Une expérience du corps (un début)

          Si je me fie à mes souvenirs les plus lointains, j’ai toujours eu honte de mon corps. En tout cas je pense que c’est vrai à partir du moment où j’ai commencé à avoir une conscience corporelle jusqu’à maintenant, même si cette honte a connu différents degrés et différentes manifestations au fil du temps. Je pense que cela provient de différents facteurs.

            Cela provient en partie de la violence psychologique que j’ai connue enfant. Parce que j’ai grandi dans un cadre, une famille, où nous ne pouvions pas prendre notre place et être des individus complets sans encourir toujours des reproches de la part de la figure narcissique de la famille. Je pense que ma honte a probablement pris racine dans le fait qu’on me faisait sentir que si je divergeais le moindrement des attentes ou si j’avais des besoins différents de ceux de cette personne, mon père, cela signifiait que je prenais trop de place. Je ne devais donc pas prendre de place ni demander quoi que ce soit.

            Si je manifestais un inconfort, une peur, un besoin, je me voyais toujours répondre des choses comme « Tu peux attendre. », « Ben voyons (insérer mon nom ici), tu fais des caprices. », « Sois une grande fille et tais-toi », ou des choses du genre. Ce n’est pas que j’étais une enfant particulièrement exigeante. Souvent les besoins ignorés étaient des besoins de base, par exemple demander à boire alors que je suis trop petite pour me servir moi-même et devoir attendre longtemps au point où une fois je me suis empoisonnée en buvant un produit qui était mal identifié parce qu’il avait été mis dans un autre contenant parce que j’avais très mal à la gorge et je n’en pouvais plus d’attendre que mes parents viennent m’aider. J’ai fini à l’hôpital. Ce n’est pas le seul événement du genre.

            C’est sûr que les enfants qui se sont fait battre ou agresser par leurs parents ont vu pire que moi. Il reste que le fait d’être ignorée, ou de se faire faire honte pour ses moindres gestes, se faire dénigrer et les autres abus psychologiques du genre, c’est aussi de la violence et cela marque profondément la personne qui les vit. Surtout si cette personne est entièrement recouverte de cette violence à plusieurs moments importants de son développement comme individu.

            J’ai grandi en essayant de m’effacer et de me cacher, de ne pas prendre de place. J’étais une enfant honteuse qui essayait de se cacher le plus possible. Je n’ai pas grandi dans des conditions qui m’auraient permis de prendre contact avec mon corps au point d’oublier son existence, par exemple dans le jeu. J’ai ensuite été une adolescente, puis une adulte qui vivaient ces mêmes choses et je les vis encore parfois, même si les choses ont commencé à changer pour moi avec le temps et le travail que j’ai fait sur moi.

            Quand je suis entrée à l’école, j’étais maladivement timide. Déjà à six ans je me détestais et c’était un véritable problème pour moi d’être vue. Je me sentais confortable en classe, du moins un peu plus, mais pas complètement. Je détestais les moments où il fallait sortir et se déplacer. Que ce soit pour aller à l’école ou en revenir ou pour aller jouer dans la cour à la récréation. Je ne jouais pas. Je trouvais une place pour aller m’assoir seule ou avec une des rares amies que j’avais à cette époque. Je n’étais jamais tranquille. Je m’attendais toujours à ce que les autres rient de moi, que ce soit de mon corps ou de mes vêtements et ça arrivait inévitablement. Parfois, le seul fait d’en avoir peur fait sentir votre vulnérabilité aux autres et suffit à les provoquer. C’est un cercle vicieux dans lequel votre peur incite l’intimidateur à vous attaquer et en retour l’attaque de l’autre ne fait qu’entretenir votre peur.

            J’avais un profond sentiment de différence. Je l’ai encore.

