Deuxième cours de bande dessinée

            Après mon premier cours de bande dessinée, j’en ai fait un deuxième. C’était avant mon voyage d’un mois dans les Maritimes. J’étais mélangée dans les dates… désolée. Donc, en pensant à ce nouveau cours, j’étais vraiment enthousiaste à l’idée d’aller de l’avant avec mon blogue de bande dessinée. Les seuls problèmes qui restaient étaient que je dessinais encore très lentement et qu’il me manquait certaines informations concernant comment nettoyer les dessins une fois scannés et comment mettre tout ça en ligne. Je me suis donc inscrite à un autre cours de bande dessinée qui promettait des réponses à ces questions.

            Je me souviens du chemin parcouru pour aller au premier cours. Le printemps commençait et j’ai marché, assez fière de ma propre détermination, dans les rues de Montréal avec le cœur plein d’espoir, un espoir que je n’avais pas connu depuis le début de mon doctorat, vers l’école de dessin.

            À première vue, le prof semblait sympathique, même si le fait qu’il mettait de la musique en classe pendant qu’il parlait me déconcentrait beaucoup. Il a dit que c’était pour se concentrer, mais ça m’a plutôt donné l’impression qu’il essayait d’instaurer une dynamique cool dans le groupe. C’est quand même la première personne que j’ai entendue dire ouvertement qu’elle est neuro-atypique. Ça m’a fait du bien. J’ai eu un peu plus confiance.

            Il y avait une liste infinie de matériel à acheter. Je pense que ça a coûté environ 200$. Peut-être même plus. Le cours lui-même était assez dispendieux aussi. Avec le temps, j’ai appris à voir ça comme un mauvais signe. Comme si le fait de faire acheter trop de choses dispendieuses au début, avant même que les étudiants sachent s’ils aiment cela, vise à compenser pour quelque chose d’autre. Alors qu’en fait il est possible de créer avec n’importe quoi et de choisir ensuite les outils et matériaux que l’on préfère.

            Il nous a donné vraiment beaucoup de références pertinentes pour que nous puissions continuer à découvrir l’art de faire de la bande dessinée et de construire des histoires par nous-mêmes par la suite. De ça, je suis reconnaissante. J’ai aussi fini par trouver des utilisations au matériel acheté parce que je suis créative, mais je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres. Il envoyait aussi beaucoup de messages avec des notes de cours assez bien construites. Il faut lui donner ça.

            Il imposait aussi des devoirs intéressants, comme ce journal de la semaine sous forme de haïku accompagné de trois images que j’ai eu beaucoup de plaisir à réaliser. J’avais choisi de faire les cases rondes en partie parce que je voulais utiliser le maudit stencil qui avait coûté cher, mais aussi parce que je trouvais que ça donnait une forme plus proche de ce que c’était, un coup d’œil sur des morceaux de journées durant la semaine. Les autres étudiants ont aimé ça. Lui aussi.

            Je mets juste le samedi aujourd’hui. Je mettrai tout le reste d’ici la fin de la semaine, probablement vendredi.

            Il a passé une bonne partie des premiers cours à nous parler de lui et de ce qu’il faisait et avait accompli avant. Il nous a aussi parlé de son Patreon pour que nous allions lui donner de l’argent et l’aider à produire son nouveau livre, chose qui m’a parue un peu légèrement déplacée. Pénible en tout cas. C’est correct pour un prof de mentionner ici et là ce qu’il fait et ses réussites. Ça peut être inspirant. Mais quand ça devient tout le cours, c’est un problème. Les étudiants ne sont pas là pour le célébrer, mais pour apprendre comment faire leur propre travail.

