J’aimerais revenir sur l’histoire du commentaire que j’ai reçu en classe parce que je pense que l’aborder d’un point de vue féministe peut entraîner plus de compréhension. Mais je veux parler de ce genre de situation et non de juste cette situation en particulier.
La question de ne pas aborder l’apparence des élèves, surtout celles sexe féminin a aussi à voir avec la liberté des femmes en général et des élèves en particulier. Il existe socialement une sorte d’acceptation tacite (de plus en plus contestée) du fait de commenter l’apparence des femmes. Le problème avec ça, c’est que ça détourne les femmes de leur concentration sur la matière enseigner pour les maintenir dans une position où elles sont toujours jugées extérieurement, ce qui ajoute une anxiété d’évaluation supplémentaire à la vie de tous les jours. Ça détourne de leur esprit vers leur corps.
Je sais que plusieurs personnes, dont des hommes, voudraient recevoir des commentaires sur leur apparence. Je sais aussi que certaines personnes vont trouver que je me plains le ventre plein, mais à chacun ses problèmes. Trop c’est comme pas assez. Personnellement, même si ça commence à diminuer un peu parce que je vieillis, mon corps est commenté à tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, que ce soit positivement ou négativement. C’est plus souvent positif de la part des hommes et négatif de la part des femmes dans mon cas, mais ça varie d’une personne à l’autre. C’est insupportable et épuisant.
Je pense que ça l’est en général, mais encore plus pour une personne comme moi qui a été réduite à son corps et qui l’a détesté une très longue partie de sa vie. J’ai envie qu’on me voit pour qui je suis. Pas pour mon apparence. Si on aime mon apparence en plus et que ça fait mon affaire, tant mieux. Sinon je n’en ai rien à foutre de ce que Monsieur et Madame tout le monde pensent de mon apparence, qu’ils veulent être gentils ou pas. Ça n’a aucune pertinence ce que les gens pensent de mon apparence, de mes vêtements, de mon look, de la face que je fais ou… ce sont vos goûts personnels. Pas une loi. Mon apparence ne devrait pas perturber personne au point où je me retrouve commentée sans arrêt.
Le mot utilisé dans cette situation précise était difficile à recevoir aussi dans ces circonstances particulières. Cute ça peut être invalidant ou infantilisant et je ne pense pas qu’il y a vraiment des femmes qui souhaitent recevoir ce genre de commentaires dans un espace d’éducation ou de travail où elles s’attendent à être jugées sur leurs compétences. Je ne pense pas que la solution soit d’être bête avec les personnes qui font ces commentaires même si parfois ça m’arrive quand je suis vraiment écœurée. Je pense que cette dernière fois j’ai bien agi. Calmement et clairement. C’est probablement mieux quand c’est possible.
Il y a aussi les questions de compétitions entre femmes et de présences potentiellement malsaines dans le milieu où de produisent ces commentaires. J’ai déjà passé toutes mes premières études universitaires à me faire dire que j’avais mes postes et mes bourses parce que j’étais cute et qu’apparemment tous les profs du département voulaient coucher avec moi (même les gais imaginez-vous) plutôt que parce que j’étais intelligente et compétente. Je n’ai pas envie de subir ça de la part des autres élèves à nouveau. C’est invalidant et épuisant et lourd. Ça joue sur l’estime de soi aussi, surtout quand on a été longtemps manipulée et que cette estime est fragilisée ou fluctuante à cause de ça.
Maintenant, comme j’ai dit, je pense que cette fois c’était plutôt gentil et maladroit, mais ça m’a quand même affectée. Peut-être qu’il voulait juste parler de ma relation avec mon chien et qu’il a mal dit sa phrase et c’est pour ça que je ne me suis pas mise en colère. C’était dans tous les cas pas mal moins pire que la fois où j’avais un prof qui venait derrière moi en atelier et me murmurait à l’oreille que j’étais un être exceptionnel. Vous allez dire que je me plains encore pour rien, mais non. C’est crissement énervant et déstabilisant et comme il ne me connaissait pas du tout, ça avait plus de probabilité d’être de la manipulation qu’une constatation réelle d’un quelconque caractère d’exception de ma personne. Je suis partie à rire en regardant Empathie quand l’homme identifié comme souffrant d’un trouble de personnalité antisociale dit ça a toutes les femmes qu’il veut séduire. C’était trop proche du déjà vu.
Que des hommes que je connais et que j’apprécie me disent des choses gentilles quand nous discutons, ça va. Ça me fait plaisir de me faire dire que je suis belle ou cute ou… dans l’intimité. C’est normal. Mais dans l’espace public où je passe déjà mon temps à essuyer des commentaires incessants, c’est pénible.
Je veux juste vivre ma vie librement sans que tout le monde se sente autorisé à commenter mon apparence. Toutes les femmes, pas juste moi, ont droit à cette liberté sans être constamment évaluées.
Parlez nous comme à des personnes tout simplement. Des personnes dont vous respectez l’intelligence.
Il y a plein de textes féministes là-dessus si ça vous intéresse. C’est d’ailleurs un extrait de La fabrique du viol de Suzanne Zaccour qui m’a ramenée sur le sujet aujourd’hui. Commenter n’est pas violer, non. Ça reste cependant une forme de droit qu’on se donne sur le corps de l’autre sans son consentement et ça rend les limites plus poreuses.
Hier je disais qu’il me restait de la tristesse. C’est pour différentes raisons. Je suis tannée de répéter les mêmes affaires à des personnes qui devraient savoir mieux par elles-mêmes. Je suis tannée de découvrir que des personnes dont je pensais qu’elles m’appréciaient pensent en fait du mal de moi et souvent pour des raisons complètement fausses. Je suis aussi tannée que des hommes intéressants et sympathiques me disent des choses gentilles dans des situations où je ne suis pas libre de mes réactions.
Je ne sais pas quoi mettre comme photo… j’ai besoin de prendre des photos…
