Je suis fatiguée

*** Attention: ce texte traite de violences psychologiques et sexuelles.***

Comme tout le monde ou presque en ce moment au Québec, je suis avec attention la vague de dénonciations qui a lieu en ce moment. Je suis même membre de quelques groupes dont je ne peux pas parler plus que ce que je viens de dire juste là. Si, au début, j’étais enthousiaste, par la suite j’ai eu quelques doutes. Ces doutes ne sont bien sûr pas à propos du fait de parler d’agressions sexuelles ou de tout autre comportement violent et nuisible envers qui que ce soit. Ça, il le faut. Après réflexion, voilà ce qui m’habite.
Ça n’a pas été long qu’après mon acceptation sur un des groupes, j’ai commencé à ressentir un très grand mal-être et une forme de détresse psychologique que je n’avais pas vécue depuis très longtemps. Mon histoire est un peu longue. Je vais essayer de la rendre le plus efficacement possible. Comme je l’ai mentionné dans un billet précédent, un homme m’a agressée le jour de mon 20e anniversaire. Je venais à l’époque de déménager à Montréal et de commencer des études en littérature. Je commençais à vivre mon rêve. Il commençait vraiment mal, vous me direz, puisque seulement quelques mois après avoir commencé, il tournait au cauchemar. Le fait est que ce n’était pas la première violence sexuelle que je vivais dans ma vie, ni dans le milieu littéraire. J’avais entre autres vécu une forme d’abus de pouvoir d’un de mes professeurs de littérature au cégep à Québec. Ce ne serait pas non plus le dernier épisode de violence que je connaitrais.
Après mon agression, j’ai voulu en parler. Ça a été assez mal reçu. J’avais téléphoné à mon agresseur pour lui dire que ce qu’il m’avait fait était horrible après que ce soit arrivé. Je pleurais beaucoup pendant cet appel. Après, mon agresseur s’est mis à téléphoner à des personnes que je connaissais pour dire que j’allais me suicider. Ce qui était complètement faux. Je n’ai jamais voulu me suicider de ma vie et je n’ai jamais parlé de le faire non plus. C’est par contre une tactique fréquente des agresseurs : essayer d’enlever leur crédibilité à la personne qu’ils ont agressée afin de faire que les autres doutent de sa parole ensuite, par exemple en la faisant passer pour instable sur le plan psychologique. Le pire c’est que ça a fonctionné un temps. Une poète a écrit un poème sur mon désir de mort inexistant qui l’avait beaucoup perturbée, la pauvre. Je l’ai encore dans une boite ici. Après, quand j’ai voulu dire qu’il m’avait agressée, les gens me regardaient comme une folle instable et ça m’a découragée. J’ai aussi essayé d’écrire un texte sur mon agression et de le proposer à une revue. Celle-ci l’a refusé en disant que malgré ses grandes qualités littéraires, le texte était trop dark et que la revue ne voulait pas s’engager à parler de ce sujet. J’ai été profondément découragée.
C’était en 2000. En 2008, je suis allée à une soirée littéraire où par hasard mon agresseur se trouvait. Je ne l’avais pas revu depuis 8 ans. Quand je suis entrée dans le bar, j’ai vu une silhouette qui lui ressemblait du coin de l’œil. J’ai eu peur. Je n’ai pas regardé tout de suite. Quand je me suis assise avec les gens que je connaissais avec mon verre, j’ai vu que non seulement c’était lui, mais qu’il me prenait en photo sans aucune gêne. Je me suis sentie mal. J’ai eu l’impression que j’étais un genre de trophée. La femme avec qui j’étais paniquait elle aussi. Elle avait beaucoup d’empathie et je l’en remercie même si on ne se parle plus vraiment. J’ai essayé de dire à des personnes présentes que cet homme m’avait agressée, mais les réactions ont été incroyablement décevantes. Ça a été de « Je ne veux pas savoir ça. Pourquoi tu me dis ça? » à « Bon, tu es encore en train de gâcher le party. Ce n’est pas mon problème ce qu’il t’a fait » et d’autres choses sympathiques comme ça… J’ai eu d’autres conséquences très négatives après. Plusieurs personnes se sont mises à en parler et à parler de moi négativement. Même mon meilleur ami de l’époque, un écrivain, m’a dit que c’était fou comment mon agression avait fait le tour du milieu rapidement et que je n’aurais pas dû en parler si je voulais être dans le milieu… Ça m’a dégoûtée. Plusieurs femmes m’ont dit des choses épouvantables aussi.
Après cette deuxième tentative, après aussi d’autres violences, principalement psychologiques, vécues dans le milieu littéraire, j’ai fini par ne plus aller aux soirées, jamais ou presque, ni aux lancements. Je trouvais que les gens de qui j’avais été proche et que les personnes qui m’avaient fait du mal avaient trop de pouvoir souterrain (Je vais appeler comme cela toute l’influence « par derrière » que les gens qui agressent et médisent ont…) et que c’était pénible et même parfois effrayant. J’ai décidé de me concentrer sur mes affaires et d’avancer seule. Je savais que j’en étais capable et que je rencontrerais d’autres personnes qui me traiteraient mieux.
