La violence

Pour mon cours de cet automne, j’ai relu La séquestrée de Poitiers, d’André Gide. Je l’avais lu il y a longtemps, au début des recherches pour mon doctorat et ça m’avait laissé une forte impression. Le récit qu’en fait Roland Barthes dans Comment vivre ensemble aussi d’ailleurs. Le fait est cependant que ça me laisse une impression encore plus forte aujourd’hui parce que j’ai plus de connaissances sur la violence et la santé mentale et que l’absurdité de la mentalité des petits messieurs bourgeois qui ont jugé la cause ne m’appairait que plus clairement aujourd’hui qu’il y a 15 ans.

La mâchoire m’est tombée quand j’ai lu le rapport qui disait qu’elle était de toute évidence débile puisque deux mois à l’hôpital n’avaient pas réussi à la guérir. Il m’a fallu me remettre en contexte pour essayer de me calmer et de voir que de toute évidence ils manquent de connaissances sur les traumatismes pour affirmer qu’une femme ayant été enfermée et forcée à vivre dans les déchets et sa propre merde pensant 25 ans pourrait être remise en à peine deux mois juste en la lavant et en la faisant manger dans des conditions plus sanitaires… Je pense que ce manque de connaissances est cependant inhumain et malheureusement encore très fréquent aujourd’hui, ce qui fait que je ne pardonne pas complètement les petits messieurs. Je pardonne encore moins les personnes qui pensent comme ça aujourd’hui, celles qui me disent que je devrais simplement penser à autre chose ou regarder un film drôle pour me remettre du stress post-traumatique.

La séquestrée de Poitiers, elle vient d’une famille riche et bourgeoise. J’en parle pour faire un lien avec une autre histoire où il est question de merde. Une personne que j’aime bien m’a demandé cette semaine si je pensais que je vis plus de violence dans mes relations amoureuses parce que j’habite un quartier où il y a plus de malades mentaux. Il y a tellement de présupposés et de préjugés faux et de problèmes dans cette question que je ne sais pas par où commencer. Le lien avec la merde serait qu’elle a vu un itinérant chier dehors dans la rue en sortant d’une station de métro la dernière fois qu’elle est venue dans le coin. Ça va me prendre plusieurs billets pour décortiquer ça. Je lui ai répondu calmement même si ça m’enrageait, mais ce que j’avais à dire était beaucoup plus long. Je vais l’expliquer ici parce que ça vaut pour tout le monde.

À mes yeux (et sur le plan factuel, je crois), c’est une affirmation complètement fausse, classiste et hyper violente à la fois pour moi et pour tous les habitants de mon quartier. C’est aussi une affirmation qui détient des croyances fausses sur moi, sur la violence et sur la maladie mentale. Ça m’a beaucoup choquée de voir cette phrase apparaître même si j’en ai entendu deux autres variantes déjà, une sortant de la bouche d’une femme vivant en couple avec un homme accusé d’abus sexuels sur plusieurs jeunes femmes, l’autre sortant de la bouche d’un homme homosexuel bourgeois et méprisant qui devrait savoir mieux sur l’histoire de son orientation sexuelle que de dire de pareilles conneries. Cette fois c’était dans la bouche d’une femme qui habite à cinq minutes d’un homme accusé par 15 femmes de divers types de violence sexuelle pendant les dénonciations et je n’ai aucun doute face à ces accusations considérant les violences que j’ai moi-même vécues de la part de cet homme. Il est polytoxicomane et violent avec les femmes, mais professeur et connu et il vit à Rosemont donc j’imagine que ça signifie qu’il n’appartient pas au monde des malades mentaux, lui.