            Ça a commencé à sérieusement grincer dans mon esprit quand un monsieur très âgé qui suivait le cours avec moi, a montré ses dessins et que le prof a dit, en anglais, mais je vais traduire pour la forme : « Ça n’a pas rapport ! Tout le monde s’en fiche de cette histoire ! ». Le dos du pauvre monsieur qui venait de commencer à dessiner et faisait ça pour s’amuser s’est arrondi et ses épaules sont tombées. Il a regardé par terre. Il a réessayé de parler à quelques reprises dans les cours suivants, mais il recevait toujours le même accueil. Après ça s’est étendu à tout le groupe peu à peu, jusqu’à moi. Un jour il a donné un exercice et avait utilisé les pronoms neutres pour désigner les personnages, mais comme c’était un changement récent de la langue anglaise et que ce n’est pas ma langue première, je ne le savais pas et j’ai fait plus d’un personnage. Il a ri de moi devant toute la classe comme si j’étais la dernière des attardées de ne pas savoir cela. Les autres étudiants n’avaient pas l’air de trouver ça tellement grave. Je l’ai trouvé con, mais j’ai laissé faire.

            Ne me comprenez pas mal. Je trouve que c’est une bonne chose de changer la langue pour qu’elle soit plus inclusive. Le fait est que récemment les choses se sont mises à changer assez rapidement (en français en tout cas) et il me semble que c’est mieux d’avoir de la patience avec les personnes qui ne sont pas encore au courant de tous ces changements plutôt que de rire d’eux. Les langues sont restées assez fixes pendant un certain temps (au point où les expressions qui s’y trouvent sont effectivement parfois très datées et inadéquates), mais maintenant elles changent enfin avec le monde. Il faudra quand même du temps pour que tout le monde puisse intégrer ces changements. Certains ne le feront jamais et ce n’est souvent pas nécessairement par méchanceté ou parce qu’ils sont stupides.

            Les cours étaient assez particuliers parfois. Il racontait fièrement comment son père était un criminel et comment il a suivi l’amie de sa mère jusque chez elle sans qu’elle s’en aperçoive et est finalement entré par la fenêtre de son appartement pour changer d’idée une fois entré par effraction et proposer un rendez-vous à sa colocataire plutôt qu’à la femme qu’il avait suivie. Il semblait trouver ça romantique. Ça m’a plutôt semblé une forme de harcèlement perçu extérieurement avec un vernis cute/romantique/désespéré qui ne m’aurait personnellement pas séduite du tout et surtout pas rassurée… Qui veut réellement sortir avec un homme qui s’introduit chez une femme sans son consentement ? Chez qui d’autre s’introduit-il ? A-t-il même une vague notion de ce que sont les limites dans la vie ?

            Après qu’il nous ait encouragés à le faire, je lui ai écrit pour lui montrer ce que j’avais fait dans mon premier cours et je lui ai raconté mon histoire, comment je venais juste de recommencer à dessiner après plusieurs années d’arrêt. Il m’a juste répondu qu’il aimerait utiliser mes dessins en classe et m’a demandé si j’étais d’accord. Je suis capable de beaucoup d’humilité et je veux réellement apprendre, donc j’ai dit oui en pensant que ce serait formateur. Au cours suivant, il a montré mes dessins et a dit devant toute la classe à quel point c’était horrible et laid. Il a dit des choses comme : « Ce n’est pas comme ça qu’on fait un profil. On ne se contente pas de faire quelque chose qui ressemble à un vieil œuf laid ! » … et d’autres pires et moins pires. Ça a duré au moins cinq minutes.

             Pendant ces cinq minutes, j’étais sidérée. En partie à cause de mes expériences passées. En partie parce que c’est très facile de me faire honte (ou du moins ça l’était à cette époque… je pense que c’est plus difficile maintenant). En partie parce que c’était juste de la méchanceté gratuite et que même si je sais que les personnes qui prennent du plaisir à faire ça existent, ça me trouble quand même très profondément quand je vois quelqu’un le faire réellement. Je suis très sensible et très idéaliste. Ce moment semblait irréel, tellement il est loin de ma représentation du monde et de ce qui doit se passer dans une salle de classe. Ma réaction provenait donc aussi en partie du fait que je suis moi-même professeure. J’enseigne depuis assez longtemps (9 ans déjà à ce moment) pour savoir que l’humiliation publique n’est jamais une bonne façon d’enseigner, ni de traiter aucun être humain en fait. Aucun n’étudiant n’apprend réellement de cette façon. C’est possible que ça le pousse un peu, sur le coup, mais s’il intègre cette image négative de lui, il deviendra beaucoup moins productif et beaucoup moins porté à faire des efforts pour dépasser ses limites à long terme.