Je me suis concentrée un temps sur mon enseignement. Je suis allée en thérapie. Je me suis mise à lire tout ce que je pouvais sur les violences sexuelles, sur les agresseurs, sur toutes formes de violences et d’oppressions. Je suis allée visiter des lieux où il y avait eu de l’oppression et où elle avait été combattue. La majorité des voyages que je fais sont consacrés à ça. Je ne voyage pas pour me reposer ni pour la beauté. Pendant les vacances l’été et l’hiver, j’ai lu sur la violence. Pendant les périodes de travail, j’ai lu sur la violence. J’ai absorbé tout ce que je pouvais. J’ai fait toutes les recherches que je pouvais. Dès le premier cours que j’ai enseigné, il a été question de violences psychologiques et sexuelles et je n’ai jamais arrêté durant les 12 dernières années. J’ai complètement forgé toute ma vie autour de ça. Même si je donne des cours de littérature, la phrase que j’ai prononcé la plus souvent n’est pas « De quelle figure s’agit-il? », mais plutôt « Pourquoi est-ce que c’est de la violence, ce passage que nous venons de lire? ». Depuis 12 ans, mes cours sont des gens de laboratoires de thérapie de groupe de sensibilisation des jeunes de 17 à 20 ans sur les questions entourant les différents types de violences possibles dans plusieurs couches de la société, mais principalement des violences intimes et sexuelles. Je le fais en utilisant des œuvres littéraires qui traitent de violence. Ça ne manque pas.
Le fait de concentrer tout ma vie autour de ces questions m’a causé beaucoup de problèmes. Des étudiants m’ont dit des horreurs, des collègues aussi… J’ai perdu beaucoup d’amis également, qui me disaient que je voyais trop de violence partout alors qu’ils s’aveuglaient eux-mêmes sur les violences vécues au sein de leur couple et leurs relations amicales. J’ai dû recevoir toutes les étiquettes : négative, féministe frustrée, paranoïaque, haineuse des hommes, pessimiste et…. Sans fin. Ces étiquettes provenaient souvent de personnes violentes elles-mêmes, mais aussi extrêmement souvent de personnes codépendantes qui étaient, souvent inconsciemment, complices de ces violences. C’était plus facile de me faire passer pour une folle que de mettre fin à leur relation… J’en ai parlé sur les réseaux sociaux aussi, et ça m’a valu souvent de perdre des « amis » sur Facebook entre autres… des amis qui trouvaient que j’étais trop radicale.
Ce qu’il se passe en ce moment montre clairement que je ne le suis pas et que mes positions passées et présentes n’ont jamais été exagérées. Je vois de la violence partout, parce qu’il y en a vraiment partout. J’y ai juste été plus sensible un temps, parce qu’en raison des recherches que je faisais, j’en connaissais mieux les mécanismes et les formes possibles, ce qui les rendait plus facilement remarquables pour moi.
J’ai toujours fait face à toute ces personnes, incluant mes agresseurs. Avant chacun des textes postés ici, il y a eu en général des tentatives d’explications infinies, parfois même s’étalant sur plusieurs années. J’ai trouvé des excuses aux autres souvent trop longtemps. Mais à un moment donné, ça m’a dégoûté, qu’on leur trouve toujours des excuses, aux violents. Je me suis aussi trouvé des excuses pour les pardonner un temps, puis un jour je n’ai plus été capable de le faire sans être malade et j’ai sorti de ma vie quiconque était malhonnête ou violent avec moi. C’est ce que je fais toujours depuis. On ne parle pas d’une petite maladresse, ici, mais de comportements humiliants, violents, à répétition qui finissent par faire déborder la coupe et qui ne cessent pas malgré des demandes et des explications. Je ne raconte pas toujours toutes les histoires ici, simplement parce que ça prendrait souvent un roman pour le faire et que je n’ai pas ce temps-là. Mon but est d’exposer des comportements violents, pas de viser une personne précise. J’ai des exs amoureux et amis violents dans plusieurs domaines et plusieurs villes au Québec. Je ne suis plus en contact avec aucune de ces personnes.
En ce moment, je ne me sens pas en sécurité sur les groupes de dénonciations et de recherche de solutions, mais c’est quand même important pour moi d’y être, au cas où je pourrais aider. Je ne m’y sens pas bien parce que certaines des personnes qui m’ont violentée y sont, mais aussi des personnes qui sont amies, dans la vie, avec des personnes qui m’ont agressée. Être sur ces groupes m’a fait réaliser autre chose aussi : soit que je ne suis pas au même endroit que les personnes qui dénoncent en ce moment. J’ai commencé cette route il y a longtemps déjà et je n’ai jamais accepté de garder le silence par la suite. J’ai déjà raconté une bonne partie de ce que j’avais à raconter, en personne et par écrit.