C’est ce type de pensée là, moi, qui me fait peur et que je déteste. Ça me fait penser à mes parents et je me suis sauvée le plus loin possible en courant de cette bourgeoisie méprisante que je le pouvais et je n’y adhérerai jamais. À chaque fois que j’en décèle une miette en moi, je la considère comme un problème prioritaire à régler et je m’en débarrasse littéralement au plus criss. Je viens d’un milieu aisé et bourgeois, très bourgeois et très hypocrite et violent, oui, si vous ne l’aviez pas deviné. Violent tout en paraissant bien extérieurement, il va sans dire.

La première chose à déconstruire, c’est l’assomption du fait que je sortirais mystérieusement juste avec des hommes de mon quartier. C’est faux. Aussi, même s’ils sont moins nombreux qu’avant, les hommes de mon quartier sont à très grande majorité homosexuels, raison pour laquelle j’avais initialement choisie de m’installer ici d’ailleurs, c’est-à-dire pour que les hommes me laissent tranquille. Je me suis fait suivre, attaquer, siffler, insulter, menacer, toucher et… dans les rues de plusieurs quartiers de Montréal incluant Villeray, le Plateau, la Petite-Patrie et Rosemont. Ce qui me faisait le plus peur quand j’habitais dans ces quartiers, c’est que quand ça arrivait, à l’époque tous les commerces étaient fermés quand je rentrais le soir et j’étais seule livrée à moi-même avec ces hommes effrayants. Aucune de ces choses ne m’est jamais arrivée ici et si ça arrivait, je pourrais très facilement fuir sur une des rues commerçantes et trouver de l’aide rapidement.

Le seul et unique homme de mon quartier avec qui j’ai eu un rendez-vous (pas seulement le seul qui m’ait causé des problèmes, mais le seul tout court) est mon voisin l’an dernier. Et, même si ce qu’il m’a fait est dégoûtant, injustifié et effrayant, je ne suis pas prête à dire qu’il souffre pour autant d’une maladie mentale. Il a les comportements d’un homme violent, oui. La violence n’a cependant aucun lien direct avec la maladie mentale et il ne faut pas utiliser la maladie mentale comme une insulte. C’est une erreur qu’on fait souvent et qu’il ne faut pas faire parce qu’elle enlève leurs responsabilités aux hommes violents justement. La violence est une prise de contrôle rationnelle. Pas une perte de contrôle. C’est démontré par de nombreuses études sur le sujet. Mon voisin harcelant semble avoir des signes d’une personne souffrant d’un trouble de personnalité narcissique, mais justement, ce n’est pas une maladie mentale. Il a très clairement du travail à faire sur lui et j’ai longtemps espéré qu’il ferait quelque chose d’intelligent et de réparateur, mais ce n’est pas arrivé. Il a choisi de répéter son comportement malsain à la place. Ça lui appartient. Ça ne veut pas dire qu’il est un malade mental. C’est un entrepreneur qui paraît bien et semble bien réussir et être à son affaire. Pas un être trash dont on devinerait les problèmes en un seul coup d’œil.

Mes agresseurs sexuels, eux, viennent du plateau et de Villeray. Pas du village. Les deux hommes les plus violents que j’ai eus dans ma vie sont professeurs et habitent le Plateau. Pas le village. Mon quartier de malades mentaux n’a clairement pas le monopole des délinquants sexuels ni des hommes violents. Vous pouvez regarder la carte des délinquants sexuels par exemple:

https://coutureetassocies.com/registre-delinquants-sexuels/

À part sur la point ouest de l’île, il n’y a pas vraiment de certitude de ne pas vivre à côté d’un agresseur… et ça ce sont seulement ceux ayant déjà été punis par la loi. Tous ceux jamais passés en cours n’y sont pas. Ce qui est réconfortant pour moi, au moins un peu, c’est que ceux de mon quartier ont de fortes chances d’être… (roulements de tambours) Homosexuels! Figurez-vous donc!

Je vais me calmer et continuer bientôt. Je vous souhaite de ne pas faire de cauchemars après avoir regardé la carte.

Coucher de soleil bucolique dans mon quartier violent.

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