À mon dernier cours de photo, une personne a présenté un projet sur les personnes non binaires et les personnes trans. C’était beau et triste en même temps. Ça rejoint indirectement mon projet photo qui parle de la difficulté que j’ai eu à être une femme.
L’été dernier, en lisant un livre sur les HPI, j’ai découvert que pour les personnes neurotypiques, quand elles me racontent quelque chose et que je parle en retour de mes expériences, c’est interprété comme quelque chose d’égocentrique, comme si je ramenais la conversation à moi. Pour une personne HPI, ce n’est pas ça. Surtout pas pour une personne HPI qui est en thérapie depuis aussi longtemps que moi. Pour moi, il n’est pas possible d’avoir une réelle empathie si on ne va pas puiser en soi la compréhension de ce que ça peut être vraiment de vivre ce que l’autre vit. Si on ne l’a pas vécu, alors il faut chercher des expériences proches, des expériences parentes qui nous donnent une idée. Donc c’est ça que je fais quand je parle d’une expérience en retour d’une autre racontée. J’en raconte une autre pour montrer qu’elles ont des liens et qu’elle me permet d’imaginer, ou, encore mieux, de ressentir ce que l’autre peut ressentir et donc de me mettre en quelque sorte au diapason de sa souffrance.
Donc en écoutant la personne parler de son projet, je me suis dit la même chose que je me dis à chaque fois que j’entends une personne trans ou non binaire parler de ce qu’elle dit: si ça a été aussi difficile pour moi d’accepter d’être une femme, puis d’accepter d’être la femme que je veux être alors que je suis une femme cisgenre hétérosexuelle, je ne peux qu’imaginer ce que ça peut être pour ces personnes. Il y a une parenté entre les expériences, mais je reste lucide face au fait que la réalité quotidienne de ces personnes est beaucoup plus difficile que la mienne, même si la mienne est difficile aussi et que ma souffrance est valide.
Je suis triste aussi parce que je viens d’une époque où, pendant un bref laps de temps, il a semblé que la possibilité pour que plus de différences soient acceptées et respectées a été ouverte. Ça me donne envie de vomir et de pleurer de constater qu’après toutes ces années, nous avons en fait régressé. Je sais que face à des temps inquiétants, des temps de guerre et de pandémie, les humains ont tendance à être plus conservateurs. Le problème c’est que de comprendre pourquoi les choses sont comme elles sont, dans ce cas précis, ça ne me suffit pas. Je n’ai pas osé mettre mon projet en ligne ce soir parce que je suis épuisée et que la seule pensée qu’un masculiniste de marde ou un pervers voyant le tracé de mes seins ferait un commentaire de marde aussi, ça m’a juste épuisée et découragée d’avance. Je le montrerai un jour c’est sûr. Juste pas aujourd’hui. En voici un petit bout. Le plus classiquement beau et le moins controversé:

J’ai fait mon projet sur My Own Private Idaho. On le sait, j’ai grandi dans une famille où le père était violent et la mère écrasée, presque disparue. Ce film, pour moi, ça a été une sorte d’ouverture du monde. Un moment où j’ai réalisé qu’il existait vraiment d’autres formes de vie, d’autres types d’hommes, d’autres formes d’amour. J’ai aussi compris que ce que je vivais était une réalité, pas la réalité et qu’il y avait un ailleurs, au bout de ces routes infinies dont parle Mike dans le film… et que moi aussi, je pouvais chercher.
J’avais 14 ans quand j’ai vu le film. Il est sorti quand j’avais dix ans, mais à l’époque ça prenait vraiment beaucoup de temps avant que les films soient traduits et se retrouvent à la télévision. A 14 ans, comme bien des adolescents, j’ai voulu expérimenter des choses. Comme je suis une personne très curieuse et intense, les choses ont dégénéré rapidement. Ça n’a pas été long que je me suis retrouvée avec une seringue dans le bras. Étrangement, River Phoenix, qui jouait Mike dans le film, est mort d’une overdose pas longtemps après que j’ai vu le film. Ça a été comme un électrochoc.
Même si je le sais que je le dois à ma lucidité acquise trop vite à cause d’un père enfant qui m’a demandé d’être adulte trop tôt, j’ai toujours considéré la mort de River comme une des raisons qui m’ont convaincue d’arrêter. je dois ma vie en partie à sa mort et ça je ne l’oublie jamais. Avec la popularité qu’a son frère Joaquin ces dernières années, ce serait difficile de ne jamais penser à lui.
J’ai continué à chercher ma vie ailleurs. Je n’ai jamais repris de drogue. Au début de mon doctorat, j’ai reçu un appel de ma mère qui m’a annoncé que deux de mes amies d’enfance étaient décédées dans les jours précédents. Une d’une overdose. L’autre des suites de la bactéries mangeuse de chair qui l’avait littéralement dévorée trop vite parce qu’elle était squelettique à force de prendre du speed pour ne pas engraisser, elle qui luttait contre un trouble alimentaire sévère depuis l’enfance. Elles n’avaient pas arrêté. Moi oui. J’ai pris une autre route.
Entre toutes ces choses, il y a des liens. Des liens aussi avec la femme que je suis devenue. C’est dans mes souffrances passées que j’entends les autres, que je vois leur humanité. Le projet parle en partie de ça, mais de bien plus, mais je le développerai ailleurs plus longuement. Je m’endors trop aussi. Je le présenterai mardi.
Bonne nuit!