La fin de la terreur

Attention : Ce texte traite en partie de violences sexuelles. 

            Cette semaine, il s’est passé quelque chose d’intéressant. Après avoir reçu une écrivaine féministe pour une période de questions sur un de ses livres qui traite de violences sexuelles et aussi partiellement de son expérience personnelle liée à une agression sexuelle, j’ai fait un retour en classe avec les étudiants au sujet de leur expérience lors de la rencontre. Ils étaient pas mal heureux d’avoir vu l’auteure et en gardaient un bon souvenir. À un moment donné, un des étudiants a levé la main pour dire qu’il était surpris qu’elle ne soit pas plus détruite vu que dans le livre elle pleurait tout le temps… 

            Cela m’a conduite à parler de ma propre expérience d’une agression sexuelle. Ça m’est arrivé quand j’avais 20 ans. J’en ai souvent parlé. Je n’en avais par contre jamais fait mention en classe ni devant un si grand groupe. Je ne voulais pas attirer de sympathie ou de pitié, comme certaines personnes mesquines et négatives seront portées à penser. J’ai juste eu une sorte d’envie de vomir qui m’a remonté à l’intérieur parce que je n’en peux plus, des personnes qui pensent que les personnes ayant été agressées sont faibles ou détruites. C’est ridicule. Le ridicule le plus complet. Bien sûr je suis restée patiente avec les étudiants parce qu’eux ont seulement 19 ou 20 ans et c’est normal qu’ils aient des préjugés à ce sujet. C’est normal à la fois parce qu’ils sont jeunes et n’ont idéalement pas eu à tant se soucier de ces questions dans la majorité des cas, mais aussi parce que ça ne fait pas si longtemps qu’on en parle publiquement. Le problème c’est que beaucoup de personnes adultes ont ces idées aussi. Il y a même un crétin un jour qui m’a dit que je ne pouvais plus être en couple parce que j’avais été agressée. J’étais devenue « trop compliquée » précisément à cause de cela. Le fait que c’était lui qui portait des idées vieillottes et un idéal enfantin des relations ne lui a jamais traversé l’esprit. 

            Ça m’a fait du bien d’en parler comme ça devant la classe. C’était normal et pas inconfortable du tout. C’est parce que j’ai travaillé longtemps à me remettre de cette agression et d’autres vécues après. Je ne ressens plus de gêne à en parler. Je ne pense pas que c’est lourd non plus. Pour moi, les traumatismes font partie de la vie de tous les êtres humains à différents niveaux et il est possible de parler de cela, normal de le faire, autant que de la musique ou des films qu’on regarde. Ce n’est pas sombre non plus… ni déprimant, même si parfois c’est triste, oui. Ce sont des faits de la vie. C’est tout. Et c’est important que cela fasse partie de la discussion publique et privée. Cela ne veut pas dire pour autant que tout le monde est obligé de parler de ses expériences, mais on ne doit pas empêcher les autres de le faire sous prétexte que cela nous met inconfortable. Le confort individuel n’est pas très pertinent face à ces sujets qui dépassent le nombril de l’individu, il me semble.   

            Ça a fait remonter en moi ce vieux débat entre les mots aussi… Victime ou survivor. J’avoue que je déteste cette expression : « survivor ». Je trouve qu’elle donne beaucoup trop d’importance et trop de pouvoir à l’agresseur. Je ne pense pas que ce crétin qui m’a zigonné dedans avec son petit boudin de chair pendant que j’étais inconsciente couverte de vomi a le pouvoir de me tuer, sauf s’il me tue littéralement, ce qu’il n’était pas en train de faire. Peut-être qu’il essayait de me tuer psychiquement, mais il n’a pas réussi et ne pouvait pas réussir, ça c’est très clair pour moi. Donc je préfère le mot victime. Je déteste par contre les déformations qu’on en fait. Être une victime de quelque chose de grave, c’est un évènement ponctuel qui peut arriver à n’importe qui. Pas un état permanent d’une personne qu’on essaie de faire croire faible, sens dans lequel les personnes mesquines l’utilisent très souvent pour se faire croire que ce genre de chose ne peut pas leur arriver parce que elles, elles sont fortes. Le problème c’est que ça peut leur arriver même si elles se racontent le contraire… Elles seront aussi moins bien préparées à faire face à cette situation si elle se produit parce qu’elles auront perdu leur temps en fanfaronnades débiles au lieu de s’informer adéquatement. 

            Je n’aime pas qu’on détourne les mots. Je n’aime pas qu’on essaie de me faire croire que je suis faible à cause des choses qui me sont arrivées. Je n’aime pas non plus qu’on essaie de me faire croire que je suis faible parce que je me vois comme une victime durant ces moments. C’est justement cela qui m’a permis de les dépasser aussi bien. C’est le fait de reconnaitre, d’identifier et de comprendre clairement que j’avais vécu un traumatisme qui causerait des effets secondaires pénibles sur mon corps et mon esprit pendant un temps et qu’il fallait que je travaille à aller mieux à partir de cela. Pas de me raconter des conneries motivationnelles ni de me faire croire que je ne ressentais rien parce que j’étais la plus forte et blablabla… Je n’ai pas failli mourir non plus. Absolument pas. Je n’ai donc pas survécu. J’ai continué à vivre avec ma blessure tout simplement. D’abord en me maltraitant encore plus, puis en apprenant peu à peu à ne plus le faire et à prendre soin de moi.      

