Tout faire

Je viens de finir de revoir My Own Private Idaho. A chaque fois que je l’ai vu dans ma vie, je l’ai perçu d’une façon différente. Aujourd’hui, je me sens bien loin de l’ado élevée par Super écran qui enviait ces garçons sauvages. Une partie de moi me faisait me reconnaître dans le personnage de Keanu Reeves. Le fait que je viens d’une famille relativement aisée m’a longtemps fait croire que ce que je vivais n’était pas réellement de la maltraitance. Je me sentais dans une position d’imposture face aux souffrance des autres. J’avais le préjugé que si on n’est pas pauvre, on ne souffre pas vraiment et on n’a pas vraiment une vie misérable. Aujourd’hui je sais que ça n’a rien à voir.

Celui à qui je ressemble vraiment, c’est Mikey, le jeune homme trop sensible pour la vie sans cesse trahi. Je me suis éloignée de cette sensibilité exacerbée avec le temps. J’ai plus fait un pas de côté que changé complètement. Il y a quelque chose qui reste en moi de cette sauvagerie, cette soif de la route, cette insoumission. Il y a encore en moi cette personne qui refuse de jouer le rôle lui étant attribué et qui souffre d’être sans cesse remise à sa place par les autres ou les événements. Remise à une place, devrais-je dire.

Je reconnais cette souffrance originelle qui ne part pas. Je reconnais mon corps inerte de jeune femme à qui l’on a voulu faire n’importe quoi. Je reconnais la fuite dans l’inconscience, comme j’ai eu besoin de ne plus être tout à fait consciente pensant des années lorsqu’on me touchait après les agressions que j’ai subies. Aujourd’hui, je n’en veux plus de cette inconscience. Un peu de patience et de douceur suffiraient.

Ce soir, ce qui me fascinait, c’était la vie en groupe, en communauté, les liens entre les jeunes gens hors du social. Ma lecture du film était cependant aussi marquée par tout ce que j’ai appris du tournage durant les dernières années. De la trop grande fascination de certaines pour les très jeunes hommes. Des agressions sexuelles vécues par River qui ne les a peut-être jamais conscientisées de son vivant puisqu’il affirmait avoir « fait l’amour » pour la première fois à six ans, dans cette secte où ses parents ont fait grandir leurs enfants pendant quelques années.

Dans mon livre sur le burn out, la partie que j’ai lue aujourd’hui parlait des liens entre humains. C’est probablement pour ça que c’est ce qui m’a marquée dans mon visionnement ce soir. Ado, je voyais dans ce film la liberté, un possible fuite du monde. Je ne mesurais pas encore tout le poids de ce que les personnages vivent et portent. J’étais fascinée. Aujourd’hui, je sais que cette vie ne m’intéresse pas. Mon monde fait partie du monde. Il est aussi justifié que le reste du monde. J’ai besoin au contraire de créer du lien. Plus de liens de meilleure qualité. Ça va aller, je crois. Le dernier et interminable traumatisme que j’ai vécu commence à prendre du recul. La souffrance diminue aussi. L’insupportable souffrance d’être réifiée à nouveau par quelqu’un qui sait que je souffre de l’avoir déjà été et que j’ai peur, cette souffrance intenable-là, elle commence à reculer. Ça me laisse plus de place pour m’intéresser aux autres et avoir envie de les connaître de différentes façons. Quand on souffre trop, on peut sembler égocentrique, mais ce n’est pas vraiment ça. La souffrance prend toute la place et nous étouffe, laissant peu de place aux liens dont on aurait pourtant besoin pour sortir du trou noir dans lequel on est tombé. J’y vais lentement. Un sourire, un détail intéressant, à mon rythme. Les gens qui doivent comprendre comprendront. Les autres je n’en ai plus grand-chose à faire honnêtement.

J’ai fait des choix pour le livre/zine aujourd’hui et j’ai avancé. Il n’en reste pas trop à faire pour que la première version soit terminée.

Je butte un peu dans le choix du format, mais je trouverai. Il me semble que j’ai une liste interminable de choses à faire. Il faut tout faire. Je suis capable même si je suis malade. Je suis plus lente et la lenteur m’épuise en elle-même. Un jour à la fois, une case à la fois, une photo à la fois, un son à la fois. J’apprends.

« I’ve tasted roads my whole life. » (Mikey)

Les symptômes de la grippe ont diminué même si je ne suis pas très en forme encore. Je pourrai aller enseigner demain même si ce sera difficile. La grève a fait reculer les vacances à après le début janvier et ça me semble interminable, mais j’y arriverai.

Demain je donnerai un cours sur la propagande et Chomsky. Ça sert bien mon humeur du moment.

Bonne nuit!

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