Les années de répétition avant la haine

            Je ne vais pas raconter mon agression sexuelle maintenant. J’y reviendrai plus tard, quand je serai en vacances, parce que parfois ça me déprime encore pour quelque temps et je n’ai clairement pas le temps d’être déprimée en plein milieu de la session. J’ai beaucoup de choses à préciser à ce sujet aussi, alors j’attendrai d’avoir le temps de bien les dire. Ce texte concerne donc un aperçu de la période qui a suivi ce moment de ma vie et s’étend jusqu’à aujourd’hui.

            Après l’agression, je niais que cela m’était arrivé. Je prétendais m’être seulement « faite avoir », ou encore que c’était de ma faute si c’était arrivé. Ça alternait. Parfois je n’étais même pas certaine qu’il s’agisse d’une agression sexuelle. Je doutais, parce que je connaissais le gars et qu’il avait déjà dormi chez moi. Je pensais alors que j’avais dû lui envoyer un message ambigu (mais vous verrez lorsque j’écrirai l’histoire qu’il n’y avait pas vraiment de doute possible en fait). Je doutais aussi parce que je ne m’étais pas débattue. J’étais en fait presque inconsciente… Je ne comprenais pas. Ma notion de consentement n’était pas très claire non plus. Ce n’était pas quelque chose dont on parlait tellement alors. On commence enfin à le faire. J’ai eu besoin qu’on me le confirme, que c’était bien une agression. Je doutais aussi parce qu’on m’avait tellement manipulée dans ma vie que je doutais de mes perceptions et de mes pensées.

            Je me suis même menti jusqu’au point de me raconter que c’était l’homme de ma vie et que c’était normal qu’il ne m’aime pas puisque j’étais tellement nulle et laide. J’avais 20 ans. Ma vision de l’amour était très naïve. Je n’avais pas compris encore que le concept « d’homme de ma vie » n’est pas nécessairement vécu de la même façon pour tout le monde, qu’il n’était en fait pas réellement pertinent, mais que surtout : jamais une personne qui m’aimerait réellement ne me traiterait comme ça. Ça me prendrait beaucoup de temps avant de cesser de penser qu’amour et mauvais traitements étaient liés.

            Je me racontais que j’avais aimé ça… inconsciente…

            Je sentais quand même assez que quelque chose n’allait pas pour aller pour la première fois au service psychologique de l’université où j’étudiais. J’avais l’impression qu’on me dirait que je venais pour rien et qu’il ne m’était rien arrivé d’anormal. Ce n’était pas exactement la première fois que je consultais en fait. Adolescente, n’ayant pas d’argent, j’étais allée consulter une travailleuse sociale Ça m’avais aidée un peu, jusqu’au moment où j’étais allée passer des tests et qu’on avait convoqué ma famille pour leur dire que j’étais juste un peu anxieuse et que tout allait bien. Je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas allumé que c’est rare, les jeunes qui vont chercher de l’aide, et que ça veut généralement dire qu’il y a quelque chose qui se passe, mais ils ne l’ont pas fait. Ils sont restés aveugles à la souffrance que je portais. Probablement que c’est lié au fait que jusqu’à tout récemment, j’essayais toujours de protéger mes parents. Jusqu’à il y a environ trois mois, je ne leur avais jamais dit que ce que je vivais était lié (même si je suis consciente qu’ils n’en sont pas les seuls responsables et qu’ils n’étaient probablement même pas conscients de ce qu’ils faisaient) à la façon dont ils m’avaient traitée et me traitaient encore.

            Je ne peux pas dire que j’ai été mal accueillie au service de psychologie de l’université, mais je n’étais clairement pas prête à faire les efforts nécessaires pour changer ma vie, ni même prête à seulement parler de ce qui m’était arrivé. Je le serais seulement sept ans plus tard. Ça prendrait sept ans avant que je sois vraiment capable de m’avouer ce qui m’était arrivé… et un peu plus avant que je m’en enlève la responsabilité. C’est long en maudit, sept ans, dans une vie… alors que je suis certaine que ça n’empêchait aucunement mon agresseur de dormir l’esprit tranquille pendant ce temps… J’ai appris aussi depuis qu’il a fait différentes versions de cela à des femmes que je connais. J’ai appris aussi que la fille avec qui il était en couple a fini par appeler la police et qu’il a été longtemps surveillé… Il l’est peut-être encore.

