Repli, lenteur et scénarimages

            J’ai dit, dans mon dernier texte, que le prof de bande dessinée n’avait pas réussi à me décourager et que j’avais continué à dessiner. C’est vrai, en un sens, puisque je dessine encore, mais ses actions et ses paroles m’ont quand même un peu ralentie. Pendant des mois après, j’ai eu honte de moi. J’ai pensé que je m’étais pris pour quelqu’un d’autre et que je ne pouvais pas réellement recommencer à dessiner, que je ne pourrais jamais concrétiser mon projet, ni même changer un peu ma vie pour qu’elle soit plus positive, voire même plus heureuse.

            En fait, ce n’est pas tout à fait exact. J’oscillais en réalité frénétiquement entre continuer à croire en mon projet et penser que je faisais erreur et que je n’arriverais jamais à rien dans la vie. C’est un état qui a accompagné pendant longtemps tous mes projets créatifs. D’un côté j’avais très envie de créer et j’avais beaucoup d’idées pour le faire. J’avais par contre de la difficulté à m’y investir réellement et à les mener à terme une fois que je les avais commencés. À chaque fois, je ne croyais pas que j’y arriverais réellement. J’ai par contre toujours été très inspirée et je n’ai jamais vraiment eu à chercher sur quoi travailler sur le plan de la création. J’étais donc écartelée entre une très forte envie de produire, de m’exprimer, et une sorte d’abandon de moi-même. Cela me maintenant dans une immobilité presque permanente, parfois remplacée par des moments de création très frénétiques pendant lesquels je produisais énormément… pour ensuite laisser de côté ces projets.

            Peu importe mes accomplissements, comme réussir mes études jusqu’à l’obtention de mon doctorat et changer complètement mes habitudes pour devenir sportive, alors que je ne l’avais jamais été jusqu’alors, en passant par élever un chien seule pour la première fois, je continuais à croire que j’étais complètement incapable de faire quoi que ce soit dans la vie, ou encore que si j’accomplissais quelque chose, ce ne serait jamais satisfaisant, toujours décevant.

            C’est l’un des paradoxes de la perception de soi des personnes qui sont nés au sein de milieux dévalorisants, voire violents. Parfois la personne va réussir à croire en elle si d’autres personnes autour le font également. Il en faut au moins une, en tout cas. C’est très rare qu’un enfant violenté va réussir à se libérer complètement seul du poids des messages négatifs qu’on lui a inculqués à son sujet. C’est encore pire si ce même enfant, en grandissant, revit d’autres relations dans lesquelles il recevra des messages négatifs à son sujet, messages qu’il finira par intégrer comme étant la vérité.

            L’estime de soi des personnes qui ont vécu de nombreuses relations où il y avait de la violence, des comportements et paroles toxiques, est souvent très basse. Peu importe à quel point vous êtes une personne forte et avec du caractère, le fait d’avoir été exposé à différentes formes de violence injecte une sorte de poison dans votre cerveau qui vient insidieusement corrompre vos pensées et votre image de vous-même jusqu’à ce que vous ayez fait un travail pour changer cela. Ce travail peut prendre des années. Il faut donc l’entreprendre dès qu’on s’aperçoit qu’on a peut-être été victime de violence. Dans mon cas, en tout cas, c’était ancré très profondément en moi, mélangé aux fondements de ma personnalité, et, même aujourd’hui après plusieurs années de travail sur moi, quelques gouttes de ce poison se libèrent encore dans mon cerveau au moment où je m’y attends le moins.

            Peu importe le nombre d’obstacles que vous avez traversés et le nombre d’échecs dont vous vous êtes relevés, si vous avez intégré l’idée que vous ne valez rien et que vous êtes faible, cette image de vous restera ancrée au moins dans une partie de vous et risque fortement de vous empêcher d’agir et de réaliser vos projets. Cela peut même vous affecter au point où vous n’avez même plus l’ombre d’une idée de comment la vie pourrait être différente. C’est un état paralysant.

            Le décervelage qui va de pair avec n’importe quelle entreprise de manipulation et de violence psychologique ne part pas automatiquement quand une relation toxique est finie. La personne violentée reste convaincue un temps (parfois très longtemps), qu’elle est incapable de penser par elle-même et d’agir. Ce résultat a été obtenu par l’agresseur en utilisant différentes techniques rhétoriques, associées à divers comportements, qui conduisent la personne à penser qu’elle comprend tout de travers, voire qu’elle a complètement perdu la raison et que l’autre sait mieux qu’elle comment tout faire, incluant comment vivre.

