J’ai vu mon jeune homme victime de négligence sévère ce matin dans mon cours. Ça s’est bien passé, je pense. Il écoutait avec de grands yeux et tentait visiblement de maintenir ses tics physiques le plus invisibles possible. J’ai parlé beaucoup de respect dans la création (sans le viser lui directement) pour essayer de minimiser les risques qu’il reçoive des commentaires mesquins des autres. Il a des difficultés sur le plan de la motricité fine aussi. Je sais qu’il faudra répéter, oui. Je voulais aussi qu’il m’entende parler d’essais et d’erreurs, de progrès, de différentes façons de travailler. Que quand on n’y arrive pas, il ne faut pas toujours travailler plus fort (parce que c’est ce qu’on lui a rentré dans le crâne, soit qu’il n’a aucun enjeu et qu’il doit juste travailler plus fort), mais que parfois il faut travailler autrement, avec une autre approche et qu’on arrive à franchir des étapes même si ce n’est pas toujours celles qu’on voudrait arriver à dépasser rapidement. À la fin du cours, il est venu me voir pour poser des questions. J’ai au moins acquis cette confiance là.
Je pensais au dessin que j’ai inclus dans le billet précédent. Il était très imparfait selon beaucoup de critères… mais j’étais quand même fière quand je l’ai fait, parce que je réapprenais à dessiner. Parce que j’avais encore peur. Parce que souvent le crayon me tombait des mains… mais j’avais réussi quelque chose et la bd arrivait à sa fin.
Je veux qu’il commence à accepter de regarder en lui et trouver des choses qu’il aime et qui l’intéressent. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui. Sa personnalité est comme embryonnaire. Mais elle est là, à quelque part. Enfouie sous tout ce qu’on a décidé à sa place et les discours malsains qu’on lui a tenus pendant toutes ces années. J’espère le voir mieux un jour même si je sais qu’être mon élève ne suffira bien sûr pas. Je peux quand même agir autrement que ce dont il a l’habitude et peut-être pointer quelques avenues qu’il pourra décider d’explorer ou pas.
J’ai pu sembler amère hier. Je le suis probablement, oui. Je pense qu’il y a de quoi. Ce qui me pèse ce sont les discours qu’on m’a tenu comme quoi j’irais mieux avec le temps, qu’il existait une belle vie entourée de bonnes personnes pour moi et que je les rencontrerais quand je m’aimerais plus. Je ne suis pas en train de me victimiser en pointant la société comme méchante, non. Ce qui m’agresse, c’est la pression qu’on m’a mise en essayant de me faire croire que si ça ne m’arrivait pas, c’est que je ne m’aimais pas encore assez, que je n’allais pas assez bien, que mon psy ne devait pas être capable de m’aider ou… Mon psy est tout à fait capable de m’aider et il le fait très bien depuis des années. J’ai changé. Je me suis réparée autant que je pouvais. Mon psy m’a aidée en bonne partie parce qu’il n’est absolument pas dupe de l’état du monde. Il ne ment pas en se raconter que le monde est plein de personnes gentilles qui vont bien me traiter. Il n’essaie pas non plus de me faire croire que c’est moi le problème. J’ai cru que j’étais le problème pendant 37 et travaille à ne plus l’être de l’âge de 24 ans jusqu’à 37. Je continue de travailler sur moi en me disant que nous avons tous des choses que nous pouvons améliorer, mais aujourd’hui c’est clair pour moi que je ne suis pas le problème.
Je n’ai pas rencontré des gens qui n’étaient pas pleins de préjugés et qui étaient capables de poser des questions. Je n’ai pas rencontré de personnes capables de m’entendre et de m’accueillir dans ce que j’avais vécu. Quelques-unes mais soit elles sont loin soit je ne peux pas les voir souvent. Il est possible que vous en fassiez partie.
Le monde ne va pas très bien, non. Beaucoup de gens ont des problèmes pas mal pires que les miens mais se racontent qu’ils sont très bien comme ils sont et affectent tout le monde autour d’eux avec leurs problèmes qu’ils nient. Beaucoup de gens portent des idées fausses et malsaines qui les font blesser les autres.
Ça ne peut pas être moi la cause de tous ces problèmes et de toutes ces violences, non. C’est impossible. Je serais l’être humain né dans la version la plus imparfaite de ce que peut être un être humain que la terre ait vu…
J’ai besoin de joie et d’un peu de magie. J’ai besoin qu’il se passe de plus belles choses, voire d’avoir des surprises… pourquoi pas.
