Ma famille, ma vie

Parfois quand les gens m’envient ma capacité et ma rapidité de travail, j’ai l’impulsion de répondre: « Ce n’est pas de ma faute si tu n’es pas né dans une famille où la douance se transmet génétiquement de génération en génération et je n’ai pas à en payer le prix ». C’est sûr que oui, ca donne des avantages comme cette rapidité et cette capacité de travail énorme… je peux par exemple rester enchaînée à ma table de travail pendant 12 heures d’affilée et juste me lever pour aller moi-même faire pipi ou sortir les chiens pour le leur. Je suis par exemple capable de corriger 20 dissertations par jour alors que la moyenne est entre 10 et 15 selon les professeurs… alors oui, je finis nécessairement plus vite ma pile et oui, elles sont bien corrigées. En plus de mes capacités personnelles, il faut dire que j’ai eu un bon entraînement. Quand j’ai commencé à corriger à l’université pour mon directeur, il donnait toujours des cours très populaires et se retrouvait avec ce que j’appelais des grands bassins… grands bassins où j’avais peur de me noyer, je l’avoue. Il s’agissait de groupes d’une centaine de personnes ou plus bien souvent. Quand les travaux arrivaient, des travaux faisant entre 5 et 10 pages, parfois plus, j’avais une semaine pour passer au travers parce qu’il devait avoir le temps de les relire après, ce qui fait que j’ai appris très vite à arrêter toute ma vie quand je vois une pile de copies, mais vraiment toute ma vie. Mais je ne dis pas ces choses-là. D’abord parce qu’on me traitera de prétentieuse au lieu d’essayer de comprendre comment ça peut expliquer bien des choses. Ensuite, parce que je ne devrais pas avoir à expliquer comment je suis capable de faire la quantité de travail que je fais au rythme auquel je le fais à qui que ce soit puisque l’important c’est qu’à la fin mon travail soit bien fait et à temps. Il y a bien sûr aussi le risque qu’on s’imagine que je suis chanceuse et que je n’ai pas vraiment à faire d’efforts, alors que c’est faux. Je travaille vraiment très fort TOUT LE TEMPS.

Alors oui, si vous étiez surdoué, vous auriez une plus grande rapidité et capacité de travail que la norme, vous auriez aussi une grande créativité et une facilité conceptuelle qui vous permet de jouer avec les idées très rapidement et… vous auriez aussi une hypersensibilité et une hyperesthésie qui sont parfois handicapantes pour la vie en société et qui vous mettent davantage à risque de souffrir de stress post-traumatique, pour ne donner qu’un exemple. Vous seriez aussi plus à risque d’avoir des maladies auto-immunes et de développer des dépendances. Vous seriez aussi probablement harcelés toute votre vie par des personnes qui se sentent menacées par vous et sont incapables d’imaginer que des êtres humains peuvent avoir un fonctionnement neurologique différent et qu’il est possible de le respecter.

La douance vient du côté de ma mère, mais je reparlerai de ça plus tard. Du côté de mon père, ma famille est composée de médecins, d’avocats et de journalistes du côté de son père. Un de mes ancêtres est d’ailleurs le fondateur du premier journal francophone des cantons de l’est. Mon arrière grand-père était quant à lui archevêque et a fait construire une salle de concert à sa femme qui était chanteuse d’opéra. Il y a des liens à faire avec Citizen Kane, oui. En même temps, ils étaient tous très fiers de descendre de coureurs des bois, un en particulier dont apparemment on enseigne maintenant l’histoire au secondaire, et se sont toujours assurés de bien maîtriser les connaissances de leur ancêtre. J’y reviens aussi. La mère de mon père, elle, vient d’une famille très pauvre dont je ne sais pas grand-chose à part qu’à 5 ans elle était déjà forcée par son père, un homme très violent, à aller pêcher l’anguille à mains nues le matin très tôt dans l’eau glaciale du fleuve. Je pense souvent à elle, minuscule, quand il me revient des souvenirs horrifiants de quand mon père m’amenait à la chasse ou à la pêche et m’apprenait, enfant, à dépecer des bêtes ou nettoyer des poissons. J’ai grandi en n’ayant pas le droit d’être dédaigneuse. Je ne suis pas une femme qui crie d’horreur devant la moindre niaiserie comme un insecte ou une souris. J’ai grandi en n’ayant pas le droit d’être faible ni même d’avoir des besoins. Je reparlerai de ces expériences ailleurs, en peinture ou à l’écrit. J’aimerais souligner que c’est par la famille de ma grand-mère qu’est arrivée la violence que j’ai subie enfant. J’aimerais aussi souligner que bien que la douance provienne du côté de ma mère, les ancêtres du côté de mon père avaient quand même des QI pas trop mauvais. Je suis une intellectuelle qui sait dépecer un chevreuil. C’était comme ça chez moi. Je pourrais faire une belle suite à La bête lumineuse, oui… mais c’est pour ça que j’ai un tatouage de chevreuil mort sur le corps. Pour me rappeler la violence de mon père, la violence que ces pauvres bêtes et moi avons subie. (J’ai d’ailleurs regardé la deuxième saison de Sweet Tooth cette semaine et j’ai envoyé tout mon amour à son petit panache…)

