Prouvez-moi que ce n’est pas obscène

*Avertissement : il est question de violence sexuelle dans ce texte.*

Dans son livre Hunger : a memoir of (my) body, Roxane Gay explique les racines du trouble alimentaire qui la suit depuis longtemps, soit le fait qu’elle ait été victime d’un viol collectif par un groupe de garçons, dont celui dont elle était alors amoureuse, à l’âge de 12 ans. Elle écrit :

I am marked, in so many ways, by what I went through. I survived it, but that isn’t the whole of the story. Over the years, I learned the importance of survival and claiming the label of “survivor”, but I don’t mind the label of “victim”. I also don’t think there’s any shame in saying that when I was raped, I became a victim, and to this day, while I am so many other things, I am still a victim.

  It took me a long time, but I prefer “victim” to “survivor” now. I don’t want to diminish the gravity of what happened. I don’t want to pretend I’m on some triumphant, uplifting journey. I don’t want to pretend that everything is okay. I’m living with what happened, moving forward without forgetting, moving forward without pretending I am unscarred.[1]

Cette description rejoint partiellement comment je me sens, par rapport à l’agression sexuelle que j’ai vécue à l’âge de 20 ans, le jour de mon anniversaire, le 9 avril 2001. Je préfère aussi le mot « victime » à celui de « survivante » pour différentes raisons. J’ai dépassé mon agression en lisant. Ça n’avait rien d’épique, même si cela montre ma force et mon courage quand même, oui. Je ne me vois par contre pas comme une survivante. Je trouve que ce mot donne trop de pouvoir à l’agresseur qui, bien qu’il ait effectivement nié mon existence, ma vitalité, à travers son acte, me conférant ainsi une sorte de mort psychique, n’avait pas et n’a toujours pas, selon moi, le pouvoir de me tuer à moins d’effectivement me tuer avec une arme. Pour moi, il s’agit d’un crétin incapable de contrôler son pénis, pas d’une force qui aurait le pouvoir de détruire ma personne. Bien sûr mon agression était grave et m’a affectée de différentes façons longtemps, et ce, pas seulement à cause de lui. Même si je considère que mon agression était un événement ponctuel dont j’ai été une victime ponctuelle, je considère être souvent encore victime des préjugés des autres concernant les agressions sexuelles.

Pour le cours de sculpture de l’hiver 2020, j’avais comme projet de faire une installation qui recréerait le petit appartement que j’occupais à l’époque. Il s’agit d’un projet d’assemblage. J’avais donc prévu regrouper ici et là dans l’installation des objets qui évoquaient mon agression. En raison de la pandémie de 2020, j’ai dû revoir mes plans et j’ai décidé de faire un modèle réduit de cette installation. Il a donc fallu partir de l’esquisse initiale du projet et chercher comment recréer l’impression qu’aurait donné l’installation en y pénétrant, avec des moyens plus petits, mais plus saisissants (forts). Il s’agit donc, sur les photos, de la chambre où a eu lieu l’agression. J’ai choisi de remplacer ou d’ajouter certains objets par d’autres pour augmenter le potentiel symbolique de la pièce.

Au milieu de la pièce se trouve un lit. Le lit est fait d’un collage, sur une boite de lapin de Pâques en chocolat blanc (renvoyant à une perte d’innocence), des pages du poème Howl d’Allen Ginsberg, qui est le poème que l’homme qui se disait poète qui m’a agressée lisait dans une soirée de poésie où je l’ai rencontré. Je l’ai utilisé pour le lit afin de suggérer une intimité avec cet homme, mais aussi ma relation à la poésie qui n’a jamais plus été la même après cet événement. J’ai arrêté d’en écrire. Je n’en lis plus souvent non plus. Le fait que le lit soit taché de davantage de sang que j’en ai réellement perdu alors insiste sur cette blessure.

Le corps couché sur le lit est le mien, en théorie, mais j’ai décidé de le laisser en argile brut, sans le peindre pour la même raison qui fait que le corps n’a pas de tête : peindre une couleur de peau ou mettre une tête aurait limité trop la lecture de l’œuvre. Je voulais que cela puisse être n’importe quelle femme. En enlevant la tête, je voulais aussi indiquer que lors de l’agression, la victime est déshumanisée. Une aiguille à tricoter traverse corps afin de symboliser, avec le sang, l’agression sexuelle. Cette barre de métal est cependant également là pour faire un lien avec l’histoire de Phineas Gage sur laquelle j’élaborerai un peu plus loin.

Par terre, il y a du faux vomi et des pilules de Prozac que j’ai vidées et transformées en canettes de bière en les remplissant de papier d’aluminium (Elles paraissent mieux en vrai que sur les photos.). J’ai fait cela pour indiquer un des éléments qui a fait que j’ai été agressée ce soir-là, soit le fait qu’on m’avait prescrit des antidépresseurs et qu’à l’époque on n’avertissait pas autant de ne pas mélanger avec de l’alcool… Je me suis donc retrouvée inconsciente et c’est lors de cette inconscience, après avoir vomi et avoir été lavée par quelqu’un d’autre que j’ai été agressée. (C’était l’excuse du gars pour l’agression d’ailleurs… Me voir nue sous la douche l’aurait excité et il n’est pas fait en bois alors… On pourrait croire que voir des torrents de vomi sortir de quelqu’un ou encore le fait qu’une femme soit inconsciente le rebuterait un peu, mais non. S’il avait été fait d’argile, il se serait dissout sous la douche, ce qui aurait été beaucoup mieux pour moi.) J’ai mis de la poudre de Prozac dans les oreillers pour symboliser l’inconscience, ainsi que dans le vomi et dans le sang de la victime entre ses jambes pour indiquer que la substance est en partie en cause.