            Donc pendant une période après ma dernière relation violente, je ne faisais plus beaucoup de choses. Je n’agissais pas. J’attendais. Je résidais dans ma souffrance sans en trouver l’issue. C’est correct un temps. Le corps et l’esprit ont besoin de repos. Il faut vivre ses émotions. On ne peut pas être toujours en train de lutter…

            Après plusieurs mois, j’avais par contre de la difficulté à réintégrer la vie. Il faut dire que du fait des violences vécues, je souffrais aussi de dysthymie, d’anxiété sociale et de stress post-traumatique (J’expliquerai tout cela bientôt). Je ne sais pas comment j’ai été capable d’enseigner tout ce temps en pensant toutes ces choses de moi et en étant toujours au bord de la panique. J’ai l’impression que c’est en partie mon très grand sens de la responsabilité qui me faisait oublier ce que je vivais un e fois rendue en face de la classe, ainsi que le fait de tourner mon attention vers les étudiants et vers les œuvres à enseigner au lieu de moi-même, qui m’a permis de continuer.

            Je n’avais par contre pas complètement arrêté mon projet de bande dessinée. Je faisais des scénarimages (storyboard) pour les futures bandes dessinées que je voulais réaliser. Le problème c’est que quand je venais pour dessiner réellement la version définitive de mes histoires, toute l’énergie sortait de mon corps et je me retrouvais sans aucune motivation pour le faire.

            Je choisissais alors plus souvent d’aller m’étendre sur le sofa et de regarder un film ou une série plutôt que de travailler. Il n’est pas mal de se reposer parfois, mais quand on finit par vivre presque juste les émotions des personnages de ce qu’on regarde ou lit au lieu des siennes et qu’on utilise nos divertissements pour se fuir soi-même au lieu de vivre sa vie, c’est qu’il y a un problème. J’étais incapable d’être seule avec mon esprit et je ne supportais pas la compagnie des autres pendant cette période.

            Tout le monde avait sa perception de ce que j’avais vécu, voire sa solution miracle… Mais personne ne s’informait de ce que j’avais réellement vécu, ni de pourquoi ça m’affectait comme ça le faisait. Quand j’essayais d’en parler, on me renvoyait inévitablement cette idée que j’avais dû me laisser faire… que c’était donc moi, le problème, alors qu’en fait je ne me suis jamais laissée faire. J’ai toujours répondu à ce qu’on me disait, j’ai toujours identifié les moments problématiques et tenté de les régler avec l’autre qui niait alors qu’il y avait un problème et essayait de me faire croire que le problème était seulement dans ma tête. Je ne suis jamais restée longtemps avec un homme violent non plus… Mais c’était plus facile pour les autres de croire que la violence que je vivais était de ma faute, que de comprendre que ces situations sont beaucoup plus complexes que le fait de se laisser faire ou pas. Je parlerai une autre fois de pourquoi les gens réagissent souvent comme cela.

            Le fait que mon corps se vidait de toute son énergie quand venait le temps de dessiner n’a rien à voir avec le fait de ne pas réellement vouloir le faire. Ma confiance en moi n’avait jamais été très forte, mais elle disparaissait à chaque fois que je vivais et revivais des relations violentes, que ce soit avec des amis ou des amoureux. Je me fiais aussi trop à l’autre pour me définir. Je pensais que je n’avais rien à dire, que j’étais stupide, que je n’avais aucun talent, que j’étais insignifiante et… Je ne pensais pas que je pouvais choisir une autre vie pour moi. Tous ces doutes et cette négativité face à ma personne entraînaient alors une forme d’immobilisme, d’inactivité qui contribuait en retour à ma souffrance en venant me confirmer mon inaptitude à entrer en action, voire à être.

            Même si j’avais l’air de ne rien faire pour les autres, le fait de faire les scénarimages était ma façon de continuer, de ne pas abandonner mon projet, même si je trouvais difficile de croire en moi. En même temps, raconter des moments des relations que j’avais vécues m’aidait à mieux comprendre mon passé et la perception de moi que j’avais alors. Ça m’aidait à mieux comprendre en quoi consistait la violence. Ça m’aidait à dépasser cette même violence et à vivre une vie qui puisait dans ma souffrance, mais s’en détournerait de plus en plus avec le temps.

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