Oublier de respirer

            J’ai été une enfant qui a voulu disparaître.

            Quand j’écrivais, dans le dernier billet, que nous n’avions pas le droit de respirer, c’était à peine une blague, au sens où parfois, mes parents jugeaient réellement que nous ne respirions pas bien. Si notre souffle ressemblait le moindrement à un soupir (même un soupir de calme ou de satisfaction), rapidement la question « Qu’est-ce que tu as encore qui ne va pas ? » nous arrivait sauvagement par la tête, accompagnée d’un regard de désapprobation.

            J’arrêtais alors de respirer.

            Je suis asthmatique.

            Il y a des théories voulant que l’asthme soit souvent présent chez des personnes qui ont vécu de la violence quand elles étaient enfant. Je ne sais pas ce que j’en pense. Je ne sais pas si mes réelles difficultés physiques à respirer proviennent réellement des violences ou si en fait j’avais le problème physique et qu’en plus la peur et le stress vécus, la volonté de ne pas prendre de place, les ont juste augmentées.

            Tout ce que je sais c’est que j’ai de la difficulté à respirer.

            Encore aujourd’hui.

            J’ai longtemps eu de la difficulté à parler aussi.

            C’est probablement pour cela que c’est très difficile pour moi de me taire.

            J’ai peur de perdre la parole encore.

            Mais ce ne sont pas toutes les paroles qui sont faciles.

            Quand j’étais plus jeune, je ne parlais pas.

            Je vivais dans un lieu qui était plein de la présence d’un individu et il n’y avait pas de place pour les autres. Cet individu, mon père, passait son temps à tout surveiller et à tout remarquer. À tout désapprouver ou tourner en ridicule aussi.

            Je suis devenue peu à peu silencieuse sous les remarques.

            J’observais.

            J’ai développé, moi aussi, une sorte de constante surveillance de l’autre.

            Pas pour le punir par contre.

            Comme bien des enfants placés dans ce genre de situation, j’ai pris l’habitude d’observer pour essayer de deviner l’humeur de mon père, de deviner comment il se sentait et de prévoir ce qu’il allait faire.

            Une différence dans l’ouverture des yeux, les sourcils qui baissaient, le corps se raidissant même de façon presque imperceptible quelques instants avant les crises… Ces instants me permettaient de savoir quand il fallait arrêter de parler ou de bouger, voire arrêter de respirer. La lueur malicieuse qui apparaissait dans son œil quand il allait nous faire quelque chose que nous trouverions désagréable, mais qu’il l’amuserait beaucoup… comme mettre une goutte de Tabasco sur la langue d’un enfant très jeune et rire de le voir pleurer ensuite. Ça et d’autres choses plus ou moins graves qui nous rendaient nerveux et incapables d’avoir vraiment confiance en lui.

            Il entrait dans ma chambre, lisais mon journal, écrivait dedans.

Quand j’ai commencé à écrire, j’ai longtemps traîné avec moi tout ce que j’étais en train d’écrire. Je verrouillais le reste dans une cachette que je ne vous dirai pas.

            Ce n’était pas possible d’avoir vraiment une identité dans cette atmosphère de surveillance et d’intrusion. Mon identité a longtemps était un avorton qui grandit sans le noir. Sans mouvement. Je la cache encore parfois… de peur qu’on l’écrase.

            Je n’ai pas été frappée.

            Seuls les objets l’ont été.

            La peur est venue autrement.

            La violence s’est incarnée autrement.

            Principalement dans une surveillance et une désapprobation constantes qui nous laissaient alarmés et stressés à toutes heures du jour.

            Ce n’est pas la nature des violences en tant que telle qui était grave. C’est leur constance, leur omniprésence, leur absence de logique ou de régularité prévisible, le fait qu’elles arrivaient sur tous les fronts imaginables, la vulnérabilité de l’enfant qui les reçoit….

            C’est tout cela mis ensemble qui brise.

            C’est cela qui marque à vie, même si on peut aller mieux avec le temps.

            Donc il était là à nous surveiller et nous critiquer sans arrêt.

            Sauf quand il voyageait.

            Alors nous étions bien… pour quelques jours.

            Cette analyse constante de l’autre m’est restée. Aujourd’hui, quand je regarde quelqu’un, parce que j’ai appris à avoir un visage un peu fermé si je ne parle pas et que j’ai de grands yeux scrutateurs, plusieurs personnes pensent que je les juge. C’est un peu vrai, mais pas au sens où ils le pensent. Je ne suis pas en train de mesurer leur valeur ou de les critiquer. Je suis en train de vérifier si je suis en sécurité ou pas, même si rationnellement je sais que tout le monde n’est pas mauvais. Il reste qu’ayant grandi en devant constamment deviner la suite des évènements et identifier des sorties de secours pour toutes les situations, je n’en ai jamais perdu l’habitude.

            Et souvent je vois trop. Je vois plus que ce que l’autre voudrais que je vois. Je vois leurs vulnérabilités, leurs secrets, leurs peurs… leurs forces et leurs joies aussi. J’analyse chaque mot, chaque expression, chaque regard sans pouvoir m’en empêcher. C’est difficile à vivre pour moi. C’est difficile à vivre pour les autres. Surtout ceux qui ont des choses à cacher.

            J’étais pas mal immobile, aussi, enfant. En partie par peur. Au point de ne pas bouger jusqu’à être brûlée par un pot de sauce chaude un jour pour ne finir par le lâcher par terre que quand je n’en pouvais absolument plus pour m’entendre ensuite reprocher de ne pas avoir eu la présence d’esprit de le jeter par la fenêtre… comme si j’allais penser que c’était une bonne idée de jeter le sac contenant le souper par la fenêtre alors que juste respirer trop fort était répréhensible.

            J’en ai une tonne, d’histoires comme celle-là, où je suis moins importante que le calme et le bien-être de l’autre, sans qu’il le sache toujours.

            J’ai appris à endurer.

            J’ai appris à me surveiller.

            J’ai appris à m’empêcher.

            J’ai appris à avoir honte.

            Honte de ma pensée.

            Honte de mon corps.

            Mon corps qui s’empêche encore d’exister.

            J’ai appris que j’étais toujours insatisfaisante.

            Que j’étais toujours décevante.

            À l’intérieur et à l’extérieur.

            Je me suis toujours trouvée laide.

            À l’intérieur et à l’extérieur.

            À part pour quelques instants ici et là, ces instants fuyant rapidement derrière l’image de moi que j’ai intériorisée. Celle d’une personne anormale, une personne difforme. Une personne qui n’a pas sa place dans le monde.

            J’avais des rêves à la mesure de mon impuissance : ils étaient grandioses.

            J’avais des rêves immenses, pendant que je regardais dans le vide, mon cerveau hyperactif me protégeant contre l’ennui.

            Il le fait encore.

            J’étais parfois rendue seulement bègue, parfois complètement muette sous l’effet de la vitesse et du trop plein d’informations, ainsi que bien sûr de la peur.

            J’aurais l’impression d’être une étrangère si mon cerveau finissait par ralentir, voire s’arrêter.

            J’y travaille quand même.

            Je médite.

            Mais la plupart du temps mon cerveau file encore à toute allure dans tous les sens et quand je dois revenir dans le réel, dans le présent, j’oublie de respirer.

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