Rire

Un jour, il y a plusieurs années, mon ancien ami, l’enseignant de philosophie, m’a dit le plus sérieusement du monde que les livres écrits par les femmes étaient de la littérature de bonne femme et que l’expérience des hommes est plus universelle. La bouche m’est tombée devant son sérieux et l’absence de remise en question de soi et de réflexion sur les expériences des autres pour imaginer, pour projeter cette idée sur les autres, essayer de leur imposer que ton expérience du monde est plus valide et plus universelle que la leur. (Bonhomme qui pleure de rire suivi du bonhomme qui pleure pour vrai.) Non, mais à quel point il faut se sentir important et se surestimer?

Je ris et je pleure, mais je suis quand même sérieuse. Je ne pense pas qu’il le sait activement et rationnellement qu’il pense, parle et agit de façon misogyne. Mais c’est justement là, dans cet aveuglement sur soi-même, qu’elle est cachée la misogynie internalisée. Il y a des hommes dont je sais qu’il savent à quelque part en eux, clairement, qu’ils sont misogynes. Genre Gérard Depardieu sur lequel j’ai écouté le documentaire dans lequel il profère des propos qui sont littéralement à vomir. Je pense que ça l’excite d’être répugnant à ce point.

Il y a d’autres hommes chez qui je pense que c’est moins conscient, moins volontaire… mais c’est là quand même et non, je ne l’excuse pas puisque je pense qu’il y a assez d’informations disponibles dans le monde pour qu’ils se renseignent, mais que je sais aussi ne pas être la première personne qu’ils blessent dans leur vie, à moins que toutes les femmes dans leur vie aient été complètement lobotomisées par la misogynie internalisée, ce qui me semble peu probable. Ça veut dire qu’ils ont choisi d’ignorer les blessures qu’ils ont causées pour plutôt se réfugier dans cette même misogynie internalisée et dire à ces femmes qu’elles sont trop sensibles et bla-bla-bla.

J’ai trouvé cette image sur le net cette semaine:

C’est un peu ça l’idée, hein? Ne jamais se remettre en question. Ne jamais interroger son comportement. Tout mettre sur le dos de notre humeur ou de notre tempérament, de notre trop grande sensibilité. Le problème est dans ce que vous faites. Pas dans notre réaction. Nous n’avons pas à recevoir n’importe quoi de vous calmement. Je pardonne aux hommes qui prennent conscience de ce qu’ils ont fait, qui ont l’humilité de le communiquer et de s’excuser réellement et d’entrer en action pour montrer des changements concrets. Les autres peuvent manger de la 💩. Ça fait de moi une femme difficile, il paraît. Je ne pense pas. Je pense que la réponse est ailleurs.

Cette semaine après avoir fini le nouveau livre de Martine Delvaux, je lui ai écris. Je voulais lui raconter comment j’avais vécu certains épisodes du balado Dépeindre Riopelle, que j’ai beaucoup aimé à part cette fameuse description du coup de foudre entre lui et sa dernière compagne. Moi ça m’a brisé le coeur. J’avais entendu l’histoire de ses amours précédentes avec des femmes artistes. Entendre l’histoire de ce dernier « amour » où il a été exigé de cette femme qu’elle abandonne tout ce qu’elle était, qu’elle disparaisse en quelque sorte pour devenir la porteuse de son œuvre à lui au-delà de sa mort, les crises de rage et de jalousie qu’il faisait pour ne pas rester seul…. Ça a tué une partie de moi. J’imagine qu’ils ont vécu de beaux moments, mais ce n’est pas ça pour moi l’amour. À mes yeux de femmes en thérapie depuis 15 ans qui a décortiqué le concept dans tous les sens et à qui les hommes demandent sans arrêt d’être une autre femme que celle qu’elle est, c’est au mieux de la dépendance affective, au pire de la violence. Ça m’a beaucoup déçue de lui. Je n’ai jamais désherbé mon jardin avec autant de rage. Je n’adhère pas à la phrase qui revient souvent selon laquelle Riopelle aimait les femmes. Je pense qu’il aimait leur compagnie, qu’elles s’occupent de lui et provoquent des choses en lui, mais je ne pense pas qu’il les aimait elles en tant qu’elles… parce que quand on aime quelqu’un, on ne lui demande pas d’être quelqu’un d’autre, on ne lui demande pas de disparaître pour qu’on puisse prendre encore plus de place.

J’ai dit aussi à l’autrice que la phrase qui revient souvent dans le livre, sur les femmes qui sont et font ce que les hommes veulent, qui ont appris qu’il faut le faire, que c’est comme ça (phrase dite en d’autres mots, je paraphrase) m’avait marquée. J’ai d’abord pensé à comment ça m’épuisait de ne jamais avoir été une femme comme ça. Mais après, j’ai réalisé comment je suis heureuse de ne jamais avoir été une femme comme ça, de toujours avoir tenu mon bout depuis que j’ai quitté le foyer de mon père où je n’avais le droit d’avoir aucun besoin ni d’être qui que ce soit d’autre que sa prolongation en fait. J’ai toujours refusé qu’on m’efface à nouveau. Je n’arrêterai pas.