            Malgré mon refus (ou mon incapacité, le cerveau nous protégeant parfois à notre insu) de conscientiser ce qui s’était passé, les effets secondaires qui ont suivi après l’agression laissaient par contre peu de doute par rapport au fait qu’il s’agissait réellement d’une agression.

            Après que ce soit arrivé, ma perception de moi a continué à changer. Je suis restée prise avec l’idée que pour les hommes, la seule chose intéressante à faire avec moi était la sexualité. J’étais déjà convaincue avant que je ne valais rien et que je n’étais pas intéressante. Après, bien sûr c’était pire. Tout ce temps, je suis restée convaincue d’être une personne inaimable qui ne servait qu’à ce que les gens se vident dedans. Je ne voyais rien d’autre de moi. C’est une réaction très fréquente chez les personnes qui sont agressées sexuellement. Ça entraîne souvent une sorte d’hypersexualisation de la personne qui va ensuite avoir de multiples partenaires sexuels. Ça n’a rien à voir avec le plaisir ou avoir une vie sexuelle épanouie. C’est plutôt être quelqu’un qui est persuadé que c’est sa seule raison et façon d’entrer en relation avec les autres. La réaction inverse est possible aussi. Certaines personnes ayant été agressées refusent d’avoir des relations après. Il y a enfin aussi différents degrés de chacune de ces positions.

            C’est pas mal impossible que ça n’affecte aucunement la personne par contre… que ce soit la personne qui se mente en se disant que ça ne lui fait rien ou les autres qui lui disent que ça ne devrait pas l’affecter comme ça. Ça, ce sont des idées très naïves. Des niaiseries même…

             Dans les années suivantes, les relations que j’aurais seraient pour la majorité très négatives, courtes et pénibles. Des inconnus, des collègues de travail, des hommes qui étudiaient avec moi… des rencontres ponctuées par le retour fréquent de personnes qui m’avaient blessée avant et dont je pensais qu’elles avaient changé. J’ai été amoureuse d’un homme que j’ai vu quelques fois et qui m’a dit qu’il ne pouvait pas m’aimer parce que clairement, j’étais une traînée… Alors qu’il faisait la même chose que moi, sinon pire.

            Pourtant je retournais toujours en quête de nouvelles expériences, en espérant que les choses soient différentes. Je suis une indécrottable optimiste. Mon idéalisme frôle même parfois l’idiotie. J’ai une foi incroyable en la nature humaine. Même maintenant, après tout ce que j’ai vécu. J’ai juste appris à reconnaître certains signes qui signifient que je dois partir, que l’autre ne changera pas, voire qu’il peut être dangereux pour moi. En enfilant chacune de ces mauvaises expériences les une après les autres, l’idée qu’on puisse m’aimer reculait de plus en plus loin dans mon esprit jusqu’à devenir quelque chose qui semblait impossible.

            J’ai rencontré, dans l’ensemble, parmi ceux avec qui il y a eu un lien de nature amoureuse ou sexuelle ou les deux, seulement deux hommes que je qualifierais de « vraiment bonnes personnes » et mes histoires avec eux ont été très courtes. La première fois parce que j’en avais rencontré un juste après l’agression et que je ne supportais pas de parler de moi ni de me laisser vraiment approcher par qui que ce soit. La seconde fois parce que l’amour m’étouffait. J’avais l’impression qu’on n’avait rien à se dire. Je ne savais pas que ces choses peuvent venir avec le temps, au fur et à mesure qu’on connaît la personne. Encore à ce moment, être aimée m’était complètement insupportable. J’ai donc mis fin à ces histoires très rapidement.

