Les obstacles de la conscience: l’impuissance apprise

            Depuis mon enfance, je suis décrit comme une personne plutôt dépressive par les autres, même si ce n’est pas du tout comme cela que je me vois. Surtout aujourd’hui. Je suis toujours assez impressionnée par l’arrogance qu’ont certaines personnes qui vous connaissent peu (même si vous les voyez souvent, parce qu’elles ne s’intéressent pas vraiment à vous) à porter un jugement sur votre personnalité globale.

            J’ai été juste déprimée, un temps, après les violences que j’ai vécues. Maintenant j’ai des hauts et des bas. Je suis très sensible. Je passe d’être déprimée et angoissée à me rouler par terre en riant avec le chien. Ça dépend des jours. Ça dépend des moments de la journée.

            Je ne suis pas bipolaire… non.

            Ni instable.

            Juste très sensible et émotive.

            Merci.

            Je suis au contraire très heureuse et reconnaissante d’avoir retrouvé un registre très large et très complet d’états intérieurs différents. Ça n’a pas toujours été le cas. J’ai eu des moments où je vivais seulement deux émotions à longueur de journées, soit la tristesse et la colère, qui sont en fait un peu la même chose.

            Il y a quand même un peu de déprime dans ma personne, un genre d’humeur de base un peu sous les normes, mais c’est quelque chose qui vient de tellement loin dans mon histoire que je n’en ai pas été réellement consciente avant longtemps. Je pensais surtout que quelque chose n’allait pas avec moi, sans trop savoir pourquoi ni ce que c’était.

            J’avais en partie raison, mais cette anormalité est normale en fonction de mon histoire. Cela vient des violences que j’ai vécues. Cela a deux versants (trois, si on compte la tendance à vivre la sidération). Les deux autres sont la dysthymie (dont je parlerai bientôt) et l’impuissance apprise.

            L’impuissance acquise (ou apprise) fait que vous êtes complètement habité par un sentiment d’impuissance. Celui-ci est permanent et généralisé à toutes les sphères de votre vie. C’est Martin Seligman qui est à l’origine de ce concept. On l’appelle aussi la théorie du manque d’espoir ou du désespoir.

            C’est ce que ça dit finalement : La personne est tellement devenue incapable d’espérer que sa vie soit différente qu’elle ne fait plus rien pour tenter de la changer. Elle peut même éventuellement saboter les choses positives qui arrivent de façon à rester dans le même état. Inconsciemment, bien sûr…

            Cet état se développe suite à des moments où le sujet a eu l’impression qu’il n’avait aucun contrôle sur les évènements et sur son environnement. Ça peut arriver aux humains et aux animaux. En général l’état survient après que le sujet ait été exposé à un stimulus négatif pendant longtemps, et ce, sans possibilité de s’y soustraire. Au début, il va probablement essayer de se dérober d’une façon ou d’une autre à cette agression (qui n’a pas besoin d’être énorme ou extrêmement violente), mais au fil du temps, il va finir par abandonner et se soumettre. Après avoir intégré cet état d’impuissance acquise, même placé dans une situation différente où il serait éventuellement possible d’agir pour changer ou sortir de la situation, l’individu n’agira pas.

            Vous avez probablement déjà une idée d’où je m’en vais avec ça… Si on reprend l’exemple de l’enfant que j’ai décrit il y a quelques semaines, le fait de vivre son enfance dans un milieu violent est la situation parfaite pour développer ce genre d’état et de sentiment interne d’absence de contrôle. C’est le cas parce que cette absence de contrôle est réelle.

            Ça fait des êtres qui sont constamment dans une attitude de résignation ou de passivité. Cela devient quelque chose de généralisé. C’est-à-dire que même dans les cas où la personne pourrait faire quelque chose qui changerait le cours des évènements ou son environnement, elle ne fait rien parce qu’elle ne voit pas, ne sent pas et ne pense pas que ses actions auront un réel impact.

            Pour une personne ayant intégré cette relation au monde, le fait de se retrouver, plus tard dans sa vie, dans une relation où il y a de la violence, sera familier et semblera presque normal finalement parce que c’est ce qu’elle connaît. C’est possible qu’elle n’ait pendant longtemps aucune motivation à sortir de la situation parce qu’elle n’a en fait aucune idée que c’est possible ni même que ça vaut la peine d’essayer. Elle ne sait pas que les choses peuvent être différentes et qu’elle peut vraiment avoir une influence sur sa vie. Elle se sent donc effectivement à la merci des évènements, comme si ce cadre et cet état de choses étaient naturels… et elle l’est parce que les autres possibilités n’effleurent pas son esprit.

            Ce n’est pas possible de se révolter ni vraiment de se protéger si l’esprit est à ce point englué dans de fausses idées sur soi et sur le monde. Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est juste pas possible.

            Ça explique aussi le retour dans le même genre de relations après parce que la personne n’a pas appris à éviter ce genre de situation. La personne finit par perdre toute motivation et devenir plutôt apathique… Ce qui peut aussi mener à un état dépressif qui peut devenir permanent.

            Il faudra bien souvent une intervention extérieure pour que la personne commence à entrevoir la possibilité d’une autre vie. Dans mon cas, un jour en plein milieu du mois de juillet, debout dans ma cuisine, seule, j’ai réalisé que mes relations étaient trop souffrantes et je me suis dit que je pourrais aller en thérapie, pour voir, mais j’étais déjà très introspective, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Pour d’autres, il faudra se le faire dire de l’extérieur, que ce n’est pas normal, parfois très souvent, avant de commencer à éventuellement envisager un autre ordre des choses possible.

