Il y a un lien à faire entre ce que je disais de ma déconnexion d’avec mon corps et l’histoire d’Ed Gein. Je sais que j’ai dit que j’avais des trucs à faire et c’est vrai, mais des fois c’est bien aussi de prendre un peu de temps pour autre chose que les obligations.
D’abord une des choses à savoir au sujet de son histoire, c’est le rôle que les médias y ont joué. Même avant ça il faut savoir qu’aux États-Unis, à partir du moment où la presse émerge et encore d’une certaine façon jusqu’à assez récemment, la presse était entièrement libre. Il n’y avait pas de limites, ni d’éthique journalistique, ni de code déontologique, ni de soucis de comment formuler les choses pour ne pas terroriser la population. Comme c’est encore le cas aujourd’hui, il y avait en parallèle de ça une forme de contrôle sous-jacent exercé par des intérêts économiques, idéologiques et politiques, parfois bons et parfois mauvais. Les grands reportages se sont par exemple développés en lien avec la condamnation de l’esclavage en produisant dans la presse du Nord des portraits détaillés et humains des personnes ayant été mises en esclavage. Bonne utilisation idéologique de la liberté de presse. Donald Trump? Mauvaise utilisation idéologique, politique et financière de la liberté de presse. Vous comprenez le principe.
Concernant le cas de Gein , les archives montrent qu’au moment où les faits ont commencé à être connus, il y avait plus de journalistes présents dans la ville où ça s’est produit que d’habitants. Vous me voyez venir, je pense… qu’est-ce que ça veut dire? Ça veut dire qu’une bonne partie des choses qu’on a raconté qu’il avait faites sont fausses. Elles ont été inventées pour attirer l’attention et faire vendre, sans que les sources soient nécessairement vérifiées. Il n’a par exemple pas eu de relations sexuelles avec des cadavres. Au moment de son arrestation il a dit qu’il était encore vierge (ce qui est très possible), mais qu’il y avait pensé, à essayer avec des cadavres, sauf que ça sentait trop mauvais et ça l’a dégouté. L’histoire des cadavres provient de l’imagination morbide de je ne sais qui et a peut-être un leu avec le fait qu’Ed a raconté avoir eu une érection en voyant sa mère dépecer un cochon dans leur grange… beaucoup de personnes y voient l’annonce d’une perversion, mais ce n’est peut-être pas du tout ça. Se mère lui interdisait toute sexualité et le terrorisait en utilisant des discours bibliques. Il y a dans cette terreur un lien qui peut se créer entre le désir et la mort. Ce ne serait pas la première fois. Vous pouvez lire Les larmes d’Eros de Bataille si ça vous intéresse. Ça peut aussi simplement être parce qu’à cette époque pas mal de gens étaient obsédés par l’idée que tout avait une motivation sexuelle et que ça semblait logique pour eux que ce soit ça la seule chose qu’il trouve à faire avec des cadavres de femmes. Imagination paresseuse. Il avait d’autres projets apparemment.
Le costume de femme en vraie peau de femme est vrai. Les meubles en peau humaine pas tant. Il aurait fait une poubelle. Manger et boire dans des crânes serait vrai. Et… Si vous voulez vraiment savoir ce qui a réellement été retrouvé chez lui au moment de son arrestation, il faut regarder les rapports de police de l’époque. Pas les séries true crime ni les articles de journaux qui sont truffés d’augmentation et de surenchères qui ont juste gonflé avec le temps. La ceinture avec des mamelons n’a par exemple pas été faite par Ed. C’est un artiste qui l’a fabriquée en s’inspirant de l’histoire d’aide et qui en a fait des photos avec un fini qui ressemble à celui de cette époque. Donc si vous la trouvez sur le net et qu’elle vous semble authentique, comprenez qu’il y a juste eu beaucoup de travail artistique mis dans ce projet… pour des raisons qui appartiennent à l’artiste.
C’est un phénomène condamnable, ce que les médias ont fait, mais je trouve que ça reste intéressant par rapport à la nature humaine, à ce que les gens sont prêts à faire subir à un homme, mais aussi à l’ensemble de la société parce que cette histoire a eu beaucoup de répercussion dans l’imaginaire collectif. Il y a quelque chose de cet ordre-là aussi dans l’histoire de Jack L’éventreur. Dans son cas, il y aurait eu une forme d’opération visant à entretenir et augmenter la peur dans la population par l’intermédiaire des journaux (en plus de faire de l’argent avec les journaux vendus, oui). Dans ce cas l’objectif était de pousser les gens qui habitaient le quartier de Whitechapel à vendre à perte leurs maisons et immeubles pour les racheter, mettre à la porte les personnes pauvres, malades et immigrantes et… de les remplacer par des commerces et des personnes plus riches et blanches, phénomène qu’on connaît bien aujourd’hui sous le nom de… gentrification!
Vous vous doutez bien que je referai ma table ronde sur la médiatisation des crimes et ses impacts cet hiver. Ça me fascine trop. Je reviendrai plus tard avec une suite…

La photo est tirée de Did you hear what Eddie Gein done? d’Harold Schechter et Eric Powell