Le revenant (Texte – partie 2)

            Mon cœur n’est pas vraiment mort, non…

            Après que j’ai appris qu’il couchait avec la méchante qui me détestait, je me suis cachée pendant un temps. Je voyais moins mes amis. Lui ne répondais pas plus à mes appels alors j’ai arrêté d’essayer de lui parler. Il est du type fuyant… c’est le moins qu’on puisse dire. Je ne sais pas comment ça a pu se produire, mais même si on habitait le même quartier, je ne l’ai jamais revu avant de quitter Québec trois ans plus tard…

            Je l’ai revu une fois après quand j’étais allée visiter une amie à Québec. On est allées dans un bar où je n’étais jamais allée et par hasard il était là… avec sa blonde, celle qu’il avait encore jusqu’à il y a quelques mois. Il n’arrêtait pas de me regarder, l’air idiot… et il m’a dit que j’étais vraiment devenue belle. Il était saoul, comme toujours. Il a un problème d’alcool. Je suis partie avec mon amie et je ne l’ai pas revu et je n’en ai pas entendu parler pendant plusieurs années… jusqu’à l’an dernier, en 2018.

            Un jour j’ai reçu une demande d’amitié sur Facebook. On parle souvent du fait que les réseaux sociaux nous aident à entrer en contact ou à retrouver des personnes qu’on avait perdues de vue… mais c’est aussi devenu un cliché de dire que dans le fond c’est un peu une malédiction Facebook et que ce sont surtout les personnes qu’on ne voulait plus jamais voir et dont on ne voulait jamais entendre parler qui nous retrouvent inévitablement… Quand j’ai reçu sa demande, j’ai d’abord été plutôt contente. Je n’ai pas trop réfléchi et j’ai accepté. J’ai vaguement repensé à des fois où on avait bu ensemble quand j’étais adolescente. Je suis allée faire autre chose et pour une fois je n’avais pas mon téléphone.

            Quand je suis retournée sur Facebook un peu plus tard, je pense que j’avais environ l’équivalent de 5 pages Word à simple interligne de messages. Des messages dans lesquels il me racontait que ça lui arrivait depuis des années de rêver à moi. Que ça lui arrivait vraiment régulièrement. Qu’il se réveillait la nuit en sursaut après avoir revécu notre histoire. Il a dit qu’il en avait souvent parlé avec sa blonde. Il lui avait dit aussi qu’il avait envie de reprendre contact avec moi pour m’en parler. Après il s’excusait. Après il me demandait ce qu’il m’arrivait dans la vie depuis qu’on s’était perdu de vue.

            Ça m’a pas mal troublée de recevoir ces messages. C’est normal, je pense. Quand c’était arrivé, je n’avais pas vraiment vécu ma tristesse. Oui, ça m’arrivait de pleurer, mais je n’aimais pas trop montrer mon émotivité et je n’avais pas vraiment le droit de la montrer à la maison sous peine de me faire faire une crise de nerf dans laquelle ma tristesse causait trop de souffrance à mes parents… Des enfants… J’ai aussi caché que je n’allais pas bien pour ne pas donner la satisfaction à l’autre fille de savoir qu’elle avait finalement réussi à me faire du mal et me faire sentir malheureuse. Ça lui aurait trop fait plaisir… Alors je n’en ai pas trop parlé et je n’ai pas trop montré ce que je vivais. J’ai commencé à sortir avec quelqu’un d’autre quelques semaines plus tard aussi. Je pense que c’est pour ça que, le lendemain du jour où j’ai reçu les messages, je me suis effondrée en larmes dans la cuisine en écoutant Lovesong de The Cure.

            Je lui ai répondu et on a échangé pendant un moment. Il m’a parlé de sa vie en banlieue dans le quartier d’où on vient. Il n’a jamais quitté. Il a peur des grandes villes. Québec c’est un peu grand, mais pas si grand non plus… mais même ça c’est trop pour lui. Il préfère rester en banlieue. Je lui ai parlé de ma vie à Montréal, des études que j’avais faites. Il était jaloux parce qu’il n’avait jamais eu le courage de suivre ses passions. Je lui ai parlé des violences que j’avais vécues aussi.

            C’est là que c’est devenu vraiment bizarre. Il s’est mis à me dire que j’étais vraiment parfaite et qu’il aurait dû rester avec moi. Qu’il ne comprenait pas pourquoi il avait agi comme ça. Que s’il ne m’avait pas blessée, jamais je n’aurais été avec des gars violents après. Des choses comme ça…

            J’ai trouvé ça vraiment prétentieux.

            Mes objections ne l’arrêtaient pas.

