La violence (2)

Aujourd’hui était un peu plus difficile. En faisant un contrat de tricot, j’ai commencé à regarder The Lost Flowers of Alice Hart. C’est vraiment magnifique, mais c’est dur! C’est incroyablement dur. (C’est rare que je dis ça, alors il ne faut pas le prendre à la légère…) La seule chose que je dirais c’est que c’est encore un portrait de la violence conjugale physique et que je suis tannée qu’il y ait si peu de représentations de la violence psychologique. Mais ça vaut la peine de le regarder même si c’est difficile, ne serait-ce que pour le coup d’œil à l’Australie rurale. Tout simplement magnifique! Mais aussi pour la vision de la violence par les yeux d’une enfant.

Ce n’est pas la série qui a fait que la journée a été difficile. En fait je ne savais pas de quoi parlait la série, mais j’avais vu quelques images et j’étais curieuse. La série a finalement rejoint ce à quoi je pensais déjà, soit à la disproportion des représentations des différents types de violence. Représentations faisant qu’à chaque fois que je parle du fait que j’ai vécu de la violence, l’autre me regarde avec de grands yeux horrifiés en me demandant: « Il te battait??? ». Ce à quoi je réponds inévitablement « Non. ». S’ensuit alors toujours une sorte de déception, une genre de « juste ça » avec les yeux au ciel, comme si la violence psychologique n’était rien, alors qu’il est démontré depuis longtemps que c’est surtout elle qui reste et que les dommages sont pires en fait (à moins de se faire tuer évidemment). Ouvrez n’importe quel livre de témoignages de personnes ayant subi des violences. Elles vous le diront, si vous ne me croyez pas. Ça me révolte qu’on sous-estime encore autant l’impact de la violence psychologique qui peut s’étendre sur toute une vie. Elle est même souvent banalisée et considérée comme un simple « défaut » de la personne qui la commet. A part les deux agressions, j’ai vécu une seule fois de la violence physique dans ma vie et non, ce n’est clairement pas mon pire souvenir relationnel, même si évidemment ce n’en est pas un bon non plus. Le fait est que plusieurs personnes ne savent même pas qu’elles vivent ou qu’elles commettent des violences pour la simple et bonne raison que c’est ce qu’elles veulent n’y appris et que c’est la seule chose qu’elles connaissent. C’est pour ça qu’il est vraiment important de la dénoncer.

Je ne sais pas pourquoi, mais il m’est revenu un souvenir aujourd’hui. Il revient sporadiquement, mais je ne sais pas toujours ce qui le provoque. Quoiqu’il y a un lien direct avec ce dont je parlais un peu plus tôt cette semaine donc c’est probablement ça. Je me suis souvenue de quand j’avais réalisé que le prof d’université que je voyais à 28 ans était un homme violent. C’est arrivé quand il a dit quelque chose. Je ne me souviens plus de la phrase parce qu’il en a dit une infinité de conneries violentes dans l’ensemble de la relation même si elle a pris fin rapidement. Je me souviens du reflet du soleil dans la vitrine d’une boucherie maintenant fermée sur Saint-Laurent. C’était une journée d’hiver ensoleillée et étonnement chaude. Je me souviens de comment mon coeur s’est arrêté. Ma respiration aussi. J’ai eu la chair de poulet et une sueur froide s’est mise à me glisser dans le dos. J’avais compris. Il avait beau avoir été littéralement parfait depuis le début de la relation, juste un peu intense, le masque est un tombé à ce moment et j’ai su. Mon corps l’a su. Il n’y avait aucun doute possible. Je me suis dit: « Oh non! Encore un tabarnak comme ça! ». J’ai fait semblant que tout allait bien. J’ai espéré me tromper, mais non. Ça s’est juste confirmé dans les jours suivants, jusqu’à ce qu’il me dise qu’il pensait que j’allais mourir si un jour il me laissait. Je l’ai regardé, stupéfaite, mais j’ai aussitôt répondu: « Si j’ai survécu à ma famille et deux viols, c’est clair que je vais me remettre du fait qu’on se sépare. Par contre maintenant que je sais que tu te racontes des choses comme ça, je n’ai aucune idée de comment faire pour continuer à être avec toi ». Vous vous en souviendrez si vous lisez depuis longtemps le blogue parce que je l’ai déjà raconté, mais le lendemain matin il m’annonçait (tout à fait par hasard, oui oui) qu’il était encore en amour avec son ex, ex qui a effectivement accepté de le reprendre et qui est grise et fantomatique depuis. Le plan c’était de me faire peur, de mettre la relation en danger et que je le supplie de ne pas me laisser. Ils me sous-estiment toujours. Mais je ne me soumets pas. Elle oui, et c’est infiniment triste. J’en ai souvent des moments comme ça, des moments où je me rends compte que l’autre a juste fait semblant d’être bienveillant. J’en ai eu quelques-uns durant la soirée de l’été dernier.

