Je me souviens très bien de la première fois où j’ai perdue une élève. La première fois où je l’ai su en tout cas. C’était durant ma deuxième année au collégial. Donc ma septième année d’enseignement. Une belle fille brillante avec de longs cheveux bruns qui s’assoyait toujours à la même place. Des yeux immenses et rieurs. 19 ans. Elle était allée dans une fête et avait voulu expérimenter. Elle avait acheté des trucs à un gars. Elle a fait une overdose. C’était pas mal le début de la crise du fentanyl à Montréal. C’était en tout cas la première fois que j’entendais parler de ce produit et qu’on l’utilisait pour couper différentes drogues sans toujours aviser les personnes qu’il y en avait dedans. Je me souviens d’avoir reçu un message qui m’expliquait tout ça. Je me souviens que mon cœur s’est arrêté. Je me souviens d’avoir passé le reste de la session à regarder « sa » place. Je sais que j’y pense souvent, presque tous les jours quand j’entre dans le collège. Je sais que je me sens mal à chaque fois que je dois enseigner dans le local où j’ai subi son absence pour la première fois après. Je sais que j’ai encore honte de ne pas avoir eu la force ni de m’être sentie assez à l’aise avec le rôle que j’avais pu jouer dans sa vie pour me présenter à l’enterrement. Je sais que je ne vais jamais oublier cette jeune femme. Je sais que j’en parle à tous les groupes auxquels j’enseigne à chaque année pour leur demander d’être prudents et de prendre soin d’eux-mêmes sans condamner leur envie d’essayer des choses, mais aussi pour ne pas qu’ils déduisent de mon look que je trouve ça cool, la drogue, moi, chose qui m’arrive souvent, même si beaucoup de personnes straight edge ont aussi l’air de moi.
Alors ce matin, quand j’ai découvert qu’un homme avec qui j’ai étudié est décédé, un homme brillant, c’est avec beaucoup d’appréhensions, une fois le choc de ma propre tristesse un peu diminué (mais il est encore là), que j’ai écrit à mon directeur pour lui dire que son élève était mort, brusquement, comme ça, à 42 ans. La cause du décès n’est pas mentionnée. Devant la surprise et l’effarement des autres et son apparente grande santé, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il avait fait un choix pour des raisons qui lui appartenaient. La réalité est peut-être autre, mais ça semble quand même probable que ce soit ça.
Ça me renvoie à ce que je vis. Je ne suis pas en train de dire que je veux mourir. J’ai eu des pensées sombres un temps, durant le harcèlement, comme vous savez. Je ramène cette histoire à moi parce que souvent, quand ça arrive, les gens me disent qu’ils pensaient que ce serait moi, qui mourrait la première… dans ces circonstances-là, oui. Mais je ne suis pas une très bonne candidate pour cette mort-là malgré les apparences. Sauf peut-être si un jour je suis trop malade et qu’il n’y a pas d’autres solutions pour me rendre la vie supportable. J’ai mes gardes-fous, dont je parlerai peut-être un jour, mais il y a ceux poilus, mon envie d’apprendre, ma créativité, mon envie que les gens souffrent moins et de participer à la diminution de leur souffrance et… Alors je suis encore présente, oui, même si j’ai traversé des périodes très sombres. Je suis en ce sens là digne fille de la violence de mon père et non celle du désœuvrement de ma mère. Pas au sens où je serais violente moi aussi, non. Au sens où à cause de la violence de mon père, j’ai appris à survivre à tout, à m’adapter à tout, même à des choses insupportables pour les autres. C’était un prix cher à payer, oui, mais au moins j’ai ça.
Je ne peux que retirer de cet événement une infinie tristesse face au gâchis qu’est souvent la vie des hommes et à combien j’aimerais qu’ils consultent davantage et plus tôt qu’ils le font. Ça brise le cœur, un bel homme intelligent avec un incroyable sourire qui disparaît subitement à 42 ans alors qu’il avait probablement encore beaucoup à nous apporter. Ça brise le cœur les hommes qui deviennent amers, violents, qui restent dans leur ego, qui cachent tout ce qu’ils vivent et…
Ça m’a fait penser aussi à mon histoire avec le chargé de cours parce que cet événement là pour moi, ça évoque un peu les mêmes choses. Pourquoi il est important de ne pas faire ce qu’il m’a fait aux élèves. La plupart du temps, on ne sait pas ce qu’ils vivent et ce qui peut leur arriver après ce genre de situation violente. Je n’ai pas aimé perdre mon élève. Je ne me serais pas pardonné de la perdre par ma faute. Je ne sais pas comment quiconque sain de façon au moins minimale pourrait vivre avec ça. C’est aussi un cas d’un bel homme à la sensibilité et à l’intelligence intéressantes mais qui semble rongé par quelque chose dont il gagnerait probablement à prendre soin. D’ailleurs il m’a écrit un message qui semble sincère et j’ai accepté d’aller en médiation pour être cohérente avec moi-même et mes valeurs. Je ne pourrais pas continuer à dire avec la conscience claire que dans ma vie les hommes ne s’excusent jamais si je ne lui offrais pas la possibilité de vraiment le faire. Je sais qu’il y a un risque d’être blessée à nouveau. Il y a aussi la possibilité de grandir et d’avoir une expérience positive.
Ça me ramène à mon idée: prendre soin. De tout le monde là, justement, parce qu’on ne sait jamais ce que l’autre traverse, avec quoi il est en lutte, peut-être à mort.
Demain ça fera un an que je n’ai pas bu d’alcool. Je ne suis pas alcoolique. Je le précise pour les personnes qui viendraient de joindre le blogue. J’ai eu tout simplement envie flume année comme ça. J’en reparlerai.
Au lit!
Prenez soin de vous et des personnes autour de vous. Toutes les personnes. C’est important.