Je ne sais pas grand-chose de la mère de ma mère, à part que c’était une femme effacée, sauf un jour par semaine quand elle faisait « maison nette » apparemment. J’étais trop jeune pour me poser des questions sur cet effacement et maintenant elle est décédée donc je n’en saurai probablement pas beaucoup plus. Je sais cependant que les parents de mon grand-père sont morts quand il avait 16 ans et qu’il a dû arrêter d’aller à l’école alors qu’il était très brillant, mais, étant l’aîné, il est devenu responsable de ses 12 frères et sœurs et a dû travailler. Il s’est occupé d’une ferme pendant longtemps. C’était la ferme d’un couvent. Il a été mis à la porte le jour où les sœurs se sont payé de l’équipement mécanisé. Il est parti travailler en ville en traînant sa famille. Il a perdu un œil durant ses premières semaines de travail à l’usine. C’était un homme à qui si on disait un jour qu’on aimerait avoir un chalet, il vous téléphonerait le lendemain pour vous expliquer le plan architectural qu’il avait conçu comme ça, pendant la nuit, tout seul dans sa tête… et ce plan se tenait et il savait tout faire pour construire la maison tout seul peu importe le temps que ça lui prendrait. Elle vient de son côté à lui, la douance. Elle vient d’un fermier et d’un travailleur d’usine, oui, alors rangez vos préjugés.

Ce ne sont pas tous les enfants de parents doués qui le seront, mais mon oncle, lui, l’est assurément. Il a fait de brillantes études en urbanisme… mais après, son caractère introverti et son hypersensibilité de doué l’ont rendu incapable de gérer les défis humains qu’une telle carrière aurait nécessairement soulevés. Il est retourné vivre dans le sous-sol de ses parents, ne sortant pratiquement jamais, restant boulimique de toutes les connaissances qu’il pouvait trouver, mais étant commis au Provigo au lieu du brillant urbaniste qu’il aurait pu être. Un jour, il a commencé à analyser la bourse sur le net. Il est devenu millionnaire et a pris sa retraite avant d’avoir 40 ans, mais il n’est jamais sorti du sous-sol de chez ses parents. Je pense qu’il vit encore dans cette maison et qu’il y retournera probablement quand il sortira de l’hôpital si tout se passe bien.

Quand je vis des moments où des interactions humaines anormales comme celles que je vis souvent au travail se produisent, je me dis que je dois m’accrocher et ne pas accepter la défaite, ne pas accepter d’être exclue du monde parce que je suis différente comme mon oncle a fait. Je l’aime beaucoup. Je lui aurais souhaité une bien plus belle vie.

Je continue bientôt. Demain je reprends le travail sur mon livre alors ça prendra peut-être quelques jours avant que je revienne. C’est un travail d’archives donc une bonne partie est déjà écrite. Je pense que je réussirai à finir d’ici la fin de l’été.

La vente de garage s’est bien passée.

A plus!

2 commentaires

  1. Je me répète peut-être mais tu écris vraiment bien et ce que tu écris est particulièrement intéressant et nécessaire. J’ai l’impression qu’il y a toute une histoire à déployer (et que je découvrirai peut-être en rattrapant lentement mon retard!).

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    1. Merci! C’est gentil! Il y en a plusieurs, je pense. J’ai neuf projets de livres, je pense… Je dois cesser de me laisser détruire par les liens humains et concentrer mon énergie là dessus, un jour à la fois… ça mènera peut-être à des liens plus sains, qui sait?

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