La sidération (un début)

J’avais envisagé suivre quelques cours de dessin avant le cours de bande dessinée auquel je me suis finalement accrochée. J’abandonnais toujours l’idée rapidement. Je pense que c’est en partie parce que je n’avais pas de projet clair concernant ce que je voulais faire des nouvelles habiletés que j’apprendrais alors.

            Il y avait par contre d’autres raisons plus profondes.

            Je suis une personne qui ne s’est pas donné le droit de vivre pendant très longtemps. Je vivotais. Je survivais. Je n’avais pas de but. Je n’avais pas rapport… pas de rapport réel au monde.

            C’est difficile à expliquer.

            C’est difficile à approcher en pensée aussi, parce que toute cette partie de mon existence me semble en être une d’inconscience, même s’il s’est passé un nombre incroyable de choses, même si j’ai accompli des choses aussi, comme publier des textes, donner des conférences et faire des études universitaires.

            Ce qui reste en moi de cette période me paraît comme une absence à moi-même, une sorte de fonctionnement automatique. Pour ce qui concerne mon identité pendant cette période, elle me semble enveloppée d’une brume formée de souffrance à travers laquelle je ne voyais pas très bien alors qui j’étais ni où je m’en allais.

            Je n’arrive pas encore vraiment à réactiver ce parcours.

            Il faut dire que quitter la ville où je suis née m’a troublée de différentes façons. Il faut dire aussi que l’année où je suis arrivée à Montréal, j’ai été agressée, dans mon appartement, par quelqu’un que je connaissais un peu.

            Après ça commence à s’embrouiller.

            C’est comme si quelque chose en moi me portait sans que cela provienne d’une réflexion consciente… des sortes de pulsions inconscientes, j’imagine. Une forme d’état de survie.

            Je fonctionnais surtout à travers l’université.

            C’était peut-être donc ça, mon identité, pendant cette période : apprendre le plus possible, au point où qui j’étais disparaisse et soit remplacé par un amas de connaissances qui prendraient plusieurs années à me remodeler.

            Le reste des souvenirs est dans une sorte d’état de flottement diffus, mais ils sont là. Ils reviennent de temps à autre.

            Et moi, j’avançais. Je ne sais pas comment, mais j’avançais, animée d’une force que je ne comprends toujours pas très bien. J’arrivais toujours à réussir à remonter à la surface, à sembler normale et fonctionnelle, au moins, et à exceller à l’université, c’était déjà ça.

            Je me demande souvent qui était cette personne qui me ressemble si peu maintenant, à part par sa volonté d’apprendre.

            C’était un moi… ou une partie de moi. Je ne sais pas. On pourrait débattre pendant des heures à savoir si nous sommes un ou plusieurs. Une chose qui me semble par contre certaine, est l’efficacité du discours intérieur, du récit personnel qu’on élabore pour rassembler toutes ces parties de soi en un tout qui nous semble cohérent.

            Ce récit de soi est une notion importante sur laquelle je reviendrai souvent.

            Pour commencer, disons que dans mon récit de moi, il y avait cette idée enracinée depuis l’adolescence que je ne pouvais pas dessiner. Il y avait aussi l’idée que si quelque chose est difficile, il faut arrêter. Il y avait enfin l’idée que je ne suis pas une personne intéressante et que donc je ne mérite pas d’attention. Ni celle des autres, ni la mienne.

            Ces idées n’avaient pas émergé toutes seules dans ma conscience. Elles me provenaient de mon entourage immédiat, qui soit me le disait directement, ou encore en se moquant de moi de façon à peine subtile, ou encore en essayant de me convaincre que quelque chose n’allait pas dans mon esprit et que je comprenais tout de travers, ou enfin en ne m’accordant simplement aucune attention.

            Peut-être pas consciemment et volontairement.

            Certaines personnes sont souvent débordées par elles-mêmes, par ce qu’elles vivent et ne veulent pas voir. Ou elles parlent sur vous, parce qu’elles ne veulent pas savoir qui (ou ce que) vous êtes réellement. Leur vision simplifiée de vous leur est chère et pratique, parce qu’elle leur évite bien sûr de se remettre en question.

            Vous êtes difficile. Vous êtes compliqué. Vous êtes dur à suivre… etc. Toutes ces phrases, absurdement souvent utilisées pour décrire des personnes déjà particulièrement effacées et/ou mal dans leur peau, proviennent généralement de personnes qui ne se regardent pas agir elles-mêmes et ne voient pas comment leurs paroles et actions peuvent contribuer à votre réaction à leur contact.

            Mais quand on vous dit cela dès l’enfance et qu’on vous le répète à l’infini à travers les années pendant lesquelles vous vivez dans un milieu particulier entouré des mêmes personnes, c’est parfois difficile de croire autre chose que ce que l’on vous dit de vous, et ce, même si quelque chose au fond de votre esprit vous murmure que vous n’êtes pas le problème.

            Donc, c’est écrasée par ces idées négatives sur moi que j’avais intégrées au fil du temps (et bien d’autres que je mentionnerai en cours de route dans les prochains mois), que je suis arrivée à mon cours de dessin.

            L’exercice de l’autoportrait mentionné dans le dernier billet ne s’est pas trop mal passé. J’étais hésitante, mais je l’ai fait. C’est après que les choses sont devenues plus difficiles.

            Il a fallu dessiner la personne à côté de nous. Le portrait de la pauvre femme à côté de moi l’a effrayée, un peu, je pense. Je n’ai plus de preuve de sa laideur (celle du portrait, pas de la femme, bien sûr) puisqu’il fallait lui donner et qu’il a probablement fini dans une poubelle à quelque part. Disons simplement que j’étais très gênée de le lui donner.

            J’avais donc aussi clairement en moi les idées que si une chose nous semble laide, on ne doit pas la montrer et que les autres doivent vous aimer pour ce que vous faites ou ce que vous leur donnez. J’étais très dure envers moi.

            (Je le suis parfois encore, oui.)

            C’est à ce moment que j’ai commencé à percevoir que quelque chose n’allait pas. J’avais perçu un tremblement, qui partait de mon cœur, faisait frissonner l’arrière de ma nuque et descendait dans mon bras vers ma main jusque dans mon crayon.

            Et après ça a empiré. Ça a empiré au moment où il fallait utiliser notre imagination. Tout mon corps s’est empli d’une immense lourdeur, une fatigue qui rendait mes gestes lents au point où j’ai eu l’impression de ne plus être vraiment dans mon corps. Mon cerveau s’est vidé. Je manquais d’air.

            J’ai compris après plusieurs années, qu’à ce moment, j’avais peur, que j’étais terrorisée, que je vivais la sidération. Cette sidération était liée aux traumatismes que j’avais vécus avant.

            J’ai quand même réussi à produire ces dessins :

            Malgré leur apparent caractère ludique, chacun d’entre eux a exigé un immense effort que je ne comprends pas très bien. D’un côté il y a l’absence de pratique, bien sûr. Un peu la gêne aussi, probablement. Mais ce qui m’en reste surtout est le sentiment de terreur vide (probablement pas vide, mais j’avais probablement trop peur alors de voir ce qui se trouvait derrière le sentiment de vide) qui m’habitait en effectuant chacun de ces traits.

1 commentaire

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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