IMG_1372 Donc même si bien sûr je suis incroyablement enthousiaste que les choses semblent enfin changer un peu, ce qui remonte en moi ces jours-ci, ce sont aussi tous les moments d’intimidations et de violences par des hommes et des femmes que j’ai vécus pendant que je faisais cette route majoritairement seule. Même si bien sûr d’autres personnes travaillent à faire cesser la violence, le fait que j’ai eu de très mauvaises expériences relationnelles me rend un peu plus méfiante des groupes maintenant. Il y a du bon, mais la mentalité de groupe fait souvent aussi qu’il y a énormément de dérapages, et ça, ça me fait peur. Je dirai aussi que mieux vaut tard que jamais pour la prise de conscience collective. J’aurais aimé ne pas avoir à traverser tout cela, mais je ne regrette pas d’avoir eu le courage de le faire.
La vérité, c’est aussi qu’après avoir ramassé des dizaines, au moins une centaine, d’étudiantes venues me dire qu’elles avaient été agressées, je suis épuisée. Épuisée de lutter. Épuisée de me faire insulter. Épuiser de travailler contre la violence sans arrêt depuis 12 ans. C’est au tour des autres maintenant, même si je resterai tout près, au cas où… Ça a été un dur combat pour moi, de recommencer à écrire et à créer, entre autres parce qu’on a longtemps cherché à exercer une emprise sur ce que je créais en plus de sur ma pensée, ma sexualité et mon apparence. C’est de ça, que je veux m’occuper maintenant, de mes projets. Je n’arrêterai pas de faire le blogue, les bandes dessinées, les cours contre la violence, mais ce que je réalise ces jours-ci, c’est qu’il est peut-être temps pour moi de passer le flambeau à ces personnes qui ont pris conscience et qui sont enfin prêtes à parler. Peut-être que j’ai assez donné. Peut-être que j’en ai assez fait. Peut-être que moi aussi, j’ai le droit à une vie hors de la violence. J’ai le droit de me placer un peu hors de cela un temps et de laisser les autres agir et parler.
Donc voilà. Je vais me concentrer sur mes projets maintenant. Par contre, si jamais vous avez besoin de parler, par exemple pour savoir comment j’en suis arrivée à bien dépasser les agressions vécues et à pouvoir en parler, ou encore si vous avez des questions sur certains comportements d’agression, vous pouvez toujours me contacter et je vous répondrai dès que possible. Je voudrais dire une seule chose en terminant : arrêtez de penser que la personne qui a eu des comportements d’agression envers vous va magiquement changer. Arrêtez la naïveté. J’ai vu beaucoup de comportements très imprudents. C’est possible de refuser de vivre dans la peur tout en agissant prudemment.  Une personne qui agresse les autres est une personne qui à la base ne va pas bien psychologiquement et a un potentiel de passage à l’acte très élevé. Ce n’est pas un sujet de blagues… Arrêtez de sous-estimer ces personnes et les dangers qu’elles représentent.
Prenez soin de vous.
Courage et continuez la lutte.

2 commentaires

  1. « Peut-être que moi aussi, j’ai le droit à une vie hors de la violence. J’ai le droit de me placer un peu hors de cela un temps et de laisser les autres agir et parler.« .

    Oui, Mary, vous svez droit à cela, vous aussi. Merci en encore pour ce témoignage. Vos mots m’habitent longtemps après ma lecture, même su je suis un homme, même di je n’ai pas subi de violence (oui, mais si peu en comparaison) ni (enfin, je ne crois pas, je n’espère pas) fait subir de la violence.

    Aimé par 1 personne

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