            J’étais dans cet état d’impuissance apprise parce qu’on m’a beaucoup répété, quand j’étais enfant, que je ne comprenais jamais rien comme il le fallait (ce qui est juste impossible et qui est toujours de la manipulation quand cela sort de la bouche d’une personne en colère contre vous), que je ne faisais rien comme il le fallait, que je n’étais pas capable de devenir quelqu’un, que je ne me débrouillerais jamais seule, que l’amour n’est pas pour moi et… Tout ça pendant que j’étais coincée dans un milieu familial d’où je ne pouvais pas faire grand-chose pour sortir à l’âge où ça a commencé et vu le temps que ça a duré. Un jour j’ai trouvé une façon d’en sortir, utilisant mes études comme porte de sortie, mais ça n’a pas été sans peine. J’ai dû subir les discours négatifs et culpabilisants très longtemps… encore aujourd’hui en fait.

            Après, pendant longtemps dans ma vie, à chaque fois que quelque chose de mal ou de difficile m’arrivait, je pensais que ma vie était finie, je pensais que c’était la preuve que j’étais un échec. Je pensais aussi que je ne pouvais rien changer à la situation.

            C’est très difficile à secouer, l’impuissance apprise. C’est très difficile de changer sa vision du monde et de soi-même. Ça peut (et ça prend souvent) plusieurs années en thérapie avant de pouvoir changer cela.

            De l’extérieur la personne peut sembler se victimiser, mais j’ai de la misère à utiliser le mot « victime » dans un sens négatif, contrairement à d’autres (et j’y reviendrai, oui)… Je trouve qu’on l’utilise trop souvent et trop facilement dans une volonté de faire honte à l’autre. Ce qui est drôle c’est que c’est souvent utilisé par des personnes qui se voient comme guerrières (comme s’il y avait juste deux positions possibles…), mais sont souvent aveugles sur leur propre immobilité et absence de démarche concrète de changement dans leur vie.

            Je me suis fait dire par ce que j’appellerais des « guerrières de sofa », qui n’ont pas le courage d’aller dans le monde, qui passent leur temps devant la télé à manger, que j’étais une victime parce que j’avais osé leur dire qu’une phrase qu’elles m’avaient dite me blessait, alors qu’elles n’ont pas affronté un dixième des choses que j’ai vécues et qu’elles n’ont même pas fait un centième des efforts que j’ai faits pour me sortir de situations difficiles dans ma vie. Elles ne voient pas que ce sont elles, les victimes au sens où elles le disent, parce qu’elles sont incapables de se remettre en question et fuient à la moindre critique.

            Le mot victime, au sens péjoratif inventé, arrive facilement, alors que pour la personne qui souffre d’impuissance acquise, il n’y a pas vraiment d’existence de la conscience de la possibilité que les choses soient différentes pour elle. Elle ne pense pas qu’il est possible que sa vie change. Elle a une impression que les évènements et elle-même sont figés dans le béton, qu’il y a des forces qui la dépassent complètement. Il s’agit plutôt d’une forme de naïveté obscure qui croit encore l’apprentissage forcé de l’impuissance sans avoir conscience de ce qui l’a causé et de sa fausseté plutôt que d’une volonté de se faire passer pour une victime dans les situations.

            J’ai travaillé beaucoup sur mon sentiment d’impuissance. Maintenant je sais que je peux beaucoup dans la vie et que je peux faire des choix qui changent ma vie. Je suis passée d’avoir peur et d’être immobile, allongée sur le sofa une bonne partie de la journée, incapable de trouver de la motivation pour quoi que ce soit, à être une personne essoufflante et toujours en construction. Je suis toujours en quête de savoir aussi. Je fais et je suis vraiment beaucoup de choses… sans disparaître dans celles-ci. J’agis. Je pense. Je suis vivante.

            J’ai aussi accepté que j’ai une façon d’être un peu différente de la majorité (en bonne partie à cause de la douance) et que c’est bien parfait comme cela. J’ai quand même le droit de vivre et d’avoir mes joies et mes peines, même si les autres n’aiment pas ça. Je suis vivante et curieuse. J’aime tout le registre des émotions. Il n’y a pas d’émotions négatives. Elles ont toutes quelque chose à nous apprendre. Elles sont toutes intéressantes et utiles.

            J’ai trouvé très bizarre le commentaire d’une ancienne amie qui m’a dit que ma thérapie ne fonctionnait pas. Je suis passée d’être une personne qui se voyait comme une merde vivante incapable de faire quoi que ce soit qui gardait cette impression malgré toutes les réalisations qu’elle pouvait faire dans sa vie (et j’en ai fait qui sont assez rares et dont maintenant je peux reconnaître l’importance pour moi et pour d’autres personnes aussi) à la personne que je suis maintenant qui croit que presque tout est possible et que oui, je peux me faire une belle vie que j’aime et qui peut enrichir la vie des autres aussi. Donc oui, ça marche, que cela plaise ou pas à ceux et celles qui sont restés derrière avec une vieille image de moi.

            Je suis reconnaissante à la vie, à ceux qui m’ont aidée et à moi-même pour les efforts que j’ai faits sans relâche depuis 9 ans, de me sentir plus vivante et heureuse qu’à n’importe quel autre moment de ma vie. Je déborde de projets, projets pour lesquels j’entre en action. Je vous le souhaite aussi.

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