Les obstacles de la conscience (un début)

            Savoir ce qu’est la violence interpersonnelle n’est pas toujours aussi évident qu’il pourrait sembler. Savoir qu’on est en train de vivre une relation violente n’est pas non plus aussi facile qu’il pourrait sembler.

            Il y a des raisons à cela.

            Une partie de ces raisons se situe à l’intérieur de la personne violentée. Ce sont celles que je commencerai à développer ce matin. Une autre partie se situe du côté de l’image caricaturale de la violence que la société véhicule, celle qui pousse parfois des personnes se concevant généralement comme de bonnes personnes à s’aveugler sur le fait qu’elles-mêmes commettent plusieurs violences fréquemment, violences dont elles sous-estiment la portée malheureusement, mais j’y reviendrai.

            Les deux sources de méconnaissance, ou plutôt de difficulté à reconnaître ce qu’est la violence, se mélangent en diverses combinaisons selon les cas concernés. En ce sens, une personne qui vit de la violence peut l’ignorer une bonne partie de sa vie. Elle pensera au contraire que ce qu’elle vit est normal. Alors que pour ses proches, la violence qu’elle subit peut être très évidente.

            C’est une des circonstances qui peuvent parfois faire sembler douteux les récits des personnes violentées parce que les personnes extérieures ne comprennent pas comment il pourrait être possible de vivre une relation violente sans en être pleinement conscient pendant qu’elle se déroule. C’est pourtant extrêmement commun.

            Quand je suis sortie de la dernière relation où j’ai été violentée, je me suis fait donner la leçon par des personnes de mon entourage qui vivaient des choses qui me semblaient beaucoup plus clairement violentes que les choses que je vivais.

            Le type de violence que je vivais alors se situait dans le langage et son absence et devait être déchiffré. La personne alternait entre nier des choses qu’elle avait dites et faire silence longtemps, très longtemps. J’expliquerai plus tard pourquoi il s’agit de violences. La personne qui me faisait la leçon était dans un couple où elle devait demander la permission avant de sortir… mais ce qui m’a surtout marquée alors, c’est qu’elle devait demander la permission pour lire… pour lire ! Si elle ne le faisait pas, sa conjointe entrait dans des colères effroyables parce qu’elle se sentait ignorée si l’autre s’intéressait à un texte et ne lui donnait pas toute son attention constamment quand elle était à la maison.

            On a tous nos points d’aveuglement et ce qui me semblait pourtant évident ne lui apparaissait pas du tout, ne se frayait aucun passage jusqu’à sa conscience. L’inverse était en partie vrai pour moi aussi, mais en partie seulement, parce qu’à ce moment, j’avais déjà admis que je ne voulais pas m’avouer jusqu’alors que je vivais des violences et une fois cette admission faite, la réalité arrive de façon plus rapide à la conscience, les choses se bousculant même parfois au point que la prise de conscience globale vous laisse ensuite avec un sentiment d’horreur face à ce que vous avez vous-même choisi de voir et d’ignorer… souvent pour être aimé… ou du moins pour avoir une version de ce que vous considérez comme être aimé, mais qui est, dans les faits, très rarement de l’amour, en est même extrêmement loin.

            Je vais donc commencer quelques tentatives d’explications. Ces choses ont déjà été expliquées maintes fois par d’autres, mais quand j’en parle je suis toujours frappée par l’ignorance globale sur ces sujets et il me semble donc nécessaire de les expliquer encore, dans l’espoir d’informer d’autres personnes.

            Alors allons-y…

            Les choses vécues dans l’enfance sont une des premières raisons qui peuvent maintenir une personne dans l’ignorance. Comme je dis souvent à mes étudiants quand ils me demandent pourquoi Celie ne se défend pas contre son mari dans The Purple Color : on ne défend pas une chose dont on ne sait pas qu’elle a de l’importance. C’est la même chose pour une personne. Si, à l’image de Celie, vous êtes né et vous avez grandi dans un milieu où vous avez sans cesse été violenté et dénigré, les probabilités sont grandes que vous intégriez une image de vous-mêmes qui est la conséquence directe de ces violences et leur correspond.