            J’avais beau lui expliquer que ce n’était pas à cause de lui que j’avais vécu des violences, mais à cause d’événements durant mon enfance qui avaient affecté ma perception de moi. Que c’était ça qui m’avait conduit à me détester et finalement à sortir avec des gars comme lui, qui finissaient par me maltraiter. Je lui ai aussi dit que jamais je ne serais restée dans le quartier. Que pour moi l’appel d’une plus grande ville avait été très fort et qu’il fallait que je parte. Il fallait que je sois loin de mes parents. Je lui ai dit aussi que je n’avais jamais rêvé d’avoir des enfants… encore moins une vie de famille en banlieue. Et que donc non, je ne serais pas restée. J’aurais peut-être été moins affectée s’il avait agi différemment, mais ça ne veut pas dire qu’on serait restés ensemble. Ça me secouait pas mal, cette impression qu’il avait que dans le fond tout dépendait de lui. Ça le plaçait pas mal au centre de ma vie, position qu’il n’occupe pas du tout. Ça m’a semblé très prétentieux, très narcissique. Comme si pour lui je n’avais pas d’autonomie, de « drive » personnelle… Comme si j’étais un objet dont il avait disposé. Comme si le temps n’avait pas avancé pour lui. Comme s’il ne réalisait pas qu’on a au moins un peu changé… En tout cas… que moi j’ai changé après neuf ans de thérapie.

            Il ne sait pas non plus que ça aurait pris en fait un camion 10 roues pour m’empêcher de courir dans les bras du gars avec qui j’ai été après lui… mais je raconterai cette histoire un peu plus tard. Je commencerai à le faire dans la bd de samedi en fait.

            Enfin… pour revenir au revenant. On s’est écrit comme ça pendant quelques semaines. Il m’écrivait trop par contre. Je lui ai dit à quelques reprises que ça me dérangeait. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi. Il écrivait un peu moins quelques heures, puis recommençait de plus belle. Il ne pouvait pas s’en empêcher. C’est à ça que ça ressemblait en tout cas. Mes limites n’étaient clairement pas respectées. Ça devenait de plus en plus envahissant. J’avais tendance à l’excuser en me disant qu’il n’avait pas l’air d’aller bien. Une amie a émis l’hypothèse qu’il nous faisait peut-être une crise de la quarantaine parce qu’il semblait retomber en adolescence par ses comportements, ses achats et ses idées. Il m’a dit qu’il avait arrêté de prendre ses antidépresseurs… que ces médicaments l’avaient fait engraisser… qu’il voulait maigrir. Il s’est mis à aller au gym et à courir. Il courait comme un malade. Il a perdu 40 livres en deux mois.

             Mes amis disaient qu’il avait l’air instable. J’étais d’accord. Je ne me voyais par contre pas juste le laisser tomber dans une période où il n’avait pas l’air d’aller bien. Il m’a invitée à aller souper chez lui avec sa blonde et ses enfants la prochaine fois que je passais à Québec. Je lui ai dit que ce serait bizarre. Il a dit que sa blonde était d’accord. Il a dit qu’il était bien avec elle, qu’il avait changé, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter. Je lui ai dit que même si elle disait cela, c’était possible que ça lui fasse de la peine sans qu’elle le dise. Il a dit que oui, c’était possible. Il s’est mis à me parler de choses plus superficielles un temps. Puis… il m’a écrit pour me dire que finalement il préférait ne pas me voir. Il m’a dit qu’il pensait que s’il me voyait, il tomberait amoureux de moi. Je lui ai dit que c’était correct, qu’on ne se verrait pas, que je ne voulais pas qu’il tombe amoureux de moi. Je lui ai dit que je ne pensais pas qu’on tombait amoureux comme ça, mais que c’était mieux de ne rien risquer de toute façon. Je n’en avais pas vraiment envie de toute façon… d’aller chez lui et rencontrer sa blonde et ses enfants… non. Je ne savais même pas si j’avais envie de lui écrire et d’avoir de ses nouvelles finalement.

            Après, il m’a parlé un peu moins dans les jours qui ont suivi… pour finalement m’écrire une semaine plus tard pour me dire qu’il était tombé amoureux d’une fille de 19 ans qu’il avait rencontré dans un moshpit à un show de punk. Il avait décidé de laisser sa blonde pour elle. Ça m’a mise en colère. Pas parce que je voulais qu’il laisse sa blonde pour moi, ce qu’il aurait peut-être fait avec toutes ses déclarations absurdes… mais parce que tout le long, ce que j’avais soupçonné, c’était qu’il se cherchait une sorte de trampoline pour sauter en dehors de sa relation… parce qu’il était incapable de juste assumer sa décision. J’étais en colère aussi parce que la jeune femme de 19 ans, elle, ne savait pas ça et elle avait probablement l’impression qu’elle venait de rencontrer un grand amour… J’espère qu’elle est ok.

            Je lui ai dit que je trouvais ça ridicule pour plusieurs raisons que je lui ai expliquées et j’ai dit que ce serait préférable qu’on ne se parle plus parce que ses affaires ça m’avait beaucoup perturbée pour rien. Puis je l’ai bloqué et j’ai archivé ses messages. Le lendemain je me suis levée et les messages étaient disparus. Ils n’étaient absolument nulle part dans aucune des parties de ma boite de réception. Je me suis un peu mise à paniquer. J’ai écrit à une amie qui m’a dit qu’il devait être rentré dans mon compte. Il travaille en sécurité informatique pour une compagnie d’assurances… C’est donc quelque chose qu’il sait assez facilement faire et mon mot de passe, sans être super facile à deviner, était simple à trouver pour un robot qui sert à faire ce genre de choses. Une affaire de quelques heures maximum… et il a eu toute la nuit. Il avait donc effacé les messages qu’il m’avait envoyés.

