Vous pensez que je passe mes journée à avoir le loisir de penser à la littérature? Non. Je suis beaucoup trop occupée à devoir faire la police des mœurs, poste pour lequel je n’ai jamais appliqué. Vous me direz peut-être que je ne suis pas dans l’obligation de faire quoi que ce soit à chaque fois… ce serait ne pas bien me connaître. J’ai littéralement une maladie de lançeuse d’alerte. Je ne fais pas juste aider une fois de temps en temps. J’arrive en courant et j’ameute les autres dès qu’il y a un signe d’injustice. Je n’ai pas l’égocentrisme nécessaire pour ne pas le faire. Je ne dormirais plus la nuit. Avoir la conscience toujours claire est vraiment nécessaire pour que je puisse me respecter… et je n’y arriverai pas en me mentant ou en nuisant aux autres. Je pense qu’il faut être profondément égocentrique et porter beaucoup de raisonnements erronés pour agir comme plusieurs personnes le font à mon travail et dans la vie en général. Une autre collègue m’a dit qu’elle se fait prendre ses idées depuis des années. La façon dont ça lui arrive est que quand elle dit quelque chose, les gens l’ignorent et quelques jours ou semaines plus tard ça ressort et la personne énonçant cette idée dérobée est alors qualifiée de tellement brillante. Je la crois. C’est infiniment pénible. Il me semble que si on se permet de punir des élèves qui ont ce type de comportement, on ne peut pas se permettre de l’avoir en tant que professeur. C’est ridicule. Je l’aime même si elle m’épuise, ma qualité de personne qui cherche à enrayer les injustices. Elle a pour conséquence que je suis aussi un bon chien de garde à avoir comme amie. Les médisants me demanderont pour qui je me prends. Je répondrai que je suis une personne qui connaît ses droits et ceux des autres et les respectent. Ça n’a rien de particulièrement bizarre, il me semble. C’est au contraire la base de la vie en société.
Je parlais avec mon psy de cette histoire hier. Il m’a dit que quand il vivait chez ses parents, sa mère lui disait toujours de ne pas oublier de bien conduire pour les autres quand il partait en voiture. J’ai trouvé ça beau. Nous pourrions effectivement assumer que les autres vont bien conduire et prendre soin de nous en agissant de façon saine et responsable sans vraiment penser à ce que les autres font ou vont faire. Le fait est cependant que beaucoup de personnes s’en fichent de nous nuire, voire de mettre notre vie en danger. Ça m’est arrivé encore hier quand un monsieur, essayant de profiter des quelques secondes que les piétons ont pour traverser avant que les voitures aient le droit d’avancer, a essayé de me foncer dessus avec son camion pour arriver 5 mètres plus loin plus vite en étant passé sur la rouge. C’est vraiment dangereux. Surtout que j’étais en vélo et que, comme une voiture, ça prend une certaine distance pour freiner en vélo. Ce n’est pas immédiat. Bien conduire pour les autres, ça veut dire avant tout être conscient de son propre comportement et de comment il peut nuire aux autres. Mon psy a conclu cette histoire au travail en disant que ces femmes n’avaient pas été à la hauteur des responsabilités qui leur sont confiées en occupant un rôle de coordination, puisque la coordination a le devoir de rendre aux membres de l’équipe le mérite qui leur revient… et que ce n’était pas particulièrement difficile de vérifier de qui venait l’idée. J’avoue avoir ressenti du dégoût, de la colère et de la tristesse quand c’est arrivé. Ce sont des réactions normales face à un manque de loyauté. Je déteste quand même être traversée par ces émotions. L’erreur n’a bien sûr toujours pas été corrigée deux semaines plus tard… mais je n’ai plus envie d’y penser.
Mais pourquoi les gens agissent comme ça? J’ai dit que je ne savais pas comment ces idées arrivent dans la tête des personnes neurotypiques, mais ce n’est pas tout à fait vrai. C’est en bonne partie à cause de ce qu’on appelle l’entitlement. La meilleure traduction française que j’en ai trouvé à ce jour est « Le droit d’agir à sa guise ». Ça réfère au fait que certaines personnes pensent qu’elles sont supérieures et ont plus de droits que les autres. Ce n’est pas toujours conscient. Les pédophiles qui passent à l’acte et les violeurs ont tendance à avoir ce genre de pensée. Dans l’inceste par exemple, un homme peut se dire qu’il a droit au sexe et que sa femme n’aime pas ça alors c’est ok qu’il le fasse avec ses enfants. (L’exemple vient de mon cours sur la délinquance sexuelle.) On voit l’erreur de raisonnement. Lui non, pas toujours. Il le sait qu’il n’a pas le droit, mais parce que c’est lui et qu’il pense qu’il a droit à plus… ça finit par se transformer dans son esprit en une autorisation de le faire.
Vous vous demanderez peut-être comment on fait pour savoir qu’on a ce genre de pensée si on est inconscient de les avoir. Il faut s’observer. Genre si vous vous surprenez à assumer que je dois sortir avec des itinérants pour subir de la violence, alors que mon ex dirige un des départements de maths d’une des plus grandes universités du pays et qu’un autre est biochimiste… ou encore si vous pensez que je vis de la violence parce que je serais laide et niaiseuse… ou encore si vous vous racontez que vous êtes plus intelligent que moi… des choses comme ça… ce sont de bons indices qu’il y a quelque chose de fragile dans votre image de vous et que vous recourez à cette idée… que vous seriez supérieur… que vous avez plus le droit de vivre… que vous savez mieux comment faire…alors que c’est faux.
Pourquoi c’est important? Parce qu’à partir du moment où on positionne les gens comme inférieurs, on court toujours un très grand risque de les maltraiter, voire de les violenter. Si vous vous le permettez, vous devez assumer ce que vous faites et comprendre que la personne que vous traitez ainsi ne vous doit absolument aucun amour ni aucun respect après.
Je rêve d’égalité.
