S’avaler (Partie 2)

            J’avais arrêté en parlant du fait qu’après ma première agression sexuelle, je me suis tournée vers la sexualité plutôt que de me cacher et d’avoir honte. Je ne mettrai pas vraiment de détails de cette période ici. Je peux vivre avec le fait que d’autres personnes sachent ce que j’ai vécu, mais pas encore avec l’idée que certaines personnes vont trouver ça excitant et se masturber sur ces détails… Oui oui… Ces personnes existent et son plutôt nombreuses en fait.

            Lire le texte de Roxane Gay m’a un peu rassurée, en même temps que j’étais triste pour elle. Ça m’a fait me sentir moins seule dans ce que j’ai traversé. Durant la période où j’ai vécu ce type de sexualité, je n’utilisais pas tellement internet, donc dans mon cas, contrairement à l’écrivaine, ces rencontres avaient lieu en personne et non dans le virtuel (même si elle a aussi fait des rencontres en personne). Cela a donné toutes sortes de situations parfois belles, mais aussi très souvent glauques… Je ne regrette pas ce que j’ai vécu, mais je n’aime pas les raisons pour lesquelles ça a été le cas.

            Durant tout ce temps et ces rencontres j’étais persuadée que je ne valais rien et que j’étais répugnante pour toutes sortes de raisons que je me donnais, mais qui cachaient en fait assez simplement le reste de sentiment de dégoût lié à l’impression d’être sale suite à la première agression. Je n’en ai parlé à personne avant quelques années. Pendant ces années, l’idée que j’étais inadéquate s’est juste enracinée plus profondément et a attiré des personnes qui se faisaient un plaisir d’essayer de me le prouver malheureusement.

            Mais en fait cette idée a toujours été là, seulement à un degré moindre. Enfant, on m’a rentré dans le crâne l’idée que les femmes étaient faibles. On m’a aussi dit qu’il y avait beaucoup de choses dont je serais incapable ou que je n’aurais pas le droit de faire parce que j’étais une femme. J’ai ressenti beaucoup de haine et de mépris envers le fait d’être une femme. Les images que me renvoyaient les films et les livres, les clips de musique aussi, des femmes me dégoûtaient encore plus profondément. Je ne voulais pas être elles.

            En même temps, je recevais un discours complètement contradictoire depuis ma naissance. Comme mon père nous emmenait un peu partout pour son travail, je devais n’avoir besoin de rien et résister à tout. Dans la chaloupe, dans l’hydravion, sur le Ski-Doo, dans la cache de chasse et… je devais être à la fois cette jeune fille fragile et une sorte d’être tout-terrain qui ne ressentirait rien et ne demanderait rien. Ce ne sont pas vraiment deux extrêmes qu’il est possible de réconcilier, mais je l’ai fait longtemps, avec toute la tension que cela impliquait.

            J’ai effectivement pris l’habitude de ne rien demander. Je ne demanderait rien avant très longtemps et je résisterais à tout. Je le fais encore, mais différemment. L’autre jour, quelqu’un m’a parlé d’une collègue qui avait pris congé parce qu’elle se séparait. La bouche m’est tombée… Ça semblait quelque chose de surréaliste, de prendre un congé de maladie pour se séparer. Mais c’est probablement normal… ce qui n’est pas normal, c’est moi qui ai tellement profondément enfoui en moi l’injonction que je dois être prête à tout, que je n’ai même pas pris de congé quand j’ai commencé à souffrir de stress post-traumatique en sortant d’une relation violente. J’ai vérifié que je pouvais avec un professionnel de la santé mentale et je suis juste allée enseigner. Je me souviens que c’était ma première surtâche, donc j’avais 40 étudiants de plus que normalement. J’ai survécu à la session. Je ne sais pas toujours bien me reposer. Parfois il faut que ce soit de force… Après cette session, j’étais juste capable de dormir et de regarder des films. J’étais incapable d’être avec moi. C’était ma seule façon de me reposer, amener mon attention ailleurs. Être en classe devant les étudiants pendant le pire de la crise m’avait permis de traverser plusieurs mois en faisant moins de crises de panique, mon professionnalisme me ramenant sans cesses aux petits visages qui m’observaient en classe.

            C’est après cette histoire-là, celle qui a conduit au stress post-traumatique chronique et que je raconterai une autre fois, que j’ai commencé à avoir honte vraiment. À avoir de la difficulté à sortir de la maison sans être complètement cachée, à passer de ne pas aimer être regardée à détester cela complètement, à tout faire même pour ne pas être vue. Ne surtout pas séduire et… Tout est devenu difficile pendant longtemps sur le plan affectif. Sur le plan corporel aussi. Il en faut du courage et des efforts pour sortir de là. Je les ai fait, mais je n’ai pas fini. J’ai encore bien des choses à réapprendre, bien des choses à désensibiliser. Mais au moins je sors, je n’ai pas le choix d’être vue, je prends plus de place peu à peu.

            La société dans laquelle nous vivons n’aide absolument pas dans la façon dont elle est en relation avec le corps des femmes. C’est quelque chose qu’on ressasse depuis un moment, mais je ne suis pas certaine que tout le monde comprenne bien ce que cela signifie. Toutes les injonctions terribles que je retrouvais dans l’esprit de Gay en la lisant proviennent de cette société là aussi et c’est de cela que je parlerai un peu plus dans mon prochain billet.

            Je n’ai pas aimé être une fillette. Je n’avais aucun désir ni intérêt de fillette (ceux qu’on jugeait normaux pour les fillettes à l’époque). Je ne voulais pas de robe. Je ne voulais pas jouer avec des jouets de filles. Je n’ai jamais eu envie de me marier. Je n’ai jamais voulu d’enfant. Je n’ai pas eu envie d’être choisie ni d’attendre un prince charmant et… Heureusement, j’avais un frère et je pouvais jouer avec ses affaires… On me répétait que je devais être délicate et douce. J’avais des cheveux infinis qui s’emmêlaient tout le temps et que je détestais. On me photographiait en robes de poupée. Je détestais.

            Quand mes seins sont arrivés, je les ai détestés et j’ai voulu les cacher. Quand mes règles sont arrivées, ça a été le cauchemar. Ma mère ne me parlait jamais de tout cela et accueillait chaque changement avec une horreur que j’intégrais en moi en même temps. Quand j’ai atteint l’âge de 6 ans (6, pas 16, ce n’est pas une faute de frappe), ma mère a décidé que je n’avais plus besoin d’elle. J’ai donc dû m’arranger toute seule avec tout cela… et j’ai subi jusqu’à l’âge de 14 ans, moment où je n’étais plus capable de supporter qu’on veuille me transformer en ce que je n’étais pas. Je me suis alors mise à me couvrir complètement de noir. Pas pour être une gothique (ce que je ne suis toujours pas), mais parce que c’était la façon la plus simple de m’éloigner le plus possible de cette petite fille délicate rose dans laquelle on tentait de m’enfermer et m’étouffer depuis toujours.

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