            Je n’ai pas pu m’empêcher de voir un lien entre sa démonstration mesquine et le fait qu’au cours précédent il avait raconté l’histoire d’une fille aux cheveux noirs dont il avait été amoureux et qui l’avait traité comme de la merde en me fixant tout le long du récit (mes cheveux sont noirs). Je dis ça parce que je savais que mes dessins étaient laids. Je dis ça aussi parce que je lui avais dit qu’ils l’étaient et que le projet que je voulais faire avait surtout une visée sociale et que ce n’était pas très grave si ce n’était pas très joli au début. Son petit numéro était donc encore plus inutile et juste profondément mesquin. Ça n’avait rien d’une critique constructive.

            Tout le long du cours, il n’arrêtait pas de dire qu’il était féministe et de mentionner sa blonde à toutes les cinq minutes. Sa démonstration de negging m’a pourtant montré qu’il ne devait absolument rien comprendre au féminisme en fait. Je ne sais pas si c’est ce qu’il essayait réellement de faire, s’il voulait me séduire en un sens. Il reste que tous les hommes à qui j’ai raconté cette histoire m’ont dit que c’était clair que c’était ça. Le negging c’est quand une personne s’amuse à diminuer une autre, à la dénigrer, la  dans un contexte de séduction le plus souvent, mais ça peu arriver dans d’autres, afin que celle-ci recherche son approbation par la suite et lui soit donc soumise d’une certaine façon.

            Vous pouvez en trouver une bonne illustration ici : https://xkcd.com/1027/

            Peut-être qu’il voulait seulement me briser pour me briser, parce qu’il manque de confiance en lui, comme professeur, du moins, et avec les femmes selon le reste de ses propos et petites histoires en classe.

            Jusqu’alors j’étais la seule qui participait activement au cours. Je n’ai plus dit un mot de cette période, même quand il me posait directement les questions. Il était frustré. Je suis partie et en rentrant j’ai écrit à la direction de l’école pour porter plainte et obtenir un remboursement. Je l’ai eu et j’ai quitté le cours. Heureuse d’être débarrassée de lui.

            Certaines personnes m’ont dit par la suite que je devrais me ficher du prof. Ce n’est pas vrai. Avec la quantité de violence que j’ai vécue dans ma vie, je sais parfaitement maintenant que c’est complètement faux que la violence psychologique n’est pas grave et n’a aucun impact sur la personne qu’elle frappe. Vu la quantité de honte que je porte déjà et qui me façonne chaque jour, il aurait été très imprudent de ma part de continuer à subir ce type de mauvais traitements. Ce l’est dans tous les aspects de ma vie. Ça m’a pris du temps avant d’avoir le courage de le faire (parce que parfois, ça implique de quitter des personnes que j’aimais), mais je le fais… même si ça implique d’être plus seule un temps. Il y a des personnes plus saines qui existent partout dans le monde. Je sais aussi que ça ne vaut jamais la peine de subir des mauvais traitements. Je sais que peu importe à quel point cette personne était talentueuse, il y en aura toujours une autre pour m’apprendre ce que j’ai besoin de savoir dans cet art. Donc non, je n’aurais pas dû rester. J’ai par la suite trouvé un merveilleux professeur patient et souriant qui m’a montré l’essentiel de ce que j’avais à savoir pour pouvoir me lancer. En plus il était patient et souriant.

            Je pense que le prof agressif avait des problèmes à régler. J’espère pour lui (et surtout pour ses étudiants et sa conjointe) qu’il les a réglés ou travaille au moins à le faire.

            Il ne m’a pas eue.

            J’ai continué à dessiner.

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