Retour sur/à soi (2)

Aujourd’hui j’ai commencé à installer mon abri pour l’hiver sur le balcon. J’ai fait le bas. J’étais trop fatiguée pour faire le haut. Peut-être demain… ou durant la semaine. Je ne parlerai pas beaucoup cette semaine. Les élèves sont en table ronde et j’ai vraiment hâte de les entendre. Je dois corriger leurs zines aussi. Ça aussi j’ai hâte. C’est toujours magnifique et très touchant.

Après j’ai pleuré pas mal… de fatigue et de mon épuisement total des humains. Il faisait assez chaud pour faire une balade avec les chiens aussi. Et j’ai fait un peu de ménage. J’ai repensé à toutes ces choses qui me sont arrivées…

Je me sens dépassée, j’avoue par le genre de raisonnement que le voisin peut avoir. Pas dépassée au sens où ce serait trop complexe pour moi. Ça, ça m’arrive assez rarement je dois dire même si parfois quand c’est vraiment difficile, j’ai besoin d’un peu de temps. Ça me dépasse par l’inconscience et l’égocentrisme dont ça fait preuve. Si les rôles étaient inversés, je n’aurais jamais fait ça à quelqu’un, mais bon, jouons le jeu un peu. Si j’avais fait quelque chose qui fait vivre à quelqu’un une crise de stress post-traumatique vraiment intense (on se rappelle qu’au début c’était tellement fort et paralysant que j’avais de la difficulté à marcher, ce qui, j’ai appris récemment, est un symptôme de dissociation. Il y avait une petite madame avec des jambes en forme de ressorts de guimauve et c’était pas mal moi.), eh bien si j’avais fait ce qu’il m’a fait à quelqu’un, j’aurais au moins très honte, sinon pire. J’essaierais au moins de m’excuser et si la personne ne me laissait pas lui parler ou si elle refusait mes excuses, je lui crisserais patience et je m’effacerais. Je disparaîtrais le plus possible de sa vie pour ne pas la heurter à nouveau. Pour ne pas empirer son état. Pour moi c’est impensable agir comme il l’a fait. Mais lui ça lui semble normal. Il lui semble que la situation n’est pas assez grave pour prendre soin de moi ne serait-ce qu’en disparaissant de ma vie. Il lui semble normal (imaginez ici un ton niaiseux et défensif) de dire « Ben là! C’est ma rue! C’est normal que je passe! ». Pour moi, c’est incroyable. Je pense que c’est dû à un mélange d’absence de conscience de l’autre, comme je l’ai dit, de surestimation de soi et de l’importance de son confort personnel, d’ego blessé d’avoir été rejeté et d’ignorance au sujet de ce que ça fait vraiment de se faire traiter comme ça et de souffrir de stress post-traumatique à cause de l’absence de réflexion et du refus des autres de régler leurs problèmes. Parce qu’une personne qui saurait vraiment ce que c’est et ce que ça fait, ne mettrait jamais quelqu’un d’autre en danger d’en souffrir. Ou si c’était vraiment arrivé par accident, la personne n’aurait pas fait comme si de rien n’était et aurait encore moins choisi d’en remettre par-dessus. Il a fait tous ses choix. Il a aussi choisi de ne pas s’excuser. Il a choisi de ne pas me parler comme un être humain normal. Il a à la place choisi d’agir comme un fantôme glauque essayant de m’effrayer et de me blesser encore plus. Je ne sais pas comment ça peut sembler des choix intelligents, mais bon. Ce sont ses choix et tout ça relève de sa responsabilité. Uniquement la sienne. Il n’y a absolument rien au monde que j’aurais pu faire qui fasse que ce soit ma faute ou que je mérite de subir tout ça. Je mérite encore moins d’avoir à perdre mon temps avec des camera se sécurité, la police et… Je mérite aussi encore encore moins d’avoir à payer tous les frais pour les soins reliés aux effets causés par ses conneries. Ça m’affecte aussi dans mes relations avec les autres. Les autres hommes, mais les femmes aussi. La prochaine fois que j’aurai un homme dans ma vie, si ça arrive un jour, il lui faudra beaucoup de patience et d’intelligence… et ça le fera souffrir lui aussi, et ce, même si je ferai tout mon possible pour que ce ne soit pas le cas. Les gens ne pensent souvent pas aux conséquences de leurs actions et encore moins aux répercussions plus larges sur la vie des gens qu’ils blessent et ça me déçoit, mais surtout: ça m’enrage. Je trouve ça profondément répugnant.