            J’ai commencé à vouloir maigrir quand j’étais au primaire. Je pensais alors déjà que quelque chose en moi était anormal et répugnant et que tout le monde le voyait autour. Que tout le monde pouvait voir ma laideur, mon anomalie (dont j’étais absolument incapable d’identifier la nature, mais dont j’étais certaine de l’existence), mon insignifiance, mon manque de quelque chose (pas identifié non plus) qui me rendrait aimable aux yeux des autres et m’assurerait de pouvoir établir des liens avec eux. J’ai été une enfant très craintive et très triste.

            À la maison on me demandait aussi de faire des choses qui n’étaient pas courantes et pas nécessairement bonnes pour une enfant. Nous allions souvent en voyage, ce qui peut sembler enrichissant et agréable, mais c’étaient des voyages dans les bois où mon frère et moi devions nous comporter comme des adultes et ne jamais nous plaindre quoi qu’il arrive. Attendre des heures dans le froid ou dans la chaleur, endurer des heures d’immobilité dans des voitures ou des chaloupes, marcher pendant des heures à l’extérieur par toutes les températures possibles, souvent en portant des charges très lourdes pour nous, enfants, apprendre à aller aux toilettes dans les circonstances les plus abracadabrantes et terrifiantes (pour des enfants) et… J’ai reçu des commentaires glauques et je me suis fait toucher de façons incorrectes par des messieurs de pourvoiries trouvant ça normal de mettre la main au cul d’une enfant de 9-10 ans. Au travers de ça, il y avait les cris et les crises de rage de mon père qui ne faisaient que rajouter au malaise généralisé et à la peur qui ont enveloppé mon enfance.

            Je ne disais rien. J’endurais. Je suis encore aujourd’hui extrêmement endurante, parfois au point de me nuire. Je n’en parlais à personne parce qu’on m’avait déjà convaincue que quelque chose n’allait pas avec moi et que je me plaignais toujours pour rien. Ma parole n’était pas entendue. Ce profond doute à propos de moi-même a constitué très tôt en moi une forme de terreau fertile pour les abus. Il y avait quand même des moments où je dépassais ce doute, et où j’arrivais assez à croire en ce que je sentais et pensais pour m’affirmer. Ces brefs moments de révolte étaient inévitablement punis et je n’étais jamais prise au sérieux.

            J’ai quand même vu et fait des choses incroyables pendant ces voyages, des choses que peu d’enfants, et peu de personnes en fait, auront la chance de voir et de faire dans leur vie. J’ai eu une enfance épique, en un sens, en même temps que terrifiante.

            J’ai développé, aussi, à cette époque, un très fort besoin d’être parfaite, irréprochable. J’étais toujours prête à partir avant les autres, ma petite valise bien prête et ordonnée ouverte sur le lit et prête pour la vérification des heures avant de partir. J’étais beaucoup trop responsable, pour une enfant. Beaucoup trop efficace aussi. Cela créait un terrain de critiques et d’abus pour mon pauvre frère qui était alors inévitablement désigné comme paresseux, désordonné, incompétent. Pauvre lui. Il ne méritait pas cela et il en souffre encore, je le sais.

            Le plus souvent, quand nous n’étions pas en voyage et que je n’étais pas à l’école, donc quand j’étais à la maison, j’allais me cacher dans ma chambre. Je m’occupais toute seule, toujours un peu nerveuse en entendant les bruits dans la maison qui pouvaient me signaler si cela allait bien ou si je devrais encore affronter une crise. Parfois je jouais et me racontais des histoires, mais la plupart du temps je lisais. Au moins j’avais cela qui me permettait de rêver et de vivre un peu, au moins dans ma tête.

            C’était ma bouée de sauvetage, ma sécurité. Encore aujourd’hui, je ne sors jamais de chez moi sans un livre. Donc si vous me voyez parfois, ou souvent, avec un sac plus gros que nécessaire pour aller faire l’activité que je vais faire, c’est pour cela. Il y a un livre dedans, au moins un, parce que j’ai appris qu’avec un livre, je peux survivre à tout, et ce, durant des heures.

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