La sidération (une fin temporaire)

         J’ai de moins en moins de moments de sidération. Cette partie de ma vie commence à s’éloigner. Ça m’arrive surtout encore quand des personnes me disent des choses qui semblent trop incroyables pour être vraies.

         Comme quand une personne que je croyais mon ami m’a dit que marcher dans le quartier où j’habite depuis douze ans risquait de nuire à sa réputation…

         Incroyable.

         Moment de figement horrifié.

         Je ne lui parle plus, évidemment.

         Ou quand une collègue qui passe ses journées à dire du mal des autres au travail, par exemple que les personnes qu’elle trouve laides doivent être incompétentes, vient me voir dans mon bureau pour me dire que le fait que j’aie osé douter d’un mot dans un projet sans consulter toute une équipe montre que je manque de professionnalisme…

         Incroyable.

         C’est pourtant arrivé cette semaine.

         La sidération, à la base, est un mécanisme de défense, une forme de réaction au stress, au danger. Il en existe quatre et différentes personnes vont agir différemment dans différentes situations.

         Il y a la sidération, qui est plus souvent décrite comme le fait de geler sur place, il y a le fait de se cacher ou de se rendre le plus discret possible. Il y a la réaction de fuite et il y a finalement la réaction de se battre. Chacun d’entre nous peut réagir de différentes façons parmi ce répertoire à différents moments.

         Ce sont des mécanismes qui sont très anciens et sont présents dans le monde animal également. Ils n’évoluent cependant pas vraiment même si le monde change, lui, du moins en partie.

         On peut penser en ce sens aux opossums qui sont plutôt forts sur la sidération en cas de danger alors que dans le monde contemporain, cela leur nuit. Face au danger, l’opossum se fige et fait le mort. Ça lui permet généralement d’échapper à ses prédateurs qui délaisseront une proie déjà morte. Par contre, lorsque le danger est une voiture sur la route, le fait de faire le mort est plutôt contre-productif puisque c’est exactement ce qui entraîne la mort du pauvre opossum finalement.

         Nous sommes à la fois semblables et différents de l’opossum. Semblables dans la mesure où nous avons appris à adopter instinctivement certaines réactions face au danger et celles-ci ne sont pas nécessairement adéquates dans toutes les situations. Nous sommes différents dans la mesure où nous pouvons apprendre à changer ces réactions, mais cela risque de prendre du temps.

         Il m’arrive de réagir de différentes façons aux dangers présents dans ma vie, mais il y a toujours une part de moi dans laquelle la sidération grimpe sournoisement. C’est le réflexe que j’ai développé, parce que, quand j’étais enfant, je ne pouvais pas sortir du milieu où je vivais des violences pouvant être décrites comme des microtraumatismes sur une base quotidienne.

         Je m’opposais parfois, je m’effaçais à d’autres moments en lisant et en ne parlant pas. Parfois aussi, je prenais la fuite. Mais comme dans les années 80 le genre de violences que je vivais était gravement sous-estimé, je finissais assez rapidement par être rapatriée à la maison, penaude et honteuse, même si, au fond, j’avais raison de partir, à la maison, la tête basse, ma boîte à lunch en plastique avec Calinours à la main et mon petit sac sur mon dos.

         Quand on est enfant, on est prisonnier du milieu où on est né (ou limité à celui-ci s’il n’est pas si nocif). C’est cet emprisonnement, cette incapacité de s’extraire de l’emprise d’un parent inadéquat, qui rend des réactions comme l’effacement et la sidération plus rapides que celle de fuite ou de combat, puisque ces deux dernières représentent des dangers plus directs.

         L’ignorance qui existe face à ces questions crée souvent plus de violence dans des situations où cela pourrait être évité. Je vais donner un exemple qui est arrivé il y a quelques années.

         Il y a eu, dans l’établissement d’enseignement où je travaille, des cas d’agressions d’étudiantes par un professeur. Ça a bien sûr alors été le festival des remarques blessantes envers les victimes, le professeur ayant commis ces actions étant plutôt considéré comme quelqu’un n’ayant pas voulu mal faire (par certains de ses amis au travail).

         Bien sûr ce n’était pas tout le monde qui pensait comme ça, mais il y a eu une énorme quantité de remarques responsabilisant les jeunes femmes à qui c’était arrivé plutôt que le professeur. Des choses comme « Elles savaient parfaitement ce qu’elles faisaient. » et « Elles avaient juste à dire non. » et « Si c’était ma fille, j’aurais honte qu’elle se fasse avoir comme cela. » et…

         Ce sont des choses horribles à penser et à dire. Ce sont surtout des choses fausses qui révèlent l’amplitude de l’ignorance face à ces situations. Il s’agit de jeunes femmes âgées d’environ 18-19 ans. Même si, éventuellement, elles avaient initié la séduction, ça aurait quand même été la responsabilité du professeur de mettre fin à la situation, de se contrôler en raison de la position d’autorité dans laquelle il se trouve et aussi en raison d’autres enjeux plus subtils.