            Il s’agira donc d’une image négative, voire très négative.

            Comme je l’ai déjà dit, les enfants, quand ils sont petits, sont, en quelque sorte, prisonniers du milieu où ils sont nés. Cela implique qu’ils sont en quelque sorte à la merci de leurs parents pendant plusieurs années. Dans ces circonstances, ils n’ont pas toujours accès à des conceptions et des représentations du monde très différentes de celles de leurs parents, ce qui les maintient dans une ignorance qui les rend encore plus vulnérables.

            C’est sûr que parfois des informations divergentes peuvent parvenir jusqu’à eux quand même. Je me souviens que dans mon cas ce sont en partie les films que je regardais à la télévision et les livres que je lisais qui m’ont fait comprendre, très jeune, qu’il y avait plusieurs problèmes avec ma famille. Je n’aurais par contre pas pu bien les formuler et encore moins les expliquer clairement à une personne extérieure.

            Je sentais juste que quelque chose n’allait pas.

            Les autres enfants, à l’école, me faisaient aussi sentir ou me disaient carrément que j’étais bizarre.

            Mais j’ignorais pourquoi.

            Il y a plusieurs problèmes avec cette situation. Il y a d’abord le fait que l’enfant ne dispose pas de tous les concepts ni du vocabulaire qui lui permettraient de penser et de formuler clairement ce qu’il vit (Certains adultes ne les auront même jamais..). Il y a ensuite le fait que même s’il les avait, les enfants sont assez rarement pris au sérieux ou écoutés et que des violences psychologiques sont beaucoup moins visibles que des marques de coups sur le corps.

            L’enfant aura l’air mal dans sa peau, honteux, ce qui sera malheureusement souvent rangé rapidement sous les étiquettes de « timidité » ou d’introversion » sans qu’on cherche à aller plus loin. Bien sûr il n’y a rien de mal à être timide ou introverti. Le problème est plutôt quand sous ces noms se cache en fait un enfant qu’on a empêché d’exister, qu’on maltraite et qui souffre secrètement.

            Un autre problème est que même si l’enfant comprend qu’il y a un problème, le fait qu’il soit immergé la majorité de son temps dans l’environnement familial, où il dépend de son parent pour sa survie, et que le parent violent cherchera en quelque sorte à lui laver le cerveau en le manipulant et lui faisant croire que le problème vient de lui, l’enfant, et non du parent, fera en sorte qu’il risque de croire (ou au moins de devoir se soumettre au récit qu’on lui fait au sujet de lui-même) ce que le parent lui dit et cela formera une perception de soi qui le rendra vulnérable à des violences futures.

            Il faut aussi rentrer d’autres violences plus subtiles dans ce scénario. Ainsi, l’enfant auquel on ne donne pas d’attention, ou encore l’enfant parentifié à qui on donne un rôle comprenant trop de responsabilités et de don de soi pour son âge (violences subtiles, mais violences tout de même), pensera que lui aussi qu’il n’est pas important, ne vaut rien, ne mérite pas qu’on lui accorde de l’attention ou qu’on s’occupe de lui.

            Une fois que cette conception de soi est intégrée, ce sera très difficile de la changer. Devenu adulte, l’enfant maltraité vivra, à moins d’une prise de conscience et d’un travail sur soi qui peut durer des années, des relations basées sur ce modèle d’effacement et de don de soi, sur un modèle de non-existence et de non pertinence qui rend chaque violence invisible parce qu’elle ne fait que reproduire son quotidien antérieur et lui semble ainsi normale (même si elle ne l’est absolument pas).

            C’est un véritable enfer, vécu comme la normalité, ce qui demande une quantité incroyable d’énergie et de force à l’enfant, puis à l’adulte qu’il deviendra, pour survivre.

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