Pour l’affaire du doctorat, j’en parlerai plus en détails une autre fois parce que je commence à être fatiguée, mais je voudrais dire que j’en connais plusieurs des personnes avec un doctorat et aucune d’entre elles n’a la tête enflée et n’a pas eu de vie. La seule personne s’approchant de ça que j’ai rencontrée était une prof qui donnait un cours d’été au même collège que moi une fois… mais encore là je ne sais pas si c’est ça ou si elle composait mal avec le succès public rapide et énorme que lui avait valu sa thèse. Et je ne suis pas prête à dire qu’elle n’a pas de vie. Je ne la connais pas. Dans mon expérience, les personnes qui ont un doctorat sont généralement plus humbles et plus curieuses, même s’il y a probablement des exceptions. Je pense que c’est parce que faire un doctorat c’est être nécessairement confronté à une somme immense de savoir et se rendre compte qu’on est juste une fourmi là-dedans même si notre apport peut avoir une valeur. Il reste un nombre tellement infini de choses à penser, lire, écrire et….Ce serait très difficile, je pense, de penser qu’on est au-dessus des autres ou au-dessus de nos affaires après avoir fait un doctorat.

Ça ne se réduit pas non plus au titre ou au diplôme. Parfois des gens sont surpris quand je leur dis que c’est une des plus belles expériences de ma vie. Je pense qu’ils trouvent ça triste pour moi, de façon un peu condescendante et ignorante. Moi, je trouve que c’est plus triste pour eux. Je trouve ça triste qu’ils aient choisi un sujet ou une activité qui ne les engageait pas vraiment. Un sujet qui n’était pas fondamental pour leur vie. Honnêtement, la thèse et mon premier chien, Ali, ont sauvé ma vie. Je pense que je serais morte si je ne les avais pas eus. Ma vie n’aurait eu aucun sens.

J’ai passé sept ans de ma vie avec des femmes qu’on a traitées comme des déchets. Ce qu’elles vivaient étaient des formes bien plus intenses que celles que nous connaissons de violence, mais ce sont les mêmes violences que nous subissons encore aujourd’hui. De façon moins matérielles… mais elles sont là. J’ai étudié les structures d’enfermement et de contention, de l’architecture asilaire, aux normes sociales, jusqu’à la violence intellectuelle et psychologique. J’ai passé sept ans avec des femmes qu’on avait tellement violentées qu’elles étaient pratiquement devenues des poussières de choses. Je les ai vues se relever et devenir des génies littéraires. Des personnes dont on n’oubliera jamais la parole. Et ça, ça m’a apporté une érudition, c’est sûr, mais ça m’a donné surtout la force et le courage de vivre. De revenir de l’enfer où je suis née, mais aussi des autres enfers que j’ai traversés après, comme les agressions sexuelles. J’ai vu que d’autres que moi savaient ce que ça faisait que d’être traitée comme une chose. Ça, ça m’a donné de l’espoir. Ça m’a donné la certitude que moi aussi je pouvais participer à ce que de moins en moins de personnes soient traitées comme ça dans le monde. Et oui, j’utilise tout ça en classe.

Donc non, personne ne pourra jamais me faire croire que ce n’est pas grave d’être traité comme un chose et violenté, même « seulement » psychologiquement. Personne ne me fera jamais croire non plus qu’il n’y a pas de différence entre moi et une personne qui n’a pas fait ce parcours qui m’a fait traversé l’horreur et en revenir. Personne ne me fera croire que mes connaissances et ma personne ne sont pas valides. Personne ne me fera finalement croire que ce qui m’arrive n’arrive qu’à moi et que ça pourrait être ma faute de quelque façon que ce soit.

2 commentaires

  1. Ce que tu m’as transmis de ces femmes et de ton travail sur elles a changé ma perspective sur le monde. Je suis sorti troublé de mes lectures mais aussi avec un nouveau regard sur tellement de choses. Si c’est juste le début de pourquoi faire un doctorat est important et nous rend plus humble, c’est déjà pas mal.

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    1. Merci de me dire ça. J’en ai besoin. C’est mon tour d’avoir besoin qu’on change mon regard sur le monde, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons. Je garde ton mot précieusement.

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