         L’un des enjeux présents dans cette situation est qu’au Québec (je ne sais pas comment c’est ailleurs), il y a une culture de l’école, des lieux d’éducation, comme refuge, en un sens. C’est un endroit où, dès les premières années, les enfants se font dire que si quelque chose ne se passe pas bien à la maison ou si du mal leur arrive, ils peuvent en parler au professeur. Celui-ci devient auréolé par une sorte d’aura de parent substitut, de figure en qui l’enfant peut avoir confiance. Cette association ne s’efface pas automatiquement quand l’enfant grandit et prend de la maturité. Un sentiment qui peut-être décrit comme une « confiance facile » reste longtemps présent.

         Donc pour certaines jeunes personnes (dans ce cas il s’agissait de jeunes femmes, mais c’est tout à fait possible avec de jeunes hommes aussi) qui vivent ces situations, des contacts sexuels peuvent en ce sens être rapprochés des comportements d’inceste, du moins du point de vue des jeunes femmes qui les ont subis, et ce, même si elles sont incapables de le nommer ainsi. C’est possible de faire le lien au sens où, si ces jeunes femmes ne voyaient pas du tout le professeur comme un être pouvant être l’objet de leur désir sexuel, mais plutôt comme une figure d’autorité à rapprocher du parent (ou même s’il y avait un genre de mélange des deux figures, celle de désir et celle parentale, incompréhensible pour elles alors parce qu’en transition), il y a une forme de surprise et de choc qui se produit au moment de la tentative de séduction. Et alors le corps réagit selon l’une des quatre possibilités présentées rapidement plus haut. La sidération est de plus assez commune chez les jeunes femmes à qui on apprend à être passives, douces, gentilles…

         Ce n’est donc pas qu’elles ne savent pas dire « non », mais plutôt que le choc de l’expérience brise leur vision du monde (condition importante pour qu’il y ait traumatisme psychologique et facteur perçu comme une des bases de l’état de stress post-traumatique) et les fige dans une sorte d’incrédulité qui les empêche de réagir de façon différente dans la situation, un peu comme l’opossum face à la voiture finalement.

         C’est souvent malheureusement après avoir vécu le traumatisme et avoir pris conscience des enjeux présents lors de celui-ci qu’elles pourront apprendre à réagir autrement. Les remarques blessantes ne font que traumatiser à nouveau sauvagement la personne ayant été victime de ces abus et il est très important de s’informer sur ces sujets pour éviter cela.

         Une autre chose dont il faut tenir compte c’est que beaucoup de personnes surestiment la maturité des jeunes de 18-19 ans. Ce n’est pas parce que l’âge adulte est atteint, que l’individu comprend tous les enjeux et les risques de son comportement. Si on avait réellement été devant le cas d’une jeune séductrice, par exemple, il reste que cette jeune personne n’est pas, à 19 ans, en mesure de comprendre les effets qu’avoir une relation sexuelle avec un professeur aura sur elle à long terme. Raison de plus pour ne pas encourager ces rapports.

         Les actes et remarques du professeur qui ont été rapportés par la suite ne suggèrent cependant pas qu’il ait été « séduit contre son gré »(chose assez ridicule s’il en est une dans le cas présent puisque chacun est responsable de son désir et de son choix de passer à l’acte ou pas… ce sont des choses qui se travaillent, si jamais il y a difficulté de ce côté. Tout le monde peut, « se retenir »… c’est un des fondements de la possibilité de la vie en société), mais qu’il adoptait plutôt des comportements de l’ordre de la prédation, par exemple en isolant ces jeunes femmes, les faisant sentir différentes des autres et alternant des remarques et des actions visant soit à les faire sentir exceptionnelles ou à briser leur estime d’elles-mêmes, les amenant à rechercher activement les contacts avec lui et son approbation… ce qui semble assez peu innocent.

         Bien sûr ce sont des questions très complexes ne pouvant être réglées en un seul billet de blog et il y a d’autres enjeux présents que je n’ai pas mentionnés, mais je voulais donner un aperçu ici des questions soulevées par ce genre d’évènements et des facteurs dont il faut tenir compte dans la compréhension de ceux-ci.

         J’y reviendrai probablement de façon plus détaillée, morceau par morceau, un peu plus tard.

         Je me suis sentie malade tout au long de ces évènements parce que ce qui se passait, et les remarques des autres sur la situation, ont fait remonter beaucoup de choses que j’avais vécues à cet âge et dont le souvenir ne s’efface pas facilement ni volontairement. J’ai pris pars aux discussions entourant les évènements, mais c’était difficile, parce que je sentais toujours monter en moi un retour de la sidération qui me tirait vers un état de fatigue extrême, me rapprochant d’une forme de mort psychique. Je ne suis pas la seule à avoir vécu la situation comme cela.

         J’ai dessiné un monstre cette semaine. Ça semble convenir pour l’image aujourd’hui:

IMG_1940

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