La sidération (une autre suite)

            Dire : « Allez ! Secoue-toi un peu ! », ne suffit pas.

            Ne pas mourir d’angoisse, voilà l’enjeu de ce processus.

            La sidération n’est pas quelque chose dont on peut juste « se secouer ». Ça n’a rien à voir avec un simple effort de volonté qui effacerait tous les symptômes si vous vous bottez le cul assez fort pour en sortir. Il faut le temps de guérir. Et c’est long. Très long parfois.

            Ça dépend aussi des raisons qui vous ont amené à vivre dans cet état et de combien de temps vous les avez subies. Il est un peu naïf de croire que la majorité des gens peut sortir magiquement d’un état suivant un traumatisme grave (peu importe sa constitution) très rapidement. Ça arrive très rarement en fait, malgré le discours ambiant qui voudrait que cela puisse être possible sous le simple effet de la volonté.

            J’ai effectivement déjà fréquenté un homme qui pensait que je pouvais arrêter d’avoir des symptômes de stress post-traumatique (J’écrirai un texte, ou plusieurs, sur cela prochainement. La sidération et son retour, font partie des symptômes de cet état.) du jour au lendemain si je le voulais… Ça n’est pas la réalité malheureusement. Et son idée témoigne du manque d’information total qu’une bonne partie de la population a concernant ces questions. Cette ignorance est triste et difficile à concevoir, puisque la sidération est un phénomène connu depuis 1914… D’autres troubles sont très mal connus également par ceux qui ne s’y intéressent pas malgré la quantité incroyable de connaissances que l’on possède à leur sujet depuis très longtemps.

            Puisqu’il s’agit d’une souffrance invisible, les autres ont nécessairement beaucoup de préjugés face à ce que vous vivez. Ils assumeront inévitablement que vous vous plaignez pour rien ou oublieront à l’intérieur d’une semaine par quoi vous êtes affecté. Aussi gentils soient vos amis, tout le monde ne pense qu’à soit la majorité du temps. À part certaines personnes dont la vie est dévouée aux autres et même là, ces personnes sont probablement habitées une grande partie du temps par l’image d’elles-mêmes que leur renvoie leurs bonnes actions. Donc à moins que vos amis aient vécu des choses semblables, il est très peu probable qu’ils passent du temps à imaginer ce que vous pouvez vivre, à en prendre pleinement conscience. S’ils le font, remerciez-les.

            Quand j’étais enfant, je vivais dans un milieu où il y avait beaucoup de violence psychologique. Ces agressions, mises les unes à la suite des autres, ont formé ce qu’on appelle des microtraumatismes. Les microtraumatismes, mis ensemble, ne sont pas moins graves qu’un seul gros traumatisme ponctuel.

            Lors du traumatisme, il y a plusieurs réactions possibles, mais celle dont je parle en ce moment entraîne une forme de dissociation d’avec son corps pendant un certain temps. Ce temps peut-être plus ou moins long, dépendamment des circonstances. Dans mon cas, cela s’est étendu sur plusieurs années, parce que j’ai vécu des abus pendant plusieurs années, les années très formatrices de l’enfance en plus. Cela peut aller jusqu’à une séparation d’avec soi, ce que l’on ressent, ce que l’on veut, qui l’on est et…

            Donc pour une enfant comme moi, dont l’enfance a été passée à se faire tenir un discours contradictoire constamment, un discours truffé d’abus psychologiques, et qui était entourée par la destruction volontaire de ce qui importait pour elle à l’intérieur et à l’extérieur, les objets étant souvent détruits dans la maison, autant que mes rêves ou mêmes mes pensées l’étaient… (Je détaillerai ces abus dans des billets à venir ou sous forme de bandes dessinées un peu plus tard.) Cela s’est traduit par une forme d’immobilité, ou d’activité ralentie, tout au long de mon enfance.

            Je lisais constamment, pour ne pas faire de bruit, ne pas parler, ne pas risquer de provoquer une crise de l’autre qui me terrorisait. Je ne parlais pas beaucoup. Je ne bougeais pas beaucoup. J’avais aussi peur de sortir, peur d’être vue, parce qu’une partie de moi pensait que les abus suivraient inévitablement si quelqu’un posait le regard sur moi ou encore qu’on verrait ma honte. Cette peur me suit encore parfois… même si je lutte constamment pour la secouer.

            La possibilité de se placer dans cet état de sidération existe, dans le cerveau humain, pour diminuer la sensation de la souffrance et éviter la mort. Cette mort peut-être physique ou psychique dépendamment de la forme de violence extérieure subie. La mort psychique n’est pas anodine. Elle n’est pas dénuée de souffrance non plus. Dans mon cas, les abus ont mené à une forme de dysthymie, c’est à dire un état où le sujet est toujours dans une forme d’état dépressif, parfois étant proche de la surface et parfois s’y enfonçant presque jusqu’à la noyade. Je reparlerai de cela aussi.

            Les effets des abus auxquels je fais allusion ici et d’autres qui sont venus après, au sujet desquels j’écrirai un jour, transparaissent parfois (à ce moment involontairement, mais ça deviendra volontaire au cours du temps) dans mes premiers dessins de ce cours de bande dessinée. À un moment donné, on a fait un exercice sur les décors. Le même personnage devait se retrouver dans des décors différents choisis par le professeur.

            J’ai créé ce personnage :

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            Celui à la tête carrée. J’étais un peu comme lui à ce moment… résumée à ma tête, enfermée en celle-ci. Ses limites avaient changé, me tenant emprisonnée. La presque absence de corps aussi, me ressemblait. Je ne le sentais plus beaucoup. Même s’il ne changeait pas réellement de forme, je ne le voyais plus, je ne le sentais que difficilement.

            Comme le bonhomme, j’aurais voulu faire des choses saugrenues, vivre des aventures, mais tout ce qui m’arrivait était de rester enfermée dans mon salon, devant la télé, complètement enveloppée et appesantie par la honte, absente à moi-même devant l’écran.

            Un malaise immobilisant.

            C’est dans cela que je vivais.

            Comme le bonhomme, j’aurais voulu l’impossible, vivre dans un monde différent :

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            J’aurais voulu ne pas me sentir isolée et malheureuse entourée de créatures qui ne semblaient pas me vouloir du bien :

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            Ou encore avoir le moindre intérêt pour moi :

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            J’aurais voulu partir en exploration (je l’ai fait plus tard) :

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            J’aurais voulu ne pas craindre de m’exposer :

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            On peut remarque, dans les dessins, que les traits commencent à devenir plus expressifs. C’est signe d’un plaisir qui commençait à augmenter et d’une peur qui diminuait lentement.

            Même si je suis professeure, une part de moi craint toujours d’être devant les autres, d’être vue, d’agir dans le monde en étant observée. Il y a à la fois quelque chose de fondamentalement excitant et stimulant, mais aussi de terrorisant dans le fait d’être constamment devant plusieurs cerveaux et regards différents. Cela entraîne beaucoup de fatigue, malgré le plaisir que j’ai à le faire.

            Contrairement à bonhomme, je n’allais pas tant dans le monde à cette époque, me contentant surtout de sortir très tôt, avant que la ville prenne vie, pour courir avec le chien. Après, je disparaissais à l’intérieur.

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