            Cette histoire et cette bande dessinée elles me permettent aussi de soulever un peu la question de l’entourage. De comment les gens ont souvent tendance à croire que les autres exagèrent. La fille qui se moque de moi et me dit que je suis ridicule au ballet dans la bande dessinée, c’était ma plus grande amie jusqu’alors. Elle l’a longtemps été. J’avais réalisé avant que je la voyais moins et qu’on commençait à s’éloigner. Elle s’était mis à sortir avec quelqu’un et avait juste coupé complètement les ponts avec moi, chose fréquente quand les gens sont en couple, mais chose profondément malsaine aussi. Ça me fait toujours rire que les gens disent que c’est impossible de passer sa vie avec quelqu’un parce qu’une seule personne ne peut pas répondre à tous nos besoins. Je trouve ça ridicule. Il me semble que c’est clair que c’est à ça que ça sert, les amis, à remplir nos autres besoins… Et que c’est pour ça qu’il faut en prendre soin… Pour être bien entouré, justement.

            Donc ce jour-là, cette amie, elle m’avait appelé à la dernière minute pour savoir si je voulais aller au ballet. Elle avait acheté des billets à une collègue et ça prenait des personnes pour lui acheter les billets à elle et l’accompagner. Des bouche-trous, quoi, parce que sa blonde ne voulait pas y aller. Donc j’y suis allée et il y avait une autre femme que je ne connaissais pas. Quand j’ai dit que mon ex était rentré dans mon compte et avait effacé mes messages, elles se sont mises à rire de moi. Je n’avais jamais vu l’autre bonne femme qui était là… Je l’appelle la bonne femme parce qu’elle était vraiment malpolie et étrange. Elles me disaient que j’avais dû effacer les messages sans m’en souvenir, mais je savais que c’était faux parce que je n’efface jamais les messages de conflit ou les messages louches que je reçois. Je les archive, au cas où, parce que des exs violents ont déjà tenté de revenir dans ma vie et que je voulais des preuves de ce qu’ils avaient fait et dit.

            Elles ont continué à se moquer et à faire comme si j’hallucinais ou j’exagérais. À l’entracte, elles sont disparues au bar sans m’en aviser pendant que j’allais aux toilettes. C’était pénible. J’ai pleuré pendant le reste du ballet. Je n’étais pas capable de me contrôler. Ça semble intense, je sais. Ce l’est probablement aussi… Je pleurais le fait que mon amitié avec cette personne était vraiment terminée. C’est comme ça que je l’ai vu en tout cas… Elle ne s’était jamais moquée de moi avant. Surtout pas à ce point-là et avec une inconnue. En plus du reste, ça faisait trop. Notre amitié s’est effectivement terminée dans les mois qui ont suivi et ça m’a rendue très triste pendant un temps. Mais en même temps, je ne pouvais pas rester là. Je ne pouvais pas continuer à être dans cette histoire-là. Je ne pouvais pas tolérer plus la violence provenant d’amis que celle provenant d’amoureux ou d’anciens amoureux.

            Un an plus tard, en fouillant dans mes messages, j’ai vu que ceux du revenant étaient réapparus. J’avais aussi un message du centre d’aide de Facebook. J’avais en fait porté plainte après qu’il soit rentré dans mon compte. Je leur avais écrit ce qu’il avait fait. Bon… C’était long en criss avant qu’ils agissent, mais ils ont agi. Ils m’ont redonné les messages et ont fermé son compte. J’étais contente. Je me suis sentie soulagée. Je savais que je n’avais pas halluciné, mais là j’en avais vraiment la preuve. Il m’avait carrément envahie sans mon consentement. Il était entré comme ça dans mon intimité sans hésiter. C’est une violence, oui. Je ne sais pas pourquoi il l’a fait. Mon hypothèse c’est qu’il ne voulait pas que j’envoie ses messages à sa blonde. Je ne suis pas certaine qu’il ait eu le courage d’assumer qu’il était malheureux et de changer sa vie. Je ne suis même pas certaine que la fille de 19 ans existe. Je me demande des fois s’il ne l’a pas seulement inventée pour me faire réagir. Il est très manipulateur. Ce serait mieux comme ça quand même. La jeune femme n’aurait pas à être triste alors. J’espère quand même que lui et son entourage vont bien. Ses comportements étaient pas mal inquiétants. J’espère qu’il n’a rien fait de pire à d’autres.

            Mais c’est clair que je n’ai pas envie de le revoir ni de lui reparler.

            Non merci.

(J’aurais plein de choses encore à dire sur ce qu’il a fait, mais c’est assez long comme ça pour le moment. Je reviendrai peut-être plus tard sur des détails…)

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