À l’époque, j’étudiais en littérature comparée et philosophie à l’Université de Montréal. Mon agression a eu lieu 3 jours avant mon examen sur le Discours de la méthode de René Descartes. J’ai construit les murs de la pièce à partir du texte du Discours que j’ai détruit (pour des raisons que j’expliquerai un peu plus loin) et que j’ai ensuite appliqué sur les murs de la chambre en faisant une sorte de collage avec du gel médium et de la colle blanche. Cela devait être le livre réel, mais c’est une copie imprimée parce que j’ai transformé par accident le livre en bloc de colle en en répandant dessus et que nous n’avons pas le droit sortir… Je n’avais pas eu le temps d’aller chercher d’autres copies. J’ai utilisé ce texte, parce que c’est ce à quoi je me suis accrochée après mon agression. J’ai étudié, sans arrêt. D’abord assise sur la toilette jusqu’à ce que j’arrête de saigner, puis avec une serviette sanitaire au cas où je saignerais à nouveau, puis dans les semaines, les mois qui ont suivi et… Je suis devenue mon cerveau comme le recommandait Descartes. Je ne me suis pas occupée de mon corps ni de mes émotions. Je n’ai pas cherché d’aide. J’avais honte. Je me suis fait disparaitre.

Mon projet se veut aussi une critique d’une partie de la philosophie occidentale et de l’influence qu’elle a encore sur nos vies. Dans le Discours de la méthode, pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences, René Descartes, malgré une approche louable et intéressante voulant asseoir la pensée sur des principes plus certains par l’intermédiaire d’un doute généralisé de tout ce qu’il connaît, en arrive à commettre l’erreur de séparer complètement le corps de l’esprit, réduisant l’humain à son esprit à travers le fameux « Je pense, donc je suis ». Cette conception a longtemps régné sur la pensée occidentale et elle est en partie responsable du fait qu’encore aujourd’hui, socialement, les émotions sont mal vues et souvent considérées comme étant de fausses informations et devant être dissimulées, alors que c’est complètement faux.

Le texte est collé en morceau de la première à la dernière page, les unes par-dessus les autres. En en faisant les murs, j’ai voulu montrer comment nous avons été complètement enveloppés longtemps par les idées véhiculées dans ce livre. Cet enveloppement qui m’a aidée au départ, est devenu ensuite très nocif pour ma vie. Cette conception nuit aussi à tout le monde, entre autres en créant une conception très toxique de ce que doit être la masculinité qui est encore malheureusement enseignée/imposée à trop d’hommes. J’ai utilisé la répétition du portrait de Descartes à la fois pour suggérer un parquet, mais aussi pour montrer l’omniprésence de ses idées dans la culture et dans la vie encore aujourd’hui. Ce pourquoi j’ai agressé le texte en le découpant en morceaux et je l’ai ensuite perforé et déchiré, en laissant des morceaux sur le sol. Les deux cadres sur les murs sont simplement des rappels de citations importantes de deux des trois textes présents dans le projet.

  Dans les fenêtres, on voit l’image d’un crâne sous différents angles. Ces images sont derrière les fenêtres, hors de la chambre, afin de montrer que les idées auxquelles elles renvoient existaient dans le monde au moment où j’ai été agressée, mais je ne les connaissais pas. Ce crâne est celui de Phineas Gage. Phineas Gage est un homme qui était contremaitre des chemins de fer. Un jour une explosion sur un chantier de construction a fait qu’une barre de fer lui a transpercé le cerveau. Ça a changé son comportement émotionnel et social. Il est devenu instable et asocial. Dans L’Erreur de Descartes, la raison des émotions, le neuropsychologue António Damásio utilise l’histoire de Phineas Gage pour démontrer que la rationalité requiert un apport émotionnel dans la prise des décisions et le comportement. Descartes aurait selon lui été dans l’erreur de séparer l’esprit du corps et la raison des émotions puisque les émotions sont nécessaires au fonctionnement de la pensée. J’ai donc décidé d’utiliser la symbolique de cette barre de fer (qui est en fait immense, donc plus proche de celle qui traverse le corps de la femme sur le lit que de celle sur les dessins dans les fenêtres), pour représenter l’agression que j’ai vécue. La barre de fer est en fait une aiguille à tricoter coupée. Le tricot devant normalement protéger, une forme d’antithèse naît alors de cette utilisation détournée de l’aiguille. L’image sert à montrer que, comme Gage, j’ai été coupée d’une partie de moi et rendue incapable de bien fonctionner en société pendant un temps suite au fait d’avoir été transpercée de force.

Le titre provient de l’histoire entourant la publication du poème Howl. Après la publication du poème, l’éditeur et d’autres personnes ont été arrêtées et le poème a été interdit de circulation pendant un temps parce qu’on le qualifiait d’obscène parce qu’il parlait de drogues et de relations sexuelles (homosexuelles et hétérosexuelles). Il y a ensuite eu un procès visant à déterminer si le poème était obscène ou pas. Il était demandé de prouver que le texte n’était pas obscène avant qu’il puisse être remis en circulation. Le titre Prouvez-moi que ce n’est pas obscène provient de cette histoire, mais ce qui est obscène change dans l’œuvre. Ce que je somme les gens de me prouver, c’est que le fait que les agressions restent impunies et le fait que j’ai souffert plus et été violentée psychologiquement après mon agression parce que je ne devais pas avoir d’émotions est obscène. Réellement cette fois.

Merci d’avoir lu!

[1] GAY. R. Hunger : a memoir of (my) body. New York: Harper Collins, 1996, p.20-21.

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