Souvenirs cinématographiques

             Quand j’étais enfant, puis à l’adolescence, je ne savais pas vraiment ce qu’était la violence conjugale. J’en avais, comme beaucoup de personnes en ont encore (je m’en suis rendue compte depuis), une vision très restreinte et déformée. Je pensais que c’était juste « des malades » qui faisaient ça, au sens de monstres exceptionnels que très peu de personnes risquaient de rencontrer dans leur vie.

            Oui, les personnes violentes ont souvent divers troubles psychologiques ou, pour le moins, une santé mentale en mauvais état que certains peuvent concevoir dans les termes d’une maladie, mais ce que je veux dire c’est que je pensais que c’était en quelque sorte rare et spectaculaire.

            Ce n’est absolument pas le cas.

            C’est très commun en fait.

            Ma définition de ce qu’est la violence conjugale a beaucoup changé au fil du temps. Vous comprendrez assez facilement, des exemples qui suivent, que je suis née dans les années 80…

            L’image que j’en avais s’incarnait en partie dans les traits séduisants du terrible mari de Julia Roberts dans Sleeping with the Enemy, le film de 1991. En vieillissant, j’avais l’impression que l’homme qui jouait ce rôle était en fait Kevin Kline et j’en gardais une impression d’étrangeté parce que j’aimais beaucoup Kline depuis mon enfance. Il s’agit en fait de Patrick Bergin. La confusion vient probablement de la magnifique moustache brune de forme similaire que les deux acteurs affichaient fièrement à l’époque.

            Je pensais que j’avais gardé un souvenir intense du film parce qu’un de mes acteurs préférés y jouait (mais j’ai quand même été soulagée que ce ne soit pas lui quand j’ai revu le film plus tard…). J’aimais le film malgré son sujet difficile. J’en avais aussi en partie honte. J’y ai pensé souvent pendant les années qui ont suivi la première fois où je l’ai vu, mais je n’aurais pas su dire pourquoi. Je ressentais un sentiment de familiarité envers ce que vivait cette jeune femme. Je me souviens que j’étais heureuse à une intensité qui dépasse la simple sympathie pour le personnage quand elle arrivait finalement à s’enfuir et commencer une nouvelle vie dans une autre ville. Une petite ville charmante.

            Je voulais cette autre vie.

            J’en rêve encore parfois.

            L’autre image de la violence conjugale que j’avais était celle de l’actrice jouant Tina Turner dans What’s Love Got to Do with It, le film de 1993, dans la scène où elle arrive à l’hôtel, sans argent, dans son habit blanc couvert de son sang, le visage et les cheveux défaits par la violence, après avoir enfin réussi à s’échapper et où on la reconnaît immédiatement et lui offre de l’aide sans poser de question.

            Ça ne s’est pas passé comme ça pour moi.

            Les gens ne m’ont pas aidée.

            Les gens ont même ri de moi quand j’ai dit que j’avais vécu de la violence conjugale. Même les personnes que je considérais jusqu’alors comme des amis… mais je raconterai ça plus tard.

            Donc, dans mon esprit, soit la violence était le fruit d’un manipulateur pervers tout de même assez subtil à tendance prédatrice qui donnait des coups si vous n’agissiez pas comme il le voulait et qui vous poursuivrait jusqu’à ce que mort s’ensuive ou alors il s’agissait d’une brute qui n’hésiterait pas à vous donner des coups dont tout le monde pourrait remarquer les traces sur vous.

            Ma vision était aussi peuplée des nombreux exemples de faits divers vus dans les journaux ou à la télé, où les femmes finissaient presque inévitablement mortes.

            Ma vision était enfin aussi contaminée par le fait que souvent, plusieurs personnages violents psychologiquement, dans les livres et d’autres films, étaient beaucoup trop souvent érotisés, rendus désirables, leurs comportements semblant acceptables socialement et n’étant donc pas classés facilement sous la catégorie de « violence ».

            Une autre idée que j’avais à propos de la violence conjugale, est que cela semblait quelque chose d’évident, de clair, à propos de quoi on ne pouvait surtout pas se tromper.

            Ce n’est par contre pas du tout ça qui m’est arrivé. La violence que j’ai vécue ne ressemblait pas vraiment à cela, même si quand même un peu plus au premier exemple de film que j’ai donné qu’au deuxième.

            Mais je ne savais pas du tout, pendant que cela se passait, que je vivais de la violence conjugale. Oui… c’est possible… et très fréquent en fait. Je connais plusieurs personnes qui sont en ce moment dans des relations violentes et ne le voient pas.

            Le jeune professeur avec qui j’avais été pendant quelques mois et que tout le monde autour de moi trouvait merveilleux m’avait semblé, simplement, avoir été un jeune homme malheureux à l’adolescence, dont les autres avaient dû se moquer. Cela me semblait triste et ses remarques assassines me blessaient, mais je les excusais en quelque sorte par ce malheur que j’imaginais qu’il avait vécu. Je pensais que les choses s’arrangeraient.

            Après la rupture, quand je me suis retrouvée sur le sofa, comme je l’ai raconté, incapable de penser, incapable d’arrêter de pleurer et couverte du mucus s’écoulant sans cesse de mon nez, dans cet état terrible même s’il me semblait que c’était insensé puisque je ne ressentais plus d’amour (à ce moment, mais j’y reviendrai) pour cet homme, un doute concernant la normalité de cette situation a commencé à percer en moi.

            Puis, une personne avec qui j’en parlais a émis l’hypothèse qu’il était peut-être narcissique. Alors j’ai commencé à chercher. J’ai lu tout ce que je trouvais, pendant des jours et des nuits tout en commençant à faire quelques liens. Je n’arrivais pas à dormir de toute façon.

            J’ai commencé à comprendre pourquoi le personnage violent de Sleeping with the Enemy avait eu quelque chose de familier pour moi. Comment ses crises pour des choses apparemment anodines comme la symétrie de la disposition des serviettes de bain faisait en fait écho à des crises qui avaient lieu dans la maison où j’avais grandi et que j’avais refusé d’analyser ni même de questionner jusqu’alors.

            Quand je suis retournée en thérapie quelque temps plus tard, j’ai demandé à mon psy si c’était possible que mon ex soit narcissique… si c’était possible que mon père le soit aussi… et enfin si c’était aussi possible d’appeler ce que j’avais vécu de la violence conjugale.

            Je me souviens que c’était difficile de prononcer ces mots, que j’avais l’impression de parler de quelqu’un d’autre.

            Il a dit oui et nous avons commencé à en parler, à dérouler le fil de l’histoire.

            J’en retiens qu’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir révélateur d’un objet culturel, livre ou film ou…

            Apprendre à nager est une des premières choses que j’ai faites après ma première relation violente, du moins la première dont j’ai compris qu’elle l’était. Je l’ai fait en pensant au personnage de Julia Roberts qui s’était sauvé comme cela en simulant sa mort après une chute d’un bateau pendant une tempête. Bien sûr je ne m’échapperais pas ainsi, mais commencer à conquérir mes peurs, puisque, ne sachant pas nager, j’avais toujours eu peur de l’eau, a été une des premières étapes de reconstruction qui annonçait nombre d’autres changements dans ma vie.

 

 

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