Les hommes (je précise ici que je parle de ceux qui me traitent mal et pas de tous les hommes) voudraient que je sois idiote, pas trop savante, docile, légère, flirteuse et… Ils ne se posent pas de questions sur comment c’est violent de me plaquer ces exigences dessus (ou sur qui que ce soit en fait). Ni sur comment aucune femmes n’est « les femmes ». Ils voient encore moins à quel point c’est encore plus violent de leur part de ne jamais rien entendre ni comprendre ni assimiler de mon histoire dans leur façon d’agir avec moi. Ils ne réalisent pas que je ne veux pas être ce qu’ils me commandent d’être. Ils voient encore moins que ce n’est pas possible que je sois comme ça. C’est irréaliste de demander à une femme qui a vécu beaucoup de violence, de multiples agressions et violences sexuelles, qui souffre de stress post-traumatique complexe et… d’être légère, niaiseuse et flirteuse. Ça n’est pas de l’amour ni du désir pour moi. C’est vouloir m’utiliser sans même essayer de me connaître. J’ai des enjeux différents de la plupart des humains. Pour être intéressant à mes yeux il faut en tenir compte, le respecter et essayer de comprendre ce que ça peut faire sans pour autant me réduire à n’être qu’une victime, ce que je ne suis pas. Ce serait ça, m’aimer.

Je n’ai pas attrapé les narcissisme de mon père. Ce n’est pas héréditaire. Les narcissiques ne vont pas en thérapie sauf s’ils y sont forcés. Il y vont encore moins pendant 15 ans. Il arrive parfois que les parents narcissiques vont recréer leurs blessures dans leurs enfants et produire de petits narcissiques, oui, Ce que la recherche démontre c’est qu’à cause des rôles genrés que la société nous attribue, les fils de narcissiques ont plus tendance à le devenir aussi alors que les filles ont plus tendance à devenir dépressives, même s’il existe, oui, des femmes narcissiques. Il reste que les rôles de genre rendent plus facile que ce trouble de la personnalité se développe chez les hommes, ne serait-ce que parce qu’on leur raconte sans arrêt leur fausse supériorité. Mon diagnostic officiel, c’est le trouble de stress post-traumatique complexe avec épisodes dépressifs. On a du le revoir récemment pour le confirmer pour une demande d’indemnisation. C’est un trouble du système nerveux, pas une maladie mentale, mais les symptômes peuvent causer des troubles de santé mentale… genre de l’anxiété généralisée et des épisodes dépressifs… c’est plus clair?

C’est normal, à cause de toutes les violences que j’ai vécues et de ma condition que je vive difficilement les relations avec les autres et que les relations amoureuses soient terrorisantes pour moi. Même si je sais rationnellement que les hommes ne sont pas tous les mêmes, ils choisissent quand même la plupart du temps d’agir comme des cons dans ma vie, qu’ils le soient profondément ou pas. Ce n’est pas vraiment évident, flirter quand on est terrorisée. Ça veut dire que si j’ai un homme dans ma vie un jour, ce sera un homme qui me veut moi et non l’image qu’il a dans sa tête de ce que devrait être une femme. Je peux flirter, être joueuse et légère et… seulement quand j’ai confiance en l’autre. Le faire avant, c’est me mettre systématiquement en danger comme on a vu ces dernières années.

C’est sûr que j’aurais besoin de plus de bonnes expériences avec des hommes dans toutes les sphères de ma vie, pas juste celle amoureuse. Cette histoire dans mon cours, elle a été retraumatisante parce qu’elle a répété quelque chose qui a été le cadre de toute mon enfance. Être face a un homme que j’apprécie qui est en fait imprévisible et qui après s’être montré bienveillant, se retourne tout d’un coup pour me blesser sauvagement sans que je l’aie vu venir. Ça, c’est agir comme mon père et c’était certain que ça allait me blesser.

Au delà de toute cette réflexion, j’ai ri aujourd’hui. J’avais une rencontre à l’université et mon téléphone s’est mis à jouer Wild is the Wind et la voix de Bowie s’est élevée dans mes oreilles alors que je pleurais parce que je n’avais pas envie d’y aller. C’est une chanson que je sais et trouve magnifique, mais j’ai un petit problème avec en même temps. Il y a quelques années, j’ai lu que Bowie n’avait aucun souvenir d’avoir enregistré Station to Station parce qu’il consommait trop à l’époque. Je pense qu’on y devine une forme de douance et un talent avéré dans le fait qu’il a réussi à produire un tel album sans être en possession de ses moyens, sans être complètement là plutôt qu’un produit de la drogue. Quand j’écoute Wild is the Wind, j’éclate de rire malgré le fait que ce soit magnifique. Pourquoi? Écoutez. Écoutez vraiment tous les sons qu’il fait. Je pense qu’il n’aurait jamais été capable, à jeun, d’un tel sans gêne, d’une telle absence de conscience de soi qui a permis la présence de toutes ces modulations très étranges dans sa voix et qui rendent justement sa version de la chanson magnifique. Et ça me fait pleurer de rire.

À plus!

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