            Et qu’est-ce que ça veut dire, au fond, cette idée de survivante ? Êtes-vous en train de dire que les personnes qui ont choisi la mort après leur agression étaient faibles ? Parce qu’il y a ça aussi dans ce mot, l’idée que certaines personnes ne survivent pas. Elles ne sont pas faibles. Elles sont simplement au bout du rouleau, je pense… Je pense que leur agression a dû se produire à un moment où elles n’en pouvaient plus et qu’après, bombardées par les exigences des autres d’êtres fortes et de s’en remettre au plus criss, de ne surtout pas être une victime, cela leur a semblé une impossibilité. Elles se sont effondrées parce qu’il n’y avait pas d’espace pour être et faire quoi que ce soit d’autre que disparaitre finalement. Je n’aime pas beaucoup non plus l’idée de « guerrière ». La guerre n’a jamais apporté quoi que ce soit de positif. Je ne vois pas contre qui je serais en guerre non plus. Les agresseurs, un peu… mais encore là c’est seulement quand tout le monde participe et que les agresseurs se retrouvent seuls, isolés socialement, qu’ils finissent par accepter de changer. Aucun d’entre eux ne changera parce que je lui frappe dessus, l’insulte ou… Je préfère aimer. Aimer les autres qui sont là. Essayer d’aider en continuant à m’instruire, à réfléchir, à sensibiliser comme je le fais en classe. C’est là, que j’ai peut-être une chance de troubler quelqu’un avec l’aide de la littérature jusqu’à remettre en question ce qu’il ou elle croyait avant et d’agir et parler mieux dans sa vie. 

            Je ne suis aucune des étiquettes mentionnées avant. J’ai été une victime à différents moments circonscrits dans ma vie. Ce que je suis, c’est un être humain. Une personne qui a vécu beaucoup de violence et qui a toujours continué à vivre. Je suis cette enfant qui a vu son père ouvrir devant elle des animaux qu’il venait de tuer sous ses yeux et qui ne connaitrait jamais le dégout sauf pour elle-même et certains comportements humains. Un père qui était comme une tempête vicieuse. Qui l’est toujours. Je suis cette jeune fille avec une seringue dans le bras à 14 ans et qui ferait toute seule son sevrage de la drogue cachée dans sa chambre, ses parents n’ayant offert aucune aide, demandant seulement quelques mois plus tard si ça avait été difficile. Je suis cette jeune femme frappée dans un mur et serrée par le poignet par le premier homme inconnu chez qui elle a dormi, un sculpteur de Québec. Je suis cette jeune femme de 20 ans agressée sexuellement à sa fête durant son premier party dans son premier appartement alors qu’elle est inconsciente et vient de se vomir dessus. Je suis cette jeune femme qui choisirait très longtemps très mal ses partenaires et qui vivrait beaucoup de trop de violences de toutes sortes. Je suis cette femme qui s’est cru stupide jusqu’à l’âge de 30 ans parce qu’elle est neuro-atypique et ne le savait pas, mais qui a quand même persévéré jusqu’à terminer son doctorat et devenir enseignante malgré cette impression atroce d’être inadéquate. Je suis cette femme qui a appris à nager à 32 ans après être sortie d’une relation avec un prof d’université narcissique parce qu’elle se souvenait que dans Sleeping with the Enemy, c’est comme cela que la femme se sauvait. Je n’avais pas d’océan à franchir, mais j’avais toujours eu peur de l’eau parce que je ne savais pas nager et enfant, quand mon père faisait des crises de nerfs ivre dans des chaloupes, j’étais terrorisée à l’idée de mourir noyée. Ça m’a donné un sentiment de force et de pouvoir et maintenant j’aime plus nager que respirer. Ça m’a aidée à dépasser ce que je vivais. Je suis cette femme qui souffre de stress post-traumatique complexe chronique, mais qui est heureuse de vivre malgré tout. Je suis cette femme qui apprend tout ce qu’elle veut apprendre. Qui sort très tôt ou très tard malgré les dangers qu’on prétend exister et qu’on lui rabâche jusqu’à l’infini. Je suis cette femme qui a appris à conduire à 35 ans et est partie juste après l’obtention de son permis toute seule sur la route pendant un mois avec son chien. Je suis cette femme qui a été harcelée à plusieurs reprises au travail parce qu’elle est différente, mais qui abattait quand même plus de travail que bien d’autres et surtout souriait à ses étudiants même s’il fallait pleurer en rentrant. Je suis cette femme qui n’a pas peur de mettre fin aux amitiés et relations qui lui nuisent… 

            Je suis tout cela et bien plus encore. Du bon et du mauvais. Jamais je ne veux oublier mon passé. J’oublie parfois que je suis forte ou je deviens inquiète, j’ai peur parfois quand il se passe trop de choses mauvaises, mais je continue toujours et je finis toujours par faire ce que je voulais faire. Je donne une chance à la vie. Constamment. Je ne veux pas oublier mon passé, parce que sans me définir, il me montre à quel point je suis forte. Il me montre à quel point j’ai vécu aussi. Ça doit rester. Je pense que le fait de parler en classe et de me remémorer tout ce que j’ai traversé me fera avoir moins peur maintenant. Je porte tout cela partout avec moi constamment. Cela me fait me sentir plus forte. Je pense que je suis prête à retourner un peu plus dans le monde et à donner plus de chances aux relations de toutes sortes. J’essaierai aussi de moins m’inquiéter parce qu’à la fin, je sais que je serai ok. Toujours.

Bonne journée !      

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