Ce gars-là, le prof de maths universitaires, à peine quelques jours après que nous ayons commencé à nous voir, il m’a dit que si nous étions pour être ensemble, je devrais déménager parce qu’il ne sortirait jamais avec une femme qui habite dans le village. J’étais encore étudiante à ce moment et je n’avais clairement pas les moyens ni aucune envie d’aller vivre sur le Plateau. Parce ce n’était pas pour aller vivre avec lui qu’il voulait que je déménage… Il voyait simplement que je change d’appartement. C’était pour son standing à lui, peu importe si j’avais les moyens. Je n’avais aucune importance. Je devais être positionnée stratégiquement pour influer positivement sur son apparence et son standing. C’est à vomir.

Je n’aime pas qu’on parle contre mon quartier et qu’on en dise du mal. Je suis très fière de vivre ici. C’est un quartier super hétérogène et riche qui s’est construit (et continue de se construire) sur des luttes sociales super importantes pour la ville et pour la dignité humaine. C’est un quartier de solidarité et d’entraide. Un quartier de personnes qui luttent pour changer les choses. Un quartier qui offre des services aux plus démunis même si on voudrait qu’il y ait encore plus et qu’ils ne ferment pas sans arrêt des endroits pour les louer ou les vendre à des plus riches comme c’est arrivé pour la maison pour les personnes atteintes de VIH il y a quelques années. C’est un quartier qui me ressemble, qui est proche de mes valeurs et où j’aime vivre. Le pari de sécurité que j’y avais fait s’est avéré exact pendant 16 des 17 années où j’y ai vécu. C’est quand même pas mal. C’est un lieu magnifique et vivant sur plusieurs plans. Jusqu’à tout récemment, j’avais l’intention d’y passer ma vie en fait. Maintenant je ne sais plus. Je verrai. Un commerçant du coin à qui j’ai parlé de ce qui m’est arrivé parce qu’il se demandait où j’étais tout ce temps m’a dit de ne pas déménager, que je paierais plus cher et qu’il y aurait probablement un bizarre là-bas aussi. Il m’a dit qu’à la place je devrais aller me planter devant chez mon voisin et l’espionner moi aussi, pour qu’il voit ce que ça fait. J’ai ri. Beaucoup.

J’ai eu une conversation avec ma voisine aussi cette semaine. Elle m’a dit qu’elle avait l’impression que plus on s’embourgeoisait, plus on perdait son humanité et on se perdait soi-même. Je pense que c’est vrai. Je pense qu’on perd de vue ce qui importe vraiment. Je pense qu’on se voile la face aussi.

Je continuerai bientôt. Je parlerai entre autres d’abjections, parce que oui, j’ai passé plusieurs années de mon doctorat à lire sur notre rapport au dégoût et sur les humains qu’on place dans j’en situation d’abjection, comment l’idée de saleté les recouvre et finit par les déshumaniser à nos yeux et que c’est fascinant.

Je vais me promener. Bonne soirée!

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