ai fumé régulièrement de 14 ans jusqu’à 34 ans) le remplaçait ou le cachait, dépendamment de comment vous voulez le voir.

            Mes parents m’ayant enseigné qu’il fallait avoir peur de tout, je craignais d’aller loin en vélo. Je craignais d’en faire tout court. Mes parents m’ayant enseigné que si c’était trop difficile j’étais probablement mieux de laisser-faire, j’ai abandonné très rapidement toute tentative de faire du sport et même quand j’essayais, cette honte que j’avais de mon corps, plus la dysthymie, plus l’impuissance apprise, rendaient mes mouvements très gauches et m’immobilisaient pratiquement, me rendant tout à fait nulle dans les sports d’équipe où justement les déplacements et l’oubli de soi pour se concentrer sur ce qui se passe dans la partie étaient cruciaux. Pas de natation non plus, bien sûr, puisqu’il était absolument hors de question de me montrer en maillot à qui que ce soit. C’est seulement à 28 ans que j’ai finalement dépassé un peu ces difficultés et que j’ai été capable de commencer à avoir une activité physique régulière. Cela avait des conséquences sur le plan psychologique aussi, mais je les aborderai une autre fois.

            Mon adolescence ne s’est dont pas très bien passée sur ce plan non plus et je suis devenue plus honteuse au fur et à mesure que mon corps a commencé à se développer et à provoquer des réactions autour de moi. J’étais très inconfortable avec le fait de « devenir une femme ». Je pourrais même dire que ça m’enrageait jusqu’à un certain point, parce que j’avais associé le fait d’être une femme avec ce que j’interprétais comme étant la faiblesse de ma mère (à nuancer plus tard) et les autres pauvres modèles que j’avais alors de ce que cela pouvait représenter.

            J’ai eu mes règles à l’âge de 13 ans. Nous étions en Floride, dans un restaurant. Je suis allée aux toilettes et c’était là. J’ai eu un moment de peur intense et de dégoût à la vue du sang. J’ai eu l’impression d’être damnée. Je ne savais pas trop quoi faire. Je suis retournée à notre place après avoir mis du papier en essayant que cela ne paraisse pas. J’ai dû le dire devant toute ma famille et des amis de mon père parce que ma mère trouvait trop compliqué de faire déplacer les autres personnes de la banquette de restaurant quand je lui ai dit que je voudrais lui parler seule à seule. Personne ne m’avait jamais parlé de cela alors et je savais seulement que ça existait parce que cela avait été brièvement mentionné à l’école.

            Au fur et à mesure que mon corps a commencé à se développer, je me suis mise à porter des vêtements de plus en plus amples visant à me cacher le plus possible. Je ne voulais pas qu’on me voie. Pas du tout.

            J’ai lu un jour que le regard du père (ou de la personne qui incarne le rôle de cette figure) est important pour le développement de la perception de soi des jeunes femmes. Celui de mon père était plus perturbant qu’autre chose et il ne se gênait pas pour me dire ce qu’il pensait. Il alternait entre me dire : « Tu ne vas pas sortir comme ça. Tu pourrais faire un effort », et ce, même quand j’avais fait un effort, justement… ou alors il me regardait comme un pervers l’aurait fait en faisant exprès pour se sortir les yeux de la tête et faire pendre sa langue en mimant l’action de baver, comme un chien après quelque chose d’alléchant, en disant des choses que je n’ai pas envie d’écrire ce matin.

            Nausée.

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