            J’avais l’impression qu’il fallait être quelqu’un d’extraordinaire pour être aimé, ou, du moins, qu’il fallait quelque chose que clairement je n’avais pas. Je croyais qu’on se rendrait compte de l’horrible personne que j’étais et qu’on me chasserait sauvagement, avec dégoût.

            J’ai eu une relation avec un poète qui n’allait pas très bien lui-même et il a fini par me laisser parce qu’il avait l’impression de me faire revivre les choses que j’avais vécues avant. C’était mieux comme ça. J’ai été en couple avec un homme assez gentil, mais qui ne pensait qu’à lui et prenait de la coke en cachette, ce qui bien sûr renforçait son égocentrisme. J’ai eu une histoire avec un vieux peintre alcoolique.

            Je me suis mise à avoir peur de l’intimité. Je devais toujours boire pour laisser quelqu’un m’approcher et me toucher. Ça aurait peut-être passé si j’avais pu vraiment connaître quelqu’un, mais comme je me détestais et que je ne voulais pas me connaître, les personnes que je rencontrais avaient à peu près les mêmes sentiments pour moi.

            Ma façon d’être avec les autres correspondait à d’autres indices dévoilant qu’une personne a été agressée. Elle adoptera alors des comportements à risque, se mettra en danger et risquera très fortement la revictimisation. J’étais donc un cas d’école, en un sens. J’ai réagi de façon tout à fait « normal » à mon agression.

            Les complications liées aux effets secondaires de l’agression étaient elles-mêmes compliquées par le fait que j’allais déjà mal. Je me suis retrouvée dans une sorte de torsion entre plusieurs affects comme le dégoût du corps, l’impression d’être réduite à celui-ci en plus, en lutte avec un besoin d’amour et d’affection et un sentiment d’horreur qui me prenait quand je pensais à ce qu’était ma vie. Je vivais plus de honte encore. Toujours plus de couches de honte. Ça m’a bien sûr conduite à m’isoler de plus en plus. À faire silence aussi devant d’autres personnes qui parfois enviaient ma vie sans avoir aucune idée de ce qui s’y passait réellement. Je me suis repliée sur moi-même, obsédée par mon apparence, désintéressée de qui j’étais et de tout ce que j’avais aimé jusqu’alors. À part l’université… Je me suis accrochée à mes études comme si c’était la seule chose qui existait de moi. Là, je n’avais pas de corps, pas de sentiments. Sauf quand je pleurais dans le bureau de mon pauvre directeur de recherche qui n’avait par contre qu’une mince idée de ce que je vivais. C’est l’université et la littérature qui m’ont sauvée.

            Vers la fin de mon doctorat, quand j’ai finalement rencontré la première personne que je qualifierais de réellement violente, violente de façon tordue de façon peu imaginable, j’étais en quelque sorte « mûre à point », au sens où j’avais si peu d’estime de moi et je me sentais tellement détruite et comme un déchet, que j’avais l’impression que c’était vraiment un acte d’une grande bonté de sa part de s’intéresser à moi. J’ai fini cette histoire en stress post-traumatique.

            Après, d’autres histoires violentes me sont arrivées, continuant de me détruire de plus en plus. Alors j’ai commencé à m’haïr. À me détester. À me voir complètement difforme, aussi, tellement toutes mes perceptions étaient affectées. Cette haine totale et destructrice de moi était accompagnée d’une rage constante très difficile à supporter dont ça m’a pris plusieurs années pour sortir.

            Je raconterai un peu plus les histoires qui me sont arrivées et les relations que j’ai vécues dans des bandes dessinées, probablement à partir de janvier.

            J’écrirai aussi au sujet des autres effets secondaires, parce qu’il y en a beaucoup plus que ça, mais ce texte est assez long pour cette semaine.

            Cette haine et cette rage ont continué jusqu’à ce que je décide de rester célibataire jusqu’à temps que je m’aime et que je me sois donné une vie qui me plaise. Ça commence à être le cas, depuis quelques mois.

            Maintenant je ne sais pas si je suis encore capable d’aimer, mais quelqu’un a commencé à